CORMENIN
Louis-Marie de La Haye, vicomte de Cormenin, est né à Paris, d'une ancienne famille de robe. Il entra jeune au conseild'État, et déploya dans les affaires administratives une aptitude vraiment supérieure. Son ouvrage sur le Droit administratif a été le premier et est resté le meilleur traité sur la matière. M. de Cormeuin a été créé baron et vicomte par la Restauration. La révolution de i 830 l'a jeté dans le parti démocratique : il en est T écrivain le plus logique et le plus absolu. Ses pam' phlets politiques, publiés sous le pseudonyme de Timon, le placent à côté de Courier. La forme en est vive, piquante, mais trop souvent personnelle et injurieuse. Son Livre des Orateurs, précédé de préceptes d'une rare sagacité , a été proclamé par Lamennais un des ouvrages les plus remarquables que notre langue ait produits dans ce siècle. Timon a dit lui-même, avec plus de raison que de modestie , que son style est tour à tour léger, grave, incisif, coloré, nerveux, piquant, joyeux, mordant, logique.
M. de Cormenin est membre de la Chambre des députés.
570 PROSATEUBS FRANÇAIS.
MIRABEAU
On s*iniaginc vulgairement que la fdrcc de Mirabeau eonsistait dans les fanons de son poitrail et dans les touffes épaisses de sa crinière de lion ; qu'il balayait ses adversaires d'uii coup de sa queue ; qu'il triait siir eux avec les mugissements et la fureur d'un torrent; qu'il les atterrait de son regard; qu'il les écrasait avec les éclats de sa voix semblable au tonnerre ; c'est là le louer par les qualités extérieures du port , de l'organe et du geste , comme on louerait un gladiateur du cirqUë OU un comédien ; ce n'est pas le louer comme doit l'être ce grand orateur.
Sans doute Mirabeau dut beaucoup, dans le comtHencement de sa fortune oratoire , au prestige de son nom. Car il était déjà maître de l'assemblée par la renommée de sa parole, avant de l'être par sa parole elle-même.
Sans doute , Mirabeau dut beaucoup à cette voix pénétrante , flexible , sonore qui remplissait aisément l'oreille de douie cents personnes , à ces fiers accents qui passionnaient une cause , à ces gestes impétueux qui portaient à ses adversaires effrayés des défis sans réponse.
Sans doute, Mirabeau dut beaucoup à l'infériorilé de SOS émules; car devani lui les, autres renommées s'effaçaient , ou phitôt elles ne se groupaient connue des satellites autour de cet astre que pour le faire
briller d*un plus vif éclat. L'abbé Maury n*était qu'un élégant rhéteur; Gazalès, un parleur facile; Sieyès, un métaphysicien taciturne; Thouret, un jurisconsulte ; Barnave, une espérance.
Mais ce qui établit son incomparable domination sur l'assemblée , c'est d'abord la prédisposition enthousiaste de l'assemblée elle-même; c'est l'ensemble et le concours de ses étonnantes facultés, la fécondité de son travail , l'immensité de ses études et de ses connaissances ; c'est la grandeur et l'étendue de ses vues politiques , la solidité de sa dialectique , la méditation et la profondeur de ses discours, la véhémence de ses improvisations et le tranchant de ses reparties.
On est surpris , on s'arrête , on recule effrayé devant les œuvres de géant accomplies par Mirabeau pendant les deux années de sa vie parlementaire. Grands discours , apostrophes , réphques , motions , adresses , lettres à ses commettants , polémique de la presse 4 rapports, séances du matin, séances du soir , conférences de comités , il fait de tout , et il est à tout. Rien pour lui de trop grand et rien de trop petit. Rien de trop complexe et rien de trop simple. Il porte sur ses épaules un monde de travaux, et il semble, dans cette carrière d'hercule, n'éprouver ni lassitude , ni dégoût.
11 dénouait, en se jouant, les difficultés les plus compliquées , et son activité dévorante épuisait tous les sujets sans pouvoir se rassasier. Il occupait à la
fois ses nombreux amis , ses électeurs , ses commis , ses secrétaires. Il conversait , il pérorait , il écoutait, il dictait , il lisait , il compilait , il écrivait , il déclamait , il correspondait avec toute la France. Il idigérait les travaux des autres et il se les assimilait comme sa propre substance. Il recevait des notes au bas de la tribune , à la tribune même , et il les passait , sans s'interrompre , au fil de son discours. Il retouchait les harangues et les rapports dont il avait donné le cadre , le plan , Tidée. Il les châtiait de sa verge , il les colorait de son expression , il les fortifiait de sa pensée. Ce plagiaire sublime , ce grand maître employait ses aides et ses élèves à tirer le marbre de la carrière et à dégrossir son œuvre, comme le statuaire qui , lorsque le bloc est à moitié taillé , s'approche , prend son ciseau , lui donne la respiration et la vie , et en fait un héros ou un dieu.
Sa manière oratoire est celle des grands mattres de l'antiquité , avec une admirable puissance de gestes et une véhémence de diction que peut-être ils n'eurent jamais. Il est fort , parce qu'il n'est pas tendu ; il est naturel , parce qu'il ne met pas de fard ; il est éloquent, parce qu'il est simple ; il n'imile pas les autres , parce qu'il n'a besoin que d'êlre luimême; il ne surcharge pas son discours d'un bagage d'épithètcs , parce qu'il le ralentirait ; il ne se jette pas dans les digressions , parce qu'il craindrait de s'égarer.
