‹ Les prosateurs Français, recueil de morceaux choisisChapitre 291 sur 326 · THIERRY · texte numérisé non relu

THIERRY

Au^ostio Thiebbi, prodamé XUomirt d£ Fkùàoirt par ChâteaubruiDd, ert aé â Blois», «Tune taoDille pauvre et obscure. Après <k' bnllantes études, il professa qoekfae temps. Vers ftiOf il débuta dans la littérature par une série d'articles d 'histoire et de critique, iosérés dans les joumanx, et publiés depuis sous le titre de Dix atu d'études kittoriqutg et de Lettreg tmr Thhaoire ât France. Le jeune écrivain n'avait cberdié dans Tétude des documents originaux que des arpmients en faveur de ses opinions libérales. 11 y découvrit une doctrine nouvelle et des priocipes nouveaux ; il opéra uue réforme dans la manière d'écrire Thistoire et de juger les origines de la monan^ie, la conquête franke, Tavénement des dynasties royales, Tétablissemeot des communes, etc. 11 voulut mettre en pratique la théorie historique qu'il avait proclamée , c'est-à-dire unir Tart et la science, et faire du drame avec les matériaux fournis par une érudition scrupuleuse. En 1825, il publia Y Histoire d la conquête d'Angleterre [tar leg Sormands , véritable épopée, récit dramatique et philosophique , qui réunit à une vaste érudition toutes les richesses d'une imagination féconde et d^un style net, gracieux, animé, coloré comme celui d'un poète. En 1840, 'M. Thierry a publié les Récitt des temps mérovingiens . ouvrage encore inachevé, chef-d'œuvre de science et de style, tableau exact et complet de la vie civile, politique et religieuse en France au sixième siècle. Le charme de la diction, des peintures pittoresques , un récit toujours intéressant , donnent à ce livre rattrait du roman.

M. A. Thierr}', devenu aveugle et infirme, poursuit avec la même ardeur le cours de ses glorieux travaux. Depuis 4 835, il surveille l'immense publication faite par le gouvernement de tous les matériaux appartenant à l'histoire du tiers-état ; recueil qui doit rivaliser avec les grandes collections des bénédictins, consacrées à la noblesse et au clergé.

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LE DÉVOtEMENT A LA SCIENCE.

Gomme je ne pouvais avoir à ma disposition qu*un très-petit nombre de livres , il me fallait aller chercher le reste dans les bibliothèques publiques. Au plus fort de Thiver, je faisais de longues séances dans les galeries glaciales de la rue de Richelieu , et plus tard , sous le soleil d'été , je courais , dans un même jour, de Sainte-Geneviève à TArsenal, et de TArsenal à Tlnstitut , dont la bibliothèque , par une faveur exceptionnelle, restait ouverte jusqu'à près de cinq heures. Les semaines et les mois s'écoulaient rapidement pour moi , au milieu de ces recherches préparatoires, où ne se rencontrent ni les épines ni les découragements de la rédaction; où l'esprit, planant en liberté au-dessus des matériaux qu'il rassemble , compose et recompose à sa guise , et construit d'un souffle le modèle idéal de l'édifice que , plus tard, il faudra bâtir pièce à pièce, lentement et laborieusement. En promenant ma pensée à travers ces milliers de faits épa'rs dans des centaines de •volumes, et qui me présentaient, pour ainsi dire, à nu , les temps et les hommes que je voulais peindre, je ressemais quelque chose de l'émotion qu'éprouve un voyageur passionné à l'aspect du pays qu'il a long-temps souhaité de voir et que souvent lui ont montré ses rêves...

Dans resp^»ce d'extase qui m'absorbait intérieure-

ment, pendant que ma main feuilletait le volume ou prenait des notes , je n*avais aucune conscience de ce qui se passait autour de moi. La table où j*étais assis se garnissait et se dégarnissait de travailleurs ; les employés de la bibliothèque ou les curieux allaient et venaient par la salle ; je n'entendais rien , je ne voyais rien ; je ne voyais que les apparitions évoquées en moi par ma lecture. Ce souvenir m'est encore présent ; et depuis cette époque de premier travail , il ne m'arriva jamais d'avoir une perception anssi vive des personnages de mon drame , de ces hommes de race , de mœurs , de physionomies et de destinées si diverses , qui successivement se présentaient ^ mon esprit , les uns chantant sur la harpe celtique Téternelle attente du retour d'Arthur, les autres naviguant dans la tempête avec aussi peu de souci d'eux-mêmes que le cygne qui se joue sur un lac ; d'autres , dans l'ivresse de la victoire , anooncelant les dépouilles des vaincus , mesurant la terre au cor* deau pour en faire le partage , comptant et recomptant par têtes les familles comme le bétail ; d^autres enfm, privés par une seule défaite de tout ce qui fait que la vie vaut quelque chose, se résignant à. voir l'étranger assis en maître à leurs propres foyers, ou , frénétiques de désespoir , courant à la forêt pour y vivre comme vivent les loups, de rapine, de meurtre et d'indépendance.. .,

