‹ Les prosateurs Français, recueil de morceaux choisisChapitre 290 sur 326 · SONT ACCESSIBLES À LÀ RAISON · texte numérisé non relu

SONT ACCESSIBLES À LÀ RAISON

J'espère qu'on ne m'accusera pas de confondre a\ec ]e monde l'éternelle intelligence qui , avant le monde et l'humanité , existe déjà de la triple existence qui est inhérente à sa nature ; mais si , à cette hauteur, la philosophie échappe à l'accusation du panthéisme , on ne lui fera pas grâce d'une accusation tout opposée , et qu'elle accepte , celle de vouloir |)énétrer dans la profondeur de l'essence divine, qui, dit-on, est incompréhensible. Des hommes, des êtres raisonnables , dont la mission est de comprendre et qui croient à l'existence de Dieu, n'y veulent croire que sous cette réserve expresse , que cette existence soit incompréhensible ! Mais ce qui serait absolument incompréhensible n'aurait nul rapport avec notre intelligence , ne pourrait être nullement admis par elle. Un Dieu qui nous est absolument incompréhensible est un Dieu qui n'existe pas pour nous. En vérité, que serait-ce pour nous qu'un Dieu qui n'aurait pas cru devoir donner à sa créature quelque chose de lui-même , assez d'intelligence pour que cette pauvre créature pût s'élever jusqu'à lui , le comprendre et y croire 7 Qu'est-ce que croire ? — C'est comprendre en quelque degré. La foi , quelle que soit sa forme , quel que soit son objet , vulgaire ou sublime , la foi ne peut pas être autre chose que le consentement de la raison à ce

que la raison comprend comme vrai. C'est là le fond de toute foi. Otez la possibilité de connaître , il ne reste rien à croire , et la racine de la foi est enlevée. Dira-ton que , si Dieu n*est pas entièreœent incompréhensible, il Test un peu? Soit; mais je prie qu'on veuille bien déterminer la mesure , et alors je soutiendrai que c'est précisément cette mesure de la compréhensibilité de Dieu qui sera la mesure de la foi humaine.

Dieu est si peu incompréhensible, que ce qui constitue sa nature , ce sont précisément les idées , dont la nature est d'être intelligibles. En effet , on a beaucoup recherché si les idées représentent ou ne représentent pas, si elles sont conformes ou non conformes à leurs objets. En vérité, la question n'est pas de savoir si les idées représentent , car les idées sont au-dessus de toutes choses : la vraie question philosophicpie serait plutôt de savoir si les choses représentent ; car les idées ne sont pas le reflet des choses, mais les choses sont le reflet des idées. Dieu , la substance des idées , est essentiellement hitelligent et essentiellement intelligible.

J'irai plus loin ; et à ce reproche d'un mysticisme pusillanime, je répondrai du haut de l'orthodoxie chrétienne. Car savez-vous quelle est te théorie que je vous ai exposée ? — Pas autre chose que le fond même du christianisme. Le Dieu des chrétiens est triple et un tout ensemble , et les accusations qu'on élèverait contre la doctrine que j'enseigne doivent

remonter jusqu'à la Trinité chrétienne. Le dogme de la Trinité est la révélation de Tessence divine, éclairée dans toute sa profondeur et amenée tout entière sous le regard de la pensée. Et il ne parait pas que le christianisme croie Tessence divine inac« cessible ou interdite à Tintelligence humaine , puisqu'il la fait enseigner au plus humble d*esprit , puis« qu'il en fait la première vérité qu'il inculque à ses enfants.

Mais quoi ! s'écriera-t-on , oubliez-vous que cette vérité est un mystère? Non , je ne l'oublie pas, mais n'oubliez pas non plus que ce mystère est une vérité. D'ailleurs , je m'expliquerai nettement à cet égard : mystère est un mot qui appartient , non à la langue de la philosophie , mais à celle de la religion. Le mysticisme est la forme nécessaire de toute religion, en tant que religion ; mais sous cette forme sont des idées qui peuvent être abordées et comprises en elles-mêmes. Je ne fais que répéter ce qu'ont dit bien avant moi les plus grands docteurs de l'église , saint Thomas, saint Anselme de Canterbury, et Bossuet lui-même à la fm de ï Histoire universelle. Ces grands hommes ont tenté une explication des mystères , entre autres du mystère de la tièssainte Trinité ; donc ce mystère , tout saint et sacré qu'il était h leurs propres yeux , contenait des idées qu'il était i)ossible de dégager de leurs formes. La forme symbolique et mystique est inhérente à la religion ; elle est, dans le cas qui nous occupe , emprun-

tée aux relations humaines les plus intimes et les plus touchantes. Mais encore une fois, si la forme est sainte , les idées qui sont au-dessous le sont aussi , et ce sont ces idées que la philosophie dégage , et qu'elle considère en elles-mêmes. Laissons à la religion la forme qui lui est inhérente : elle trouvera toujours ici le respect le plus profond et le plus vrai ; mais en même temps , sans touclier aux droits de la religion, déjà j'ai défendu et je défendrai constamment ceux de la philosophie. Or , le droit comme le devoir de la philosophie est , sous la réserve du plus profond respect pour les formes religieuses , de ne rien comprendre , de ne rien admettre qu'en tant que vrai en soi et sous la forme de l'idée. La forme de la religion et la forme de la philosophie, disons-le nettement, sont différentes ; mais, en même temps , le contenu , si je puis m'exprimer ainsi , de la religion et de la philosophie est le même. C'est donc une puérilité , là où il y a identité de contenu, d'insister hostilement sur la différence de la forme. La religion est la philosophie de l'espèce humaine ; un petit nombre d'hommes va plus loin encore ; mais en considérant l'identité essentielle de la religion et de la philosophie , ce petit nombre entoure de vénération la religion et ses formes ; et il ne la vénère pas par une sorte d'indulgence philosophique qui serait fort déplacée ; il la révère sincèrement , parce qu'elle est la forme de la vérité en soi.

{Cours de Philosophie,)

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