DÉFENSE DE L*ÉCLECTISME
PREMIÈRE OBJECTI.ON. — U éclectisme est un syncrétisme qui mêle ensemble tous tes systèmes.
RÉPONSE. — L*éclectisme ne mcle pas ensemble tous les systèmes , car il ne laisse intact aucun système ; il décompose chacun d'eux en deux parties , l'une fausse , l'autre vraie : il détruit la première, et n'admet que la seconde dans le travail de la recomposition. C'est la partie vraie de chaque système qu'il ajoute à la partie vraie d'un autre système, c'est-àdire la vérité à la vérité , pour en former un ensemble vrai. Il ne mêle jamais un système entier à un autre système entier; il ne mêle donc pas tous les systèmes. L'éclectisme n'est donc pas le syncrétisme ; l'un est même l'opposé de l'autre : ils se ressemblent philosophiquement et grammaticalement comme choix et mélange, discernement et confusion.
SECONDE OBJECTION. — L' éclectisme approuve tout , confond ie vrai et ie faux , le hien et ie mal. *r
RÉPONSE. — L'éclectisme n'approuve pas tout ; car il professe que dans tout système il y a une part considérable d'erreur. Il ne confond pas le vrai et le faux , il les distingue au contraire ; il sépare l'un
M7 PROSATEUHS FRAfIÇAlS.
d*atec Taorre, négl^ le faoi et n'emploie qoe le Trai.
TROISIÈME OBJECTION. — L'écicctismc esi U fatalisine,
RÉPONSE. — I] n*y a point de fatalisme ^ dire qae rhomme est ainsi fait, qa*atec son admirable intelKgence il saisit toujours quelque chose de la vérité, et qu'avec les bornes de son inteUigence, surtout avec sa paresse, sa légèreté, sa présomption , il croit avoir atteint la vérité tout entière quand il n'en possède qu'une partie \ d*od il résulte qu'il y a toujours du vrai et du ftiux , du bien et du mal, dans les œuvres de l'homme, et particulièrement dans les systèmes philosophiques. Il y a d'autant mdns de fdtalisme à cela , que l'éclectisme soutient qu'avee de grands effbrtit sur soi-même , en redoublant de vigilance , d'attention , de circonslxiction , on peut arriver à diminuer les chances d'erreur , et que luimême aspire à ce résultat.
OUATRifeMÈOfcJECTIOlf. — L'éeléniUmeêêî fai^ fence de tout système.
RÉPONSE. — • L'éclectisme n'est point l'absence de tout système ; car c'est l'application d'un système. En effet, pour recueillir et réunir les vérités éparses dans les diiïérents systèmes, il faut d'abord les séparer des erreurs auxquelles elles sont mêlées ; or , pour cela , il faut savoir les discerner et leq reconnaître \ mais pour reconnaître que telle opinion est vraie ou fausse» il faut savoir soi-même où est l'erreufe*
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et où est la vérité; il faut donc être ou se croire déjà en possession de la vérité , il faut avoir un système pour juger tous les systèmes. L*éclectisme suppose un système déjà formé, qu'il enrichit et qu'il éclaire encore ; ce n'est donc point Tabsençe de tout système.
L'éclectisme n'est pas d'hier ; il est né le jour où un esprit bien fait dans une âme bienveillante s'est avisé de mettre d'accord deux adversaires passionnés , en leur montrant que les opinions pour lesquelles ils se combattent ne sont pas en elles-mêmes inconciliables, et qu'avec quelques sacrifices réciproques il est possible de les faire aller ensemble. L'éclectisme était déjà dans la pensée de Platon ; il était la prétei)** tion déclarée , légitime ou non • de l'école d'Alexan^ drie. Chez les modernes, il n'est pas seulement U prétention , il est la pratique constante de Leibnitz , et il jaillit de toutes parts des riches points de vue historiques de la philosophie allemande. Le temps est venu de l'élever à la rigueur et à la dignité d'un principe; c'est ce que j'ai essayé de faire. Ce nom i depuis long-temps tombé dans un profond oubli , à peine prononcé par une faible voix , a retenti d'un bout de l'Europe à l'autre, et l'esprit du xw siècle s'est reconnu dans l'éclectisme : ils sauront bien faire leur route ensemble à travers tous les obstacles.
66i PROSATEURS FRANÇAIS.