BALLANCHE
Pierre-Simon Ball\nche, poète et philosophe, est né à Lyon en 4776. Il s'est voué tout entier à la culture des lettres. Doué du sens poétique à un degré éminent, il l'appliqua au développement d'un système philosophique sur la grande et mystérieuse Odyssée du genre humain. Il enveloppe ses idées chrétiennes de formes grecques , et recouvre sa pensée d'un voile peu pénétrable au vulgaire. Ses ouvrages se distinguent par la vigueur du style , la grandeur des images et la profondeur des idées.
Les principaux sont la Vision d'Héhal, où il passe en revue le passé , le présent et l'avenir; la Palingénésie sociale, où il construit les siècles antérieurs à l'histoire, raconte les premiers temps historiques, et chante les destinées futures de l'humanité; Àntigone, récit touchant des malheurs de la 'fille d'OEdipe; Orphée; la Formule générale , ou histoire des révoltes du peuple romain contre les patriciens. On a encore de M. Ballanche V Homme sans nom; le Livre du sentiment; V Essai sur les institutions sociales ; le Vieillard et le Jeune Homme ; la Ville des expiations^ sur l'abolition de la peine de mort.
MORT D'OEDlPE SDR LE CITHÉRON.
Antigone consolait son père par de douces paroles. Mais lorsqu'enfm il n*a plus que la mort devant lui, son trouble s'apaise; et, d*une voix pleine de tendresse : « Ma fille , dit-il , tu vois en moi une victime destinée au sacrifice. Mon heure suprtoe est arrivée, Je ne sais comment s'accomplira ce der-
nier acte de la justice des dieux; mais enfin je vais mourir. A cet instant solennel, je sens à la fois la puissance de la vie et la puissance de la mort. La vie n*a plus rien à m'apprendre ; la mort commence à m'instruire. Clarté du jour, tu ne luis plus à mes yeux ; mais une autre clarté luit à mon intelligence. Demeure fortunée , ouvrez-vous pour recevoir celui qui deux fois fut appelé au rang suprême , tant son front était fait pour le bandeau royal ! ouvrez-vous pour recevoir Thomme qui connut toutes les misères! Et toi, Antigone, fille courageuse et magnanime , implore de nouveau la clémence des dieux immortels. Et puissent mes derniers sentiments et mes dernières pensées , en se reposant sur toi , te rendre un objet sacré ! Mais tu as encore un service à me rendre : pendant que je me purifierai dans la fontaine , va chercher une brebis noire ; je l'immolerai aux déités infernales. »
Antigone, plus légère qu'un chevreuil, s'élance dans la vallée , et court demander à un pâtre la victime que désire son père, v A présent, lui dit Œdipe, retire-toi. » Antigone se jette à ses pieds. « 0 ma iille , lui dit le roi , nous ne pouvons rien contre la volonté des dieux. Hélas! je te laisse seule sur la terre ; je ne puis te confier, ni à tes frères barbares, ni à la faible Isniène , ni à Créon , qu'une secrète ambition dévore , ni môme à son généreux fils. Tu ne trouveras d'appui qu'en toi-même , dans ton innocence et ta vertu. Antigone, tu iras trouver Thésée.
Le héros d* Athènes est désigné par les dieux polir protéger les nobles projets que tu pourras encore former. Il se souTÎendra de rhoq)italité qui nous unit. Ma fille, rends-toi dans rUlustre cité de Minerve avec le rameau des suppliants; car il faut toujours se conformer à sa fortune. Adieu. »
Antigoue s'éloigne en pleurant Bientôt elle entend un bruit effroyable. Le jour paraît s'éteindre ; seulement quelques éclairs rares, mais prolongés , traversent Tobscurité profonde. Les sommets du Parnasse, les cimes de l'Hélicon semblent jeter des flammes. Le torrent de la vallée rend un gémissement pareil à celui dont GËdipe venait de parler. Tout à coup retentit au loin comme le roulement d'un char qui se précipite du haut d'une montagne dans le fond d'un ravin, où il arrive brisé. Antigène se retourne, le cœur serré de mille angoisses, et elle voit, entre les deux chênes embrasés, le malheureux roi de Thèbes , le visage couvert d'un long voile , tenant d'une main le couteau sacré , et de l'auti^e la patère pleine du sang de la victime. L'auguste misérable est entouré d'une lumière dont la vierge ne peut soutenir tout l'éclat, et qui s*éteint aussitôt : alors d'épaisses ténèbres lui dérobent la vue de son père , et du sein de ces ténèbres mystérieuses sort ce dernier cri : « Hélas! hélas! adieu, ma fUle ! *> A l'instant même renaît la clarté dû jour : Antigone s'approche en tremblani; mais elle ne trouve que la brebis égorgée : il ne restait plus rien
d'OEdipe. Ainsi disparut de la terre le fils de Laïus. Fut-il consumé par la foudre , fut-il englouti dans un abîme, fut- il enlevé vivant dans TOlympe, les dieux se sont réservé ce secret
La généreuse fille d'Œdipe, restée seule, partagée entre Tétonnemcnt et la douleur, chercha trois jours entiers le corps de son père pour lui rendre les honneurs de la sépulture. Les chênes embrasés brûlaient encore. Elle ne foulait qu'avec terreur ce lieu consacré par le jugement des dieux. A la fin, excédée de fatigue , elle se réfugie dans la modeste demeure d'un vieux pasteur, en attendant qu'elle puisse exécuter les dernières volontés de son père, et se rendre à la cour de Thésée. (Àntigone^ LIV. U.)