M. BERRYER
Ëerryer est, après Mirabeau, le plus grand des orateurs français.
Oui, depuis Mirabeau, personne n'a égalé Bcrryer; ni le général Foy, qui récitait plus qu'il n'improvisait, et qui ne réunissait pas la dialectique serrée des affaires à la puissance d'organe et à la vaste éloquence de Berryer; ni Laine, qui n'avait qu'un son harmonieux et pathétique; ni de Serre,. qui, lourd et embarrassé dans ses exordes, ne laissait échapper que par intervalles le cri de sa passion oratoire; ni Casimir Périer, dont la véhémence ne se déployait que dans l'apostrophe; ni Benjamin Constant, dont le talent avait plus de souplesse et d'art que de mouvement et d'énergie ; ni Manuel enfin, qui était doué d'un jugement sûr et courageux, mais qui, plus dialecticien qu'orateur, n'arrachait pas comme Berryer des frémissements involontaires à son auditoire ravi et transporté.
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La nature a traité Berryer en favori. Sa stature n*est pas élevée, mais sa belle et expressive figure peint et reflète toutes les passions de sou âme. Il vous fascine de son regard fendu et velouté, de son geste merveilleusement beau comme sa parole. Il est éloquent dans toute sa personne.
U domine l'assemblée de sa tête haute. U la porte en arrière comme Mirabeau, ce qui la dilate et Fépanouit.
Il s'établit à la tribune et il s'en empare comme s'il en était le maître, j'allais dire le despote.
Sa poitrine se gonfle , son buste s'étale , sa taiUc s'allonge, et on dirait un géant.
. Son front rugueux s'échauffe, et, quand sa tête bout, chose étrange ! ses pores transsiident du sang.
Mais ce qu'il y a d'incomparable , et par-dessus tous les autres orateurs de la Chambre, c'est le son de la voix , la première des beautés pour les acteurs et pour les orateurs. Les hommes rassemblés sont extrêmement sensibles aux qualités physiques de l'orateur et du comédien.
Mais M. Berryer ne doit pas seulement sa prééminence au hasard de ses qualités extérieures. Il est maître aussi dans l'art oratoire. La plupart des autres parleurs s'abandonnent à la verve de leurs inspirations , et ils rencontrent dans le désordre de leurs excursions de beaux mouvements, mais ils manquent de méthode. On ne sait pas toujours bien , et ils ne le savent pas eux-mêmes, d'où ils partent et où ils
veulent arriver. Ils se reposent en roate et font halte pour reconnaître leur chemin. Ce qni rend M. Berryer supérieur à eux, c'est que, dès le sefifl de son discours, il voit, comme d'un point élevé, le but où il tend II n'attaque pas brusquement son adversaire; il commence par tracer autour de lui plusieurs lignes de circonvallation ; il le débusque de poste en poste ; il le trompe par des marches savantes; il s'en rap* proche peu à peu, il le suit, il Tenvcloppe, 9 le presse , il Tétreint dans les nœuds redoublés de son argumentation. Cette méthode est celle des larges esprits, et elle fatiguerait bientôt un auditoire aussi inattentif qu'une chambre française, si M. Berryer ne soutenait pas sa préoccupation légère par le charme de sa voix, l'animation de son geste et la noblesse élégante de sa diction.
On l'écoute, et l'on dirait que son auditoire sym* pathique répète tout bas en chœur les notes qm s'échappent de ce bd et mélodieux instrument
Il subjugue l'assemblée; il se la soumet comme le magnétisé qu'on fait parler, se taire, marcher, s'arrêter, iwursuivre, dormir; mais, s'il se réveille, le charme est rompu. De même, lorsque l'assemblée s*ébranle et descend de ses gradins pour aller voter, l'intérêt matériel, les principes ou les passions reprenant le dcssds, elle scrutine contre le plus grand de nos orateurs non plus que si elle venait d'entendre des huissiers de service cnant t « Silence, messieurs! •
Sa vaste et Gdèle mémoire contient sans efiort les
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(laies les plus œmpliquées, et sou doigt se pose sans hésitation sur les pa,ssages dispersés des nombreux documents qu'il analyse et qui fortifient la trame de se^ discours.
Rien n'égale la variété de ses intonations : tantôt simples et familières; tantôt hardies, ix)mpeuses, or-nées, pénétrantes.
Sa véhémence n'a rien d'amer, ses personnalités rien d'injurieux.
