‹ Les prosateurs Français, recueil de morceaux choisisChapitre 299 sur 326 · PORTRAIT DU PRINCE DE TALLEVRAND · texte numérisé non relu

PORTRAIT DU PRINCE DE TALLEVRAND

Avec lui disparut une intelligence forte, l'un des restes les plus brillants de l'ancien esprit français , l'une des plus grandes renommées de la révolution. M. de Talleyrand devait quelque chose à son origine, mais encore plus à lui-même. Introduit de bonne heure dans la carrière des honneurs par le crédit de sa famille, il ne put s'y maintenir long-temps que

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par sa propre habileté; car, dans notre époque d'extrême agitation et de vaste concurrence, ce n'était pas à l'aide des souvenirs et des ancêtres qu'on s'élevait, se soutenait, se relevait après avoir été renversé. Dès sa jeunesse, l'ambition lui ayant été offerte comme perspective et laissée comme ressource, il s'habitua à subordonner la règle morale à l'utilité politique. U se dirigea surtout d'après les calculs de son esprit. Il devint accommodant à l'égard des désirs dominants, facile envers les circonstances impérieuses. Il aima la force , non par le besoin qu'en a la faiblesse, mais par le goût qu'elle inspire à l'habileté qui sait la comprendre et s'en sei*vir. Il s'associa aux divers pouvoirs, mais il ne s'attacha point à eux; les servit, mais sans se dévouer. Il se retira avec la bonne fortune, qui n'est pas autre chose pour les gouvernements que la bonne conduite. Se mettant alors à l'écart, son grand mérite fut de prévoir un peu plus tôt ce que tout le monde devait vouloir un peu plus tard, et d'agir avec résolution après avoir attendu avec patience. Gomme il se possédait entièrement, et qu'il était sûr de se décider à propos, il aimait à perdre du temps pour mieux saisir les occasions, croyant que le cours naturel des choses en offre de meilleures que l'esprit n'en saurait trouver, ni la volonté en faire naître. Il avait dans ces moments l'activité et l'ascendant des hommes supérieurs , et il retombait ensuite dans la nonchalance des hommes ordinaires.

Pendant le cours de si nombreuses révolutions et de prospérités si diverses, il ne fit de mal à personne ; il ne sévit contre ses adversaires que par des bons mots; il éprouva et il inspira de longues amitiés; et tous ceux qui Tentouraient ou qui rapprochaient étaient attirés par sa grâce , attachés par sa bonté. Il jugeait tout avec un sens exquis ; il aimait à raconter, et ses récits avaient autant d'agrément que ses mots ont eu de célébrité. Ce visage que les événements n'avaient pas ému , ce regard que la fortune n'avait pas troublé s'animaient lor^u'il parlait des beaux jours du ^viir siède et des gtaids travaux de l'Assemblée Constituante. M. de talleyrand, cotnme la grande génération à laquelle il appàrtëilàit, âtlmait sincèrement sa patrie, et a toujours conservé de l'attachement pour les idées de sa jeunesse et les principes de 1789, qui ont sut*técu chez ttil à toutes les vicissitudes des événements et de la fortune. Il s'entretenait sans aucune gêne des gouvernements qu'il avait servis et quittés. Il disait que ce n'étaieht pas les gouvernements qu'il servait, tnais le pays, sous la forme politique qtii, dans le moment, lui semblait convenir le mieux , et qu'il n'avait jamais voulu sacrifier l'intérêt de la France à l'intérêt d'urt pouvoir.

Telle était l'explication qu'il donnait à ses changements. Toutefois, quels que soient les services qu'on puisse rendre à son pays en confotmaiit toujours sa conduite aux circonstances, Il tant ttiieUx n'avoir

qu'une seule cause dans une longue révolution , et un seul rôle noblement rempli dans l'histoire.

( Notice histoHffuô êUi' $U vie du prince de Taiieyrand,)

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