‹ Les prosateurs Français, recueil de morceaux choisisChapitre 255 sur 326 · HUMANITÉ DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE · texte numérisé non relu

HUMANITÉ DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE

Un jour il trouva un malheureux chat près d'expirer dans l'égout d'un ruisseau ; il était percé d'un coup de broche et poussait des cris effrayants. Ému de^ pitié, il le cache sous son habit, le porte furtivement au grenier, lui fait un lit de foin , et vient lui donner à boire et à manger à toutes les heures du jour, partageant avec lui son déjeuner et son goûter, et lui tenant fidèle compagnie. Au bout de quelques semaines le pauvre animal avait recouvré la santé ; il devint alors un excellent chasseur de souris , mais si sauvage qu'il ne se montrait plus qu'à la voix de son ami, sans cependant jamais se laisser approcher. Il se promenait autour de lui , enflant sa queue , se caressant au mur, et fuyant au moindre mouvement, au bruit le plus léger. A la fois méfiant et reconnais-

sant, il vit toujours un homme dans son libérateur. Bernardin de Saint-Pierre ne pouvait se rappeler cette petite aventure sans attendrissement. « Dans une de nos promenades , disait-il , je la racontai à J.-J. Rousseau ; il en fut touche jusqu*aux larmes , et je crus un instant qu*il allait m'embrasser. »

{léU)

BERNARDIN ERBilTE.

Sa confiance en Dieu, première impression de son enfance , consolation de toute sa vie, fut singulièremont exaltée par la lecture de quelques livres pieux et amusants , entre autres par la Vie des saints. Il y avait dans le cabinet de son père un énorme in-folio renfermant toutes les visions des ermites du désert. Ravi des miracles qu*il y voyait, persuadé que la Providence vient au secours de tous ceux qui l'invoquent, il crut ne plus rien avoir à craindre de ses parents et de ses maîtres, et résolut de s'abandonner à Dieu à la première occasion où il aurait à se plaindre des hommes. Cette occasion ne tarda pas à se présenter. Un jour (à cette époque il avait neuf ans) , un maître d'école, chez lequel on l'envoyait étudier les éléments de la langue latine , l'ayant menacé de le fouetter le lendemain s'il ne récitait pas couramment sa leçon , il prit à l'instant même le parti de dire adieu au monde et d'aller vivre en

ermite au fond d*un bois. Le matin du jour fatal il se leva tranquillement , mit en réserve une portion de son déjeuner, et , au lieu de se rendre à l'école, il se glissa par des rues détournées et sortit de la ville. Heureux de sa liberté, sans inquiétude de Tavenir, ses regards se promenaient avec délices sur une multitude d'objets nouveaux qui lui semblaient autant de prodiges. La campagne était fraîche et riante ; les bois, les prairies, les collines se déroulaient devant lui , et il se voyait avec admiration seul et libre au milieu de ce brillant horizon. Il marcha environ un quart de lieue dans un j(^i sentier jusques à rentrée d'un bouquet de bois d'où s'échappait un petit ruisseau. Ce lieu lui parut un désert ; il le crut inaccessible aux hommes et propre à remplir ses projets. Résolu de se faire ermite , il y passa toute la journée dans la plus douce oisiveté , s^amusaot à ramasser des fleurs et à entendre chanter les oiseaux. Cependant l'appétit se fit sentir vers le milieu du jour. Son déjeuner étant achevé, il cueillit des mûres de haie, et arracha avec ses petites mains des racines, dont il fît un repas délicieux* Ensuite il se mit en prières, attendant quelque miracle de la Providence ; et, se rappelant tous, les saints ermitei» qui dsms la même position avaient reçu les secours du ciel, il Im semblait toujours qu'un ange allait lui s^>paraitre et le conduire dans une grotte sauvage ou dans uif jardin de délices. Cette agréable attente Toccupa le reste du jour. Cependant le soleil était déjà sur son

590 PHOSATEt'RS FRANÇAIS.

Yoyagcur fut si satisfait de cette rie indépendante, qn*h son rctonr il annonça sérieusement le dessein de se faire capucin. Et comme il racontait ses aventures à sa famille réunie pour Tentendre, il se prit à dire que vraiment les capucins étaient fort heureux , qu'ils faisaient bonne chère, et que dans un couvent où il s'était arrêté il avait vu qu'on leur servait à chacun une tête de veau. Son père rit beaucoup de cette exagération , et lui demanda où il prétendait qu'on eût pris toutes ces têtes. Cette objection lui troubla l'esprit , et lui donna ft penser qu'il n'avait peut-être pas bien observé la vie des capucins*

{léid.)

Page 1