‹ Les prosateurs Français, recueil de morceaux choisisChapitre 273 sur 326 · LES DEUX VOISINS · texte numérisé non relu

LES DEUX VOISINS

Deux hommes étaient voisins, et chacun d*eux avait une femme et plusieurs petits enfants, et son seul travail pour les faire vivre.

Et Fun de ces deux hommes s*inquiéta|t en li|i-

DIX-NEUVJÈME SIÈCLE. 633

même , disant : Si je meurs , ou que je tombe malade, que deviendront ma femme et mes enfants?

Et cette pensée ne le quittait point , et elle rongeait son cœur comme un ver rouge le fruit où il est caché.

Or, bien que la même pensée fût venue également à l'autre père , il ne s'y était point arrêté : Car, disait-il, Dieu, qui connaît toutes ses créatures et qui veille sur elles, veillera aussi sur moi, et sur ma femme, et sur mes enfants.

Et celui-ci vivait tranquille, tandis que le premier ne goûtait pas un instant de repos ni de joie intérieurement.

Un jour qu'il travaillait aux champs , triste et abattu à cause de sa crainte , il vit quelques oiseaux entrer dans un buisson , en sortir, et puis bientôt y revenir encore.

Et, s'étant approché, il vit deux nids posés côte à côte et dans chacun plusieurs petits nouvellement éclos et encore sans plumes.

Et quand il fut retourné à son travail, de temps en temps il levait les yeux, et regardait ces oiseaux, qui allaient et venaient portant la nourriture à leurs petits.

Or, voilà qu'au moment où l'une des mères rentrait avec sa becquée, un vautour la saisit, l'enlève, et la pauvre mère, se débattant vivement dans sa serre, jetait des cris perçants.

A cette vue, l'homme qui travaillait sentit son âme

plus troublée qu'auparavant; car, pensait-il, la moit de la mère, c'est la niort des enfants.

Les miens n'ont que moi non plus : que deviendront-ils si je leur manque?

Et tout le jour il fut sombre et triste , et la nuit il ne dormit point.

Le lendemain, de retour aux champs, il se dit : Je veux voir les petits de cette pauvre mère : plusieurs sans doute ont péri. Et il s'achemina vers le buisson.

Et regardant, il vit les petits bien portants; pas un ne semblait avoir pâti.

Et ceci rayant étonné, il se cacha pour observer ce qui se passerait.

Et après un peu de temps, il entendit un léger cri, et il aperçut la seconde mère rapportant en hflte la nourriture qu'elle avait recueillie , et die la distribua à tous les petits indistinctement, et il y en eut pour tous, et les orphelins ne furent point délaissés dans leur misère.

Et le père, qui s'était défié de la Providence , raconta le soir à l'autre père ce qu'il avait vu.

Et celui-ci lui dit : Pourquoi s'inquiéter? Jamais Dieu n'abandonne les siens. Son amour a des secrets que nous ne connaissons point. Croyons , espérons , aimons, et poursuivons notre route en paix.

Si je meurs avant vous, vous serez le père de mes enfants ; si vous mourez avant moi , je serai le père des vôtres.

DIX-NlirVIÈMK SIÈCLE. 636

Et si, Tun et Taulrc, nous mourons aifant qu'ils soient en âge de pourvoir eux-mêmes à leurs nécessités , ils auront pour père le Père qui est dans les cièux. {Paroles d'un croyant,)

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