DESCARTES
René Descartes, le père de la philosophie moderne, naquit à La Haye , petit bourg de Touraine. Il annonça des dispositions si précoces, qu'à huit ans on l'appelait le phUosophe, et qu étant eaoore au collège il inventa sa fameuse anatytt. Ses études terminées, il s'aperçut que la philosophie scolastiqui^ était chargée d'une foule de préceptes inutiles ou dangereux. 11 résolut de se dévouer tout entier à la recherche de la vérité, et il alla s'établir en Hollande dans une solitude profonde. C'est là qu'il eut la gloire de créer sa célèbre méthode et de l'appliquer avec le plus brillant succès à la géométrie , à la physique , à la métaphysique, à la physiologie, à la médecine, à la morale, et à toutes les questions intéressantes de son époque. L'école de Descartes a pu passer ; mais le mouvement qu'il imprima à l'in» telligence humaine sera immortel.
Descartes, ce martel dont (m eût fait un Dieu chez les païen», n'est fjas seulement un grand philosophe ; on peut le ranger parmi les premiers prosateurs du dix-septième siècle. Son Diacours sur la méthode est étincelant de style, de ver\e et d'originalité.
MOKALE DE DESGARTES.
Je me formai une morale par provision , qui ne consistait qu'en trois ou quatre maximes , dont je veux bien vous faire part.
La première était d*obéir aux lois et aux coutumes de mon pays, retenant constamment la religion en laquelle Dieu m*a fait la grâce d'être instruit dès mon enfance, et me gouvernant en toute autre chose suivant les opinions les plus modérées et les plus éloignées de l'excès, qui fussent communément reçues en pratique par les mieux sensés de ceux avec lesquels j'aurais à vivre ; car, commençant dès lors à ne compter pour rien les miennes propres, à cause que je les voulais remettre toutes à l'examen, j'étais assuré de ne pouvoir mieux que de suivre celles des mieux sensés.
Ma seconde maxime était d'être le plus ferme et le plus résolu en mes actions que je pourrais , et de ne suivre pas moins constamment les opinions les plus douteuses, lorsque je m*y serais une fois déterminé, que si elles eussent été très-assurées. Imitant en ceci les voyageurs qui , se trouvant égarés en quelque forêt , ne doivent pas errer en tournoyant tantôt d'un côté tantôt d'un autre , ni encore moins s'arrêter en une place , mais marcher toujours le plus droit qu'ils peuvent vers un même côté , et ne le changer point pour de faibles raisons, encore que ce n'ait peut-être été au commencement que le hasard seul qui les ait déterminés «i le choisir ; car, par ce moyen, s'ils ne vont justement où ils désirent, ils arriveront au moins ù la fm quelque part, où vraisemblablement ils seront mieux que dans le milieu d'une forêt.
DlX-SEPTfÈME SIÈCLE. 53
Ma trcHstènie maxime était de tâcher toujours plutôt à me vaincre que la foitune et ù changer mes désirs que Tordre du monde , et généralement de m*accôutumer ù croire qu'il n*y a rien qui soit entièrement en notre pouvoir que nos pensées ; en sorte qu'après que nous avons fait notre mieux tou« chant les choses qui nous sont extérieures, tout ce qui nous manque de réussir est, au regard de nous, absolument impossible. Et ceci seul me semblait être 8u£Bsant pour m*empêcher de rien désirer à l'avenir que je n'acquisse, et ainsi pour me rendre content ; car, notre volonté ne se portant naturellement à désirer que les choses que notre entendement lui représente en quelque façon comme possibles, il est certain que , si nous considérons tous les biens qui sont hors de nous comme également éloignés de notre pouvoir, nous n'aurons pas plus de regret de manquer de ceux qui semblent être dus à notre naissance , lorsque nous en serons privés sans notre faute, que nous avons de ne posséder pas les royaumes de Chine ou de Mexique , et que , faisant , comme on dit , de nécessité vertu , nous ne désirerons pas davantage d'être sains étant malades , ou d'être libres étant en prison, que nous faisons maintenant d'avoir des corps d'une matière aussi peu corruptible que les diamants ou des ailes pour voler comme les oiseaux.
Enfin, pour conclusion de cette morale, je m'avisai de faire une revue sur les diverses occupations
qu*ont les hommes en celte vie , pour tâcher à faire le choix de la meilleure; et sans que je veuille rien dire de celles des autres, je pensai que je ne pouvais mieux que de continuer en celle-là même où je me trouvais, c*est-îi-dirc que d'employer toute ma vie à cultiver ma raison , et m*avancer, autant que je pourrais, en la connaissance de la vérité , suivant la méthode que je m'étais prescrite.