APRÈS LA PRISE DE JÉRUSALEM
L'histoire a remarqué que les chrétiens étaient entrés dans Jérusalem un vendredi \ trois heures du soir ; c'était le jour et l'heure où Jésus-Christ expira pour le salut des hommes. Cette époque mémorable aurait dû rappeler leurs cœurs à des sentiments de miséricorde ; mais irrités par les menaces et les
longues insultes des musulmans , aigris par les maut qu'ils aTaient soufferts pendant le siège et par la résistance qu'ils avaient trouvée jusque dans la ville , ils remplirent de sang et de deuil cette Jérusalem qu'ils venaient de délivrer et qu'ils regardaient comme leur future patrie. Bientôt le carnage devint général ; ceux qui échappaient au fer des soldats de Godefrov et de Tancrède couraient au-devant des Provençaux, également altérés de leur sang. Les musulmans étaient massacrés dans les rues, dans les maisons ; Jérusalem n'avait point d'asile pour les vaincus ; quelques-uns purent échapper à la mort eri se précipitant des remparts ; les autres couraient en foule se réfugier dans les palais , dans tes tours , fcl surtout dans leurs mosquées , où ils ne purent se dérober k la poursuite des chrétiens.
Les croisés , maîtres de la inôsquéè d'Omar , t)d les musulmans s'étaient défendus quelque tëttipà, y renouvelèrent les scènes déplorables qui souillèrent la conquête de Titus. Lés fantassins et lès cavaliers y entrèrent pêle-mêle avec les vaincus. Au milieu 4ti plus horrible tumulte , on n'entendait que des gémis-^ sements et des cris de mort ; les vainqueurs marchaient stir des monceaux de cadavres pcfur atteiddré ceux qui cherchaient vainement à fuir. Raytilond d'Agiles, témoin occtilaire, dit que dat» le temple et sous le portique de la moi^uée le sang s'âeValt jusqu'aux genoux et même jusqu'au frein des chevaux. Pour peindre ce tei-rible spiectacleqne là gderrê
a présenté deux fois dans le même lieu , il nous suffira de dire que le nombre des victimes immolées par le glaive surpassait de beaucoup celui des vainqueurs accourus de toutes parts pour se livrer au carnage , et que les montagnes voisines du Jourdain répétèrent en gémissant Teffroyable bruit qu*on entendait dans le temple. {Histoire des Croisades,)
l'audience du grand-vizir.
L'heure de Taudiencc approchait, des espèces d'huissiers ont introduit les plaideurs et les témoins. Ceux-ci se rangeaient eii face du tribunal : les femmes d'un côté, les hommes de l'autre. Les Juifs, les Arméniens et les Grecs restaient placés derrière les musulmans. Les officiers des tchaoux , qui répon-^ dent à notre gendarmerie à pied, étaient chargés de maintenir l'ordre. Quelques soldats attachés à la maison du vizir occupaient Textrémité de la salle. La séance s'est ouverte à onze heures précises. Le vizir , qui est absent de la capitale , a été remplacé par le kaïmacan. A la droite et à la gauche du kaimacan se sont assis les deux kasi-eskers, les mollahs d'£youb , de Galata et de Scutari ; devant lui, était le magistrat , chef de la police , chargé de poursuivre les coupables qu*il a arrêtés , et le procureurgénéral des vacoufs, qui doit, dans toutes les affaires , défendre les intérêts des mosquées ; ni les juges, ni les huissiers , ni les écrivains attachés au tribunal
suprême n*ont de costume particulier , c'est le turban et le simple vêtement des ulémas.
Quand tout le monde a été placé , des acclamations se sont fait entendre en Thonncur du sultan. Alors un huissier a éleyé la voix pour appeler les causes ; à mesure qu*il les appelait , un autre huissier lisait les requêtes et les placets des plaideurs ; ceux-ci exposaient leurs griefs ou leurs motifs de défense; la plupart parlaient à voix basse , et paraissaient intimidés par l'appareil de la justice. Les femmes plaidaient elles-mêmes leur cause, et, ce qui nous a étonnés, c'est que plusieurs d'entre elles s'exprimaient avec la plus grande facilité et la plus parfaite assurance. Les Francs qui avaient à plaider étaient accompagnés d'un drogman de leur nation, qui prenait pour eux la parole. Nous avons remarqué que chaque mollah prononçait dans les causes qui appartenaient à sa juridiction. Le kaïmacan entendait la sentence et la confirmait ; un secrétaire assis devant les juges écrivait sur la requête de chaque plaideur le jugement qui venait d'être rendu. Ce qui m'a surpris d'abord dans cette audience solennelle , c'est le mélange des causes civiles et des causes qui sont du ressort de la police correctionnelle ; après un procès sur la possession d'une maison pu d'un champ , venait une autre affaire où il était question de la bastonnade : chose plus étrange encore ! des malheureux qu'on venait de condamner à recevoir cent coups de bâton suf le dos, ou sur la plante des pieds , étaient
à l'instant même traînés dans la cour du palais, oà leur jugement était exécuté. Leurs cris plaintifs et la voix de celui qui comptait les coups arriyaient jusqu'à nos oreilles , et se mêlaient à la Toix des juges, des huissiers et des plaideurs. On m'assura que ces sortes d'exécution se font quelquefois dans la salle de l'audience , et même pour des condamnations à mort, tant la justice turque est pressée d'en finir.
Cette audience du grand-vizir a duré deux heures , vingt-cinq ou trente affaires ont été expédiées ; notre interprète n'a pas eu le temps de nous expliquer un seul des procès que nous avons vu juger. Nous sommes sortis avec la foule des plaideurs presque tous mornes et tristes ; nous avons trouvé dans la rue deux hommes qui avaient reçu la bastonnade, ils se traînaient avec peine , et regagnaient leur domicile en gémissant. Deux ou trois femmes qui avaient perdu leur procès jetaient les hauts cris et s'empor* talent contre les juges ; l'audacieuse vivacité de leurs plaintes contrastait avec le silence presque religieux de la foule , qui paraissait prendre à la lettre cette maxime accréditée chez les Turcs : Undoigtaùattu par le glaive de la justice ne fait point de mal. ( Correspondance d'Orient. )