DÉVOUEMENT D*ÉPONINE
SabÎQUS , général gaulois , s'était mis à la tête d'une insurrection de la Gaule contre Vespasien , et avait pris le titre de césar. Il fut complètement battu. Poursuivi après sa défaite, il prit congé de ses amis, renvoya ses esclaves, mit le feu à sa maison dans laquelle on crut qu'il avait péri, et se retira au fond d'une caverne « suivi de deux seuls affranchis , dont il connaissait la fidélité. Éponine, sa femme, que sa piété conjugale immortalisa , se livra au plus violent désespoir ; et les éclats de sa douleur firent croire encore avec plus de certitude que son mari n'existait plus : elle voulait renoncer à une vie qui n'était qu'un
fardeau pour elle. Peu de jours après , Sabinus Tlnforma secrètement du lieu de sa retraite. Cette Gauloise courageuse, conservant encore l'apparence d'un chagrin qui pouvait écarter tout soupçon , partagea la captivité volontaire de son époux , s'éloigna peu à peu du monde , et s'enterra enfin pendant neuf années avec le seul être qui donnât du prix à sa vie.
Mais, soit par trahison, soit par imprudence, l'asile de cette famille infortunée fut enfin découverte : on amena devant Yespasien Sabinus, Éponine et deux enfants qui avaient reçu le jour au fond de cette grotte obscure. A leur vue, l'empereur versa des larmes ; et il était prêt à céder aux nobles et touchantes prières d'Éponine. Mais les mœurs du siècle, la politique du temps, les alarmes du sénat, les conseils de ses ministres lui firent sacrifier la pitié à la raison d'État : il envoya au supplice ces illustres proscrits et ne fit grâce qu'à leurs enfants. Éponine reprit sa fierté quand elle eut perdu l'espérance. « Apprends, dit-elle à Vespasien, qu'en remplissant » mes devoirs et en prolongeant les jours de ta vic- » time, j'ai goûté plusieurs années, dans l'obscurité » d'une caverne, un bonheur que l'éclat du trône ne » te fera jamais connaître. » La gloire l'accompagna sur l'échafaud ; la honte et le remords restèrent près de l'empereur dans son palais.
Cet acte de cruauté , que la morale condamne et que la politique veut en vain excuser, fut la seule tache de ce règne glorieux. {Histoire romaine. )