VOITURE Â MADEMOISELLE DE RAMBOUILLET
Mademoiselle ,
Je voudrais que vous m'eussiez pu voir aujourd'hui dans un miroir en Tctat où j'étais. Vous m'eus^ ^iez vu dans les plus effroyables montagnes du monde, au milieu de douze ou quinze hommes les plus horribles que l'on puisse voir, dont le plus innocent en Si tué quinze ou vingt autres, qui sont tous noirs comme des diables, et qui ont des cheveux qui leur
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viennent jusqu'à la moitié du corps , chacun deux ou trois balafres sur le visage , et deux pistolets et deux poignards à la ceinture ; ce sont les bandits qui vivent dans les montagnes des confins du Piémont et de Gênes. Vous eussiez eu peur sans doute, mademoiselle, de me voir entre ces messieurs-là, et vous eussiez cru qu'ils m*allaieut couper la gorge. De peur d'en être volé , je m'en étais fait escorter; j'avais écrit, dès le soir, à leur capitaine de me venir accompagner, et de se trouver en mon chemin ; ce qu'il a fait, et j'en ai été quitte pour trois pistoles. 31ais surtout, je voudrais que vous eussiez vu la mine de mon neveu et de mon valet, qui croyaient que je les avais menés à la boucherie.
Au sortir de leurs mains, je suis passé par des lieux où il y avait garnison espagnole , et là, sans doute, j'ai couru plus de dangers» On m'a interrogé : j'ai dit que j'étais Savoyard; et , pour passer pour cela, j'ai parlé, le plus qu'il m'a été possible, comme i>l . de Vaugelas : sur mon mauvais accent , ils m'ont laissé passer. Regardez si je ferai jamais de beaux discours qui me valent tant , et s'il n'eût pas été bien mal à propos qu'en cette occasion , sous ombre que je suis à l'Académie , je me fusse piqué de parler b(m français. Au sortir de là, je suis arrivé à Savoue , où j'ai trouvé la mer un peu plus émue qu'il ne fallait pour le petit vaisseau que j'avais pris; et néanmoins je suis , Dieu merci , arrivé ici à bon port.
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Voyez, mademoiselie , combien de périls j'ai courus dans un jour. Enfin je suis échappé des bandits, des Espagnols et de la mer.