‹ Les prosateurs Français, recueil de morceaux choisisChapitre 30 sur 326 · ARNAULD · texte numérisé non relu

ARNAULD

Antoine Arnauld, suroommé le grand Amauld, était le vingtième