COMPOSANT LE PARADIS PEROU
Miltôn , libre et oublié , poursuivit avec ardeur la composition de son sublime ouvrage. Il avait alors cinquante-six ans ; il était aveugle , et tourmenté de la goutte. Une vie étroite et pauvre, de nombreux ennemis , le sentiment amer de ses illusions démen-* ties , le poids humiliant de la disgrâce publique , la tristesse de l'âme et les souffrances du corps , tout accablait Milton ; mais un génie sublime habitait en lui. Dans ses journées rarement interrompues , dans les longues veilles de ses nuits, il méditait des vers sur un sujet depuis si long-temps déposé dans son âme , et qu'avaient mûri , pour ainsi dire , tous les événements et toutes les passions de sa vie. Séparé de la terre par la perte du jour et par la haine des hommes , il n'appartenait plus qu'à ce monde mys^ térieux dont il racontait les merveilles. « Donne des
yeux à mon âme , » disait-il à sa muse. Il voyait en lui-même , dans le vaste champ de ses souvenirs et de ses pensées. Les fureurs du fanatisme » l'enthous'asme de la révolte , les tristes joies des partis vainqueurs » les haines profondes de la guerre civile avaient de toutes parts assailli et exercé son génie. Les chaires des églises d'Angleterre, les salles de Westminster, toutes pleines de séditions et de bruyantes menaces , lui avaient fait entendre ce cri de guerre contre la puissance , qu'il aimait à répéter dans ses chants , et dont il armait Tenfer contre la monarchie du ciel. La religion indépendante des puritains , leurs extases mystiques , leur ardente piété sans foi positive , leurs interprétations arbitraires de l'Écriture avaient achevé d'ôter tout frein à son imagination , et lui donnaient quelque chose d'impétueux et d'illimité , comme les rêves du fanatisme.
A tant de sources d^originalité il faut joindre cette féconde imitation de la poésie antique , qui nourrissait la verve de l^lilton. Homère, après la Bible, avait toujours été sa première lecture ; il le savait presque par cœur , et l'étudiait sans cesse. Aveugle et solitaire, ses heures étaient partagées entre la composition poétique et le ressouvenir toujours entretenu des grandes beautés d'Isaïe , d'Homère, de Platon , d'Euripide. Il avait fait apprendre à ses filles à lire le grec et l'hébreu , et l'on sait que l'une d'elles, long- temps après, récitait de mémoire des vers
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d'Homère qu'dk afait ainsi reteons sans les comprendre. Chaque jour, HUton , en se lerant , se faisait lire an chapitre de la BiUe bébraiqoe ; puis il travaillait à son poème , dont il dictait les yers à sa femme , ou quelquefois à un ami , à un étranger qui le visitait La musique était une de ses distractions; il touchait de Torgue , et chantait arec goât An milieu de cette vie simple et occupée, le Paradii Perdu f si long-temps médité, s*acheYa promptement. {VilUmaiiu)