Si , comme je me plais à le croire , l'intérêt de la science est compté au nombre dos grands intérêts

nationaux , j'ai donné à mon pays tout ce que lui ' donné le soldat mutilé sur le champ de bataille. Quelle que soit la destinée de mes travaux, cet exemple , je Tespère , ne sera pas perdu. Je voudrais qu'il sefvtt à combattre Tespèce d'affaissement moraU qui est h maladie de la génération nouvelle ; qu'il pût ramener dains lé droit chemin de la Vie quelqu'une de ces âmes énervées qui se plôigttent de manquer de foi , qui ne savent où se prendre j et vont cher-chant partout, sans le rencontrer uulle part, un objet de culte et de dévouetneiit. Pourquoi se dire avec amertume que ^ dans le monde constitué comme il est , il n'y d pas d'air pouf toutes iei poitrines ^ pas d'emploi pour toutes les intelligences 7 l'Étude sérieuse et calme n'est-elle pas Ift? et n'y a^t^il pas en elle un refuge, une espérance , une carrière à la portée de chacun de nous 7 Avec elle on traverse les mauvais jours sans en sentir le poids ; on se fait à Mi-méme sa destinée; on use noblement sa viOi Yotlft ce que j'ai fait et ce que je ferais encore si J'avais à recommencer ma route ; je prendrais ceMe qui m'a conduit où je suis* Aveugle et soufflt^ant sans espoir et presque sans relâche , je puis rendre ce témoignage , qui de ma part ne sera pas suspect : Il y a au monde quelque chose qui vaut mieux que les jouissances matérielles , mieut que la fortune , mieux que la santé elle-même , c'est te dévt)uement à la science.

{Dix ans d'ÈiuéUs histëfigttéë f préface/)

BATAirXE DE HASTINGS.

L'armée se trouva bientôt en vue du camp saxon, au nord-ouest de Hastings. Les prêtres et les moines qui raccompagnaient se détachèrent et montèrent sur une hauteur voisine , pour prier et regarder le combat. Un Normand , appelé Taillefer , poussa son cheval en avant du front de bataille, et entonna le chant , fameux dans toute la Gaule , de Gharlemagne et de Roland, £n chantant , il jouait de son épée, la lançait en Tair avec force , et la recevait dans sa main droite ; les Normands répétaient ses refrains ou criaient : « Dieu aide I Dieu aide I »

A portée de trait , les archers commencèrent à lancer leurs flèches , et les arbalétriers leurs carreaux ; mais la plupart des coups furent amortis par le haut parapet des redoutes saxonnes. Les fantassins armés de lances et la cavalerie s'avancèrent juS' qu'aux portes des redoutes, et tentèrent de les forcer. Les Anglo-Saxons , tous à pied autour de leur étendard planté en terre , et formant derrière leurs palissades une masse compacte et solide , reçurent les assaillants à grands coups de haches qui , d'tm revers, brisaient les lances et coupaient les armures de mailles. Les Normands, ne pouvant ))énétrer dans les redoutes ni en arracher les pieux, se replièrent, fatigués d'une attaque inutile , vers la division que commandait Guillaume. Le duc alors fit avancer de

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nouveau tous ses archers, et leur ordonna de ne plus tirer droit devant eux , mais de lancer leurs traits en haut pour qu'ils tombassent par-dessus le rempart du camp ennemi. Beaucoup d'Anglais furent blessés , la plupart au visage , par suite de cette manœuvre ; Harold lui-même eut l'œil crevé d'une flèche , mais il n'en continua pas moins de commander et de combattre L'attaque des gens de pied et de cheval recommença de près , aux cris de Notre- Dame ! Dieu aide ! Dieu aide ! Mais les Normands furent repoussés à l'une des portes du camp , jusqu'à un grand ravin recouvert de broussailles et d'herbes , où leurs chevaux trébuchèrent et où ils tombèrent pêle-mêle , et périrent en grand nombre. Il y eut un moment de terreur dans l'armée d'outremer. Le bruit courut que le duc avait été tué , et , à cette nouvelle , la fuite commença. Guillaume se jeta lui-même au-devant des fuyards et leur barra le passage, les menaçant et les frappant de sa lance; puis se découvrant la tête : « Me voilà , leur cria-t-il, » regardez-moi , je vis encore , et vaincrai avec » l'aide de Dieu. »>

Les cavaliers retournèrent aux redoutes ; mais ils ne purent davantage en forcer les portes ni faire brèche : alors le duc s'avisa d'un stratagème , pour faire quitter aux Anglais leur position et leurs rangs ; il donna l'ordre à mille cavaliers de s'avancer et de fuir aussitôt. La vue de celte déroute simulée fit perdre aux Saxons leur sang-froid; ils coururent

•74 PHOSATEUBS FRANÇAIS.

tous à la poursuite , b hache sospendae au cou. A me certaine distance, un coq» posté à dessein joî^t les fuyards , qui tournèrent bride ; et les An* ISlais, surpris dans leur désordre , forent assaillis de tous cdtps à coups de lances et d'épées dont îb ne pouvaient se gai^ntir , ayant les deux mains occupées I manier leurs grandes haches. Quand ils eurent perdu leurs rangs , les clôtures des redoutes f^^enl enfoncées, ca%^liers et fantassins y pénétrèrent; MRS le combat fot encore rif , pêie-m^ et corps I corps. Guillaume eut son cheral tué sous lui ; le roi Harold et ses detix frères tombèrent morts au pied de leur étendard, qui fat arraché et remplacé par la bannière enTtiyée de Rome. I.es débris de Tarmée ah^aîse, sans chef et sans drapeau , proioiigèrent la lutte jusqu*! la fin dti jour , tellement que les combattants des deux partis ne se reoontiaiasa*eot plus tp^au langage.

{H ht. de Ut ConquiU (t AngUurrt,)

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