A M. DE SAINTE-CROIX
Livourne, 27 novembre 1808.
Monsieur, suivant vos instructions, j'ai remis moi* même à M. Degérando mon Xénophon, qui se recommande fort à vos bontés. Vous me faites grand plaisir de ne pas dédaigner un hommage aussi obscur que le mien. Si j'ai quelque mérite, c'est d'avoir pu vous plaire , et c'est par là que je suis sûr de prévenir au moins le pubUc en ma faveur.
Il m'importe , comme vous dites fort bien , que
mon travail paraisse le plus tôt possible, non- seulement à cause de M. Gail , mais encore par d'autres raisons. Je vous prie donc de le livrer à quelque libraire, aux conditions que vous jugerez convenables, ou même sans conditions. Je voudrais bien être assez riche pour faire les frais de l'impression et pouvoir ainsi disposer de tous les exemplaires : ce serait une espèce de demi-publicité qui me conviendrait fort , mais je n*ai jamais un sou ; et puis, ne se moqueraiton pas, avec quelque raison, d*un officier qui emploierait sa solde à se faire imprimer ? Il faut donc trouver un libraire qui se charge de tout. Vanité d'auteur à part , je ne puis croire qu'il y perde : si le grec ne se vend guère (car, entre nous , les lecteurs sont cinq ou six en Europe), il se vend cher; il y a toujours un certain nombre d'amateurs sur lesquels on peut compter; et la traduction, qui se peut séparer du texte , aura plus de débit , ne fût-ce que comme ouvrage militaire. Au reste, Monsieur, en cela comme en tout le reste , vous savez beaucoup mieux que moi ce qui se peut faire et ce qui convient;, et puisque mon Xénopfion a le bonheur de vous intéresser, je ne suis pas inquiet de son entrée dans le monde. Je comprends la perte que vous venez de faire S Monsieur, et j'ose à peine vous en parler. Je suis bien peu propre à vous consoler, moi qui , depuis dix ans , atteint d'une douleur pareille ^, la
' M. de Sainte-Croix venait de perdre âa fille. ^ La perte de son père et ensuite de sa mère.
sens comme le premier jour. Je crois pourtant qu'il ne faut ])as se plaire à son chagrin ni se nourrir d'une amertume qui affligerait, si elles nous foy aient, les personnes même que nous regrettons.