Il tire d'une cause tout ce qu'elle contient à la fois de spécieux et de solide , et il la hérisse d'arguments si captieux et si serrés qu'on ne sait plus par où Taboi^er ni le prendre.
Lors({u'il a parcouru la série de ses preuves, il s'arrête un court moment; alors il les entasse les imes sur les autres, et il en fait un monceau sous lequel il accable ses adversaires.
Il enchaîne, il retient, il délasse l'attention de ses auditeurs pendant plusieurs heures de suite ; il les promène , sans les égarer, sous le péristyle et à travers les belles colonnades de son discours.
U les éblouit par le spectacle varié de son génie. Il les tient suspendus au charme de sa magnifique parole.
Homme du monde, homme de dissipation et de plaisir, et d'un caractère enjoué , M. Berryer n'est pas naturellement laborieux. Il est doué cependant d'une grande aptitude pour les affaires. Nul , quand il le veut, n'approfondit mieux une question, n'en
rassemble les d^^tails avec une investigation plus curieuse, n*en compose un ensemble plus savant et mieux oràonné. Ne croyez pas qu*il poursuive, q a *il sollicite ses inspirations : elles lui viennent II frémit dans tous les membres des pieds à la tête. Il s'attendrit, il pleure, il se courrouce, il plie, il succombe sous les émotions de l'assemblée comme sons les siennes. Une fois entré dans le combat populaire , il n'y restera point. Il roulera avec le torrent : il mugira avec la tempête. On sent qu'il ne peut rester h l'endroit dans son principe; que les chaînes qu'il secoue lui pèsent; que l'air lui manque; que le terrain lui manque; qu'un auditoire carliste lui manque, et il lui faut, à lui, un terrain et un auditoire. Il faut qu'il passionne les spectateurs, qu'il répande son âme, qu'il se joue dans les ondulations de sa voix harmonieuse, qu'il parcoure librement l'espace et qu'il se déploie dans son vol. Alors il oubliera qu'il est légitimiste pour ne se souvenir que de ce qu'il est Français; alors il se fera national. Il s'appuiera comme Antée , pour renouveler ses forces , sur le sol généreux de la patrie. Il se plongera, il s'absorbera dans la splendeur de la France;, et il en sortira la tête couronnée de magnifiques rayons. Il se promènera avec l'assemblée autour de notre carte. Il posera sur nos frontières l'Italie, la Suisse, l'Espagne, la Prusse, 1 a Belgique. Il nous représentera environnés d'une ceinture de fer, d'ennemis et de ruines, et, dans son patriotique enthousiasme, il s'écriera : « Je remercie
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» la Convention d'avoir sauvé Tindépendancc de la » Franco ! »
Il se révoltera des lâches concessions de notre diplomatie, et, la main étendue au-dessus de la tribune avec un geste d'une beauté singulière : « Celte main, » dira-t-il, se séchera avant de jeter dans Fume une » boule qui dise que le ministère est jaloux de la » dignité de la France. Jamais! jamais! »
Et comme ne pouvant maîtriser son émotion oratoire, il se tournera incidemment vers M. Thiers, arrivé là par le fil de la discussion, et il lui dira : « Je » vous honore , monsieur, parce que vous avez fait » deux actes honorables en soutenant Ancône et en » donnant votre démission. Quelque distance qui » doive naturellement subsister entre nous deux, » faites pour la France quelque chose d*utile et de » grand, je vous applaudirai , parce qu'après tout je » suis né en France, et que je veux rester Français. »
Une autre fois, il mettra la Russie aux prises avec l'Angleterre, et il s'indignera de ce que sa brave, sa glorieuse France reste devant elles, la spectatrice impuissante de leurs combats et du partage de leurs conquêtes.
« Considérez ces grandes expéditions à cinq cents
') lieues de leurs frontières. D'un côté l'expédition
» de Caboul, de l'autre la tentative de Kirwa. Voyez
» ces deux grandes nations marcher à travers le
» monde pour dresser leurs lignes de précautions
> l'une contre l'autre.
» Quoi, messieurs! la France ne sera qM*une puis- » sance continentale, en dépit de ces vastes mers qui » viennent rouler leurs flots sur nos rivages et sol- » liciter en quelque sorte le génie de noire iatelli- » gence? »
Cette image est fort belle, et M. fierryer, ainsi que tous les grands orateurs, aflecte surtout le style figuré dans les divers procédés de son éloquence,
{Etudes sur les orateurs pariementaires.)