‹ Les prosateurs Français, recueil de morceaux choisisChapitre 245 sur 326 · AVENTURE TR AGI -COMIQUE · texte numérisé non relu

AVENTURE TR AGI -COMIQUE

Un jour je voyageais en Calabre. C'est un pays de méchantes gens, qui , je crois , n'aiment personne, et en veulent surtout aux Français. De vous dire pourquoi, cela serait long; suffit qu'ils nous haïssent à mort, et qu'on passe fort mal son temps lorsqu'on tombe entre leurs mains. J'avais pour compagnon un jeune homme d'une figure... ma foi, conmie ce monsieur que nous vîmes au Raincy; vous en souvenez-vous ? et mieux encore peut-être. Je ne dis pas cela pour vous intéresser, mais parce que c'est la vérité. Dans ces montagnes les chemins sont des précipices, nos chevaux marchaient avec beaucoup de peine ; mon camarade allant devant , un sentier qui lui parut plus praticable et plus court nous égara. Ce fut ma faute, devais je me fier h une tête de vingt ans ? Nous cherchâmes, tant qu'il fit jour, notre chemin à travers ces bois ; mais, plus nous cherchions, plus nous nous perdions , et il était nuit noire quand nous arrivâmes près d'une maison fort noire. Nous y entrâmes, non sans soupçon , mais comment faire ? Là nous trouvons toute une famille de charbonniers

à table, où du premier mot on nous invita. Mon jeune homme ne se ùt pas prier : nous voilà mangeant et buvant, lui du moins, car pour moi j'examinais le lieu et la mine de nos hôtes. Nos hôtes avaient bien mines de charbonniers ; mais la maison , vous l'eussiez prise pour un arsenal. Ce n'étaient que fusils , pistolets, sabres, couteaux, coutelas. Tout me déplut, et je vis bien que je déplaisais aussi. Mon camarade au contraire : il était de la famille, il riait, il causait avec eux; et par une imprudence que j'aurais dû prévoir (mais quoi I s'il était écrit I) il dit d'abord d'où nous sommes, où nous allions, qui nous étions; Français , imaginez un peu I chez nos plus mortels ennemis, seuls, égarés ^ si loin de tout secours humain I et .puis, pour ne rien omettre de ce qui pouvait nous perdre, il fit le riche, promit à ces gens pour la dépense, et pour nos guides le lendemain , ce qu'ils voulurent. Enfin, il parla de sa valise, priant fort qu'on en eût grand soin , qu'on la mit au chevet de son Ht; il ne voulait point, disait-il, d'autre traversin. Ah I jeunesse ! jeunesse ! que votre âge est à plaindre ; cousine , on crut que nous portions les diamants de la couronne : ce qu'il y avait qui lui causait tant de souci dans cette valise, c'étaient les lettres de sa maîtresse.

Le souper fini on nous laisse; nos hôtes couchaient en bas, nous dans la chambre haute où nous avions mangé; une soupente élevée de sept à huit pieds, où Ton montait par une échelle, c'était là le

coucher qui nous attendait, espèce de nid dans lequel on s'inti*oduisait en rampant sous des solives chargées de provisions pour toute Tannée. MoA camarade y grimpa seul , et se coucha tout endormi , la tête sur la précieuse yalise. Moi « déterminé k teilleff je fis bon feu , et m'assis auprès. La nuit s'était déjà passée presque entière assez tratiquillement, et je commençais à me rassurer, quand sur Fheure où il me semblait que le jour ne pouvait être loin^ j'entendis au-dessous de moi notre hôte et sa femme parler et se disputer; et prêtant Toreillé par la cheminée qui communiquait avec celle d'en bas, je distinguai parfaitement ces propres mots du mari : « Eh bien ! enfm , voyons, faut-il les tuer tous deux ? » A quoi la femme répondit : « Oui , • et je n'entendis plus rien. Que vous dirai-je ? je restai respirant à peine, tout mon corps froid comme un marbre; à me voir, vous n'eussiez su si j'étais mort ou vivant Dieu ! quand j'y pense encore !... Nous deux presque sans armes, contre eux douze ou quinze qui en avaient tant. Et mon camarade mort de sommeil et de fatigue ! L'appeler, faire du bruit, je n'osais; m 'échapper tout seul , je ne pouvais ; la fenêtre n'était guère haute, mais en bas deux gros dogues hurlant comme des loups... En quelFe peine je me trouvais , imaginez-le, si vous pouvez. Au bout d'un quart d'heure qui fut long, j'entends sur l'escalier quelqu'un, et par les fentes de la porte, je vis le père, sa lampe dans une main, dans l'autre m de

ses grands couteaux. Il montait, sa femme après lui ; moi derrière la porte : il ouvrit ; mais avant d'entrer il posa la lampe, que sa femme vint prendre; puis il entre pieds nus, et elle de dehors lui disait à voix basse, masquant avec ses doigts le trop de lumière de la lampe : « Doucement , va doucement » Quand il fut à Téchelle, il monte, son couteau entre les dents, et venu à la hauteur du lit , ce pauvre jeune homme étendu offrant sa gorge découverte, d'une main il prend son couteau, et de l'autre.... Ah f cousine.... il saisit un jambon qui pendait au plancher, en coupe une tranche , et se retire comme il était venu. La porte se referme, la lampe s'en va, et je reste seul à mes réflexions.

Dès que le jour parut, toute la famille, à grand bruit, vient nous éveiller, comme nous l'avions recommandé. On apporte à manger : on seit un déjeuner fort propre, fort bon, je vous assure. Deux chapons en faisaient partie, dont il fallait, dit notre hôtesse, emporter l'un et manger l'autre. En les voyant, je compris enfin le sens de ces terribles mots : « Faut -il les tuer tous deux ?» Et je vous crois, cousine, assez de pénétration pour deviner h présent ce que cela signifiait.

Cousine , obligez-moi : ne contez point cotte histoire. D'abord, comme vous voyez, je n'y joue pas un beau rôle, et puis vous nie la gâterez. Tenez, je ne vous flatte point ; c'est votre figure qui nuirait à l'effet de ce récit. Moi , sans me vanter, j'ai la mine

qu'il faut pour les contes à faire peur. Mais vous , voulez-vous conter ? Prenez des sujets qui aillent à votre air, Psyché par exemple.

[Lettre à madame Pigaie, 1807.)

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