Ses exordes sont tantôt vifs , tantôt majestueux ,
selon que la matière le comporte. Il narre les faits avec clarté. Il pose la question avec certitude. Sa phrase ample et sonore est assez semblable à la phrase parlée de Cicéron. Il déroule , avec une solennelle lenteur , les ondes de son discours. Il n'accumule pas ses énumérations comme des ornements, mais comme des preuves. Il ne cherche pas Tharmonie des mots, mais l'enchaînement des idées. Il n'épuise pas un sujet de sa lie, mais de sa fleur. S'il veut éblouir, les images naissent sous ses pas; s'il veut toucher, il abonde en élans du cœur , en persuasions délicates , en mouvements oratoires qui ne se heurtent pas , mais qui se soutiennent , qui ne se confondent pas , mais qui se succèdent, qui s'engendrent les uns des autres, et qui s'échappent avec un désordre heureux de cette belle et riche nature.
Mais dès qu'il aborde le débat, dès qu'il entre dans le cœur de la question, il est substantiel, nerveux , logicien autant que Démosthène ; il s'avance dans un ordre serré , impénétrable ; il fait la revue de ses preuves , dispose leur plan d'attaque et se range en bataille. Couvert des armes de la dialec^ tique , il sonne la charge , fond sur ses adversaires , les saisit , les frappe au visage et ne les lâche pas qu'il ne les ait forcés , le genou sur la gorge , à s'avouer vaincus ; s'ils tournent le talon , il les poursuit, il les bat par devant et par derrière , il les presse , il les pousse , et il les ramène insensiblement dans le cercle impérieux qu'il leur a tracé. Comme ces
marins qui , sur le pont d*un étroit navire , pris à Fabordage , placent un ennemi sans espérance entre leur glaive et TOcéan.
Mirabeau discoureur était admirable. Mais ce n'était pas Mirabeau improvisateur I Sa véhémence naturelle, dont il comprimait les élans dans ses harangues méditées, débordait dans ses improvisations. Une sorte d'irritabilité nerveuse donnait alors à toute sa personne Tanimation de la vie. Sa poitrine se gonflait d'un souffle impétueux. Sa face de lion se plissait et se crispait. Ses yeux dardaietit des flammes. 11 mugissait, il bondissait, il secouait son épaisse crinière toute blanchie d'écume , et il prenait possession de la tribune avec la suprême autorité d'un maître et d'un roi.
Qu'il était beau à le voir , de moment en moment, se hausser et grandir sous l'obstacle ! A le voir étaler l'orgueil de son front dominateur I A le voir , comme l'orateur antique, lorsqu'avec toutes les puissances déchaînées de sa parole il soulevait et réprimait jans le Forum les flots irrités de la multitude I
Alors il laissait là les notes mesurées de sa décla- Tialion habituellement grave et solennelle. Il lui échappait des cris entrecoupés , des voix de foudre et des accents déchirants et terribles. Il recouvrait de chair et de coloris les arguments osseux de sa dialectique. Il passionnait l'assemblée, parce qu'il se passionnait lui-même. Il entraînait parce qu'il était entraîné. Et cependant, tant sa force était grande !
il se précipitait sans s'égarer , il s^emparait des autres avec le souverain emiHre de son éloquence , sans cesser de la gouverner.
J'ajoute que ses discours, ses motions , ses adres^ ses, ses amendements respirent, comme homme public, une pure moralité.
Il disait : « Il est plus important de donner aux » hommes des mœurs et des habitudes , que de$ lois » et des tribunaux. »
Chose étrange ! c'est Iqi qui fit, par sentiment religieux , maintenir Tintitulé : « Louis , par la grâce de Dieu roi des Français...
Il aimait , lui échappé des cachots de Vincennes , la Uberté avec fanatisme , avec idolâtrie. Il avait , pour les droits et la misère du peuple , un respect profond , élevé , délicat. Il voulait qu'on établît dans la société un tel ordre de choses , que partout les vieillards eussent un asile et les pauvres du travail et du pain. Plus vicieux de tempérament que de cœur; extrême dans ses passions, hautain dans ses repentirs ; impatient de tout joug , insouciant du lende-» main h la manière des gens de lettres ; oublieux des injures comme toutes les grandes âmes ; pauvre, tra^ vaille de besoins , affamé de représentation , entêté de gentilhommerie et tranchant à la fois du grand seigneur et du tribun ; séduisant, à fasciner ses enne^ mis mêmes.
Son âme était un foyer inépuisaUe de sensibilité d'où sortaient les soudaines illuminations de son élo*
quence. Vif, oseur, naturel, enjoué, humain, généreux à Texcès. Ëxpansif jusqu'à la familiarité et familier jusqu'à rindiscrétion. Prompt d'esprit, étincelant de verve et de saillies, avec une immensité de mémoire, de goûts, de talents et de connaissances, et avec un travail d'une faculté prodigieuse : tel était IViirabeau.
(Études sur les Orateurs parlementaires. )