‹ Les prosateurs Français, recueil de morceaux choisisChapitre 249 sur 326 · A M. SYLVESTRE DE SACY · texte numérisé non relu

A M. SYLVESTRE DE SACY

Milan, 13 mafs 4809.

Monsieur, les tristes présages que me donnait votre lettre du 3 du courant, sur la maladie de M. dé Sainte-Croix, ne se sont que trop vérifiés, comme on me le marque aujourd'hui de la part de madame de Sainte-Croix. Je n'ose encore lui écrire, mais je vous supplie , Monsieur, de lui présenter mon respect et de lui dire , si cela se peut sans irriter sa douleur, toute la part que j*y prends. Je comprends la vôtre, Monsieur, sachant combien vous étiez lié avec un homme si respectable, et la haute estime qu'il avait pour vous. Quant à moi , il n'y avait personne dont l'amitié me fût ni mieux prouvée ni plus chère ; et même, depuis la mort de M. YiUoîson, qui nous fut ravi aussi cruellement, c'était presque la seule liaison que j'eusse conservée en France parmi les gens de lettres. Il se plaisait h m'encourager dans ces études dont vous avez pu voir quelques essais , et c'était à lui que je confiais des amusements et des goûts qu'on ne peut avoir pour soi seul. Enfin, par mille raisons, je ne pouvais faire de perte qui me fût plus sensible.

C'est déjà un bonheur pour mol que mon manuscrit passe dans vos mains ; mais je voudrais qu'avec cela, Monsieur, M. de Sainte-Croix vous eût transmis une partie de I*amitié dont il m'honorait; pour avoir quelque droit à la vôtre, si ce peut m'étre là un titre, permettez-moi de le faire valoir, en y joignant l'admiration que m'inspirent vos rares connaissances. Je n'en puis juger par moi-même que très-imparfaitement ; mais je voyage depuis long-temps, et partout je vous entends louer par des gens que tout le monde loue. Ainsi je suis sûr de votre mérite dans les choses mêmes qui passent ma portée. Voilà d'où me vient. Monsieur, le désir de vous connaître plus particulièrement et l'ambition de vous plaire. Je compte être bientôt à Paris, où j'espère vous faire ma cour un instant. En attendant, si vous daignez jeter un coup d'œil sur mon travail et me donner quelques avis ; venant d'un homme comme vous, nulle faveur ne me pourrait être plus précieuse. Je suis trèsflatté de l'inlérêt que vous y voulez bien prendre, et fort aise que M. Lenormant , à votre considération , se charge de l'impression. C'était assurément tout ce que je pouvais souhaiter. Je me flatte peut-être ; mais vous voilà, je crois, un peu engagé à protéger mon Xénophon à son entrée dans le monde. J'ose vous prier. Monsieur, de ne le point perdre de vue ; car, plutôt que de le voir livré à la barbarie des prêtes , j'aimerais mieux l'étouffer d'abord. 11 vous sera aisé , ce me semble , de trouver quelqu'un qui se

charge de surveiller rimpression , et de voir vousmême d'un coup d'œil si tout est dans Tordre. Comme mon voyage à Paris est encore une chose incertaine, et que, dans tous les cas, mon séjour y sera très-court, occupé d'ailleurs de soins fort différents , je ne pourrai même avoir une pensée qui se rapporte à de tels objets; et, sans vos bontés, je renoncerais à rendre cet ouvrage public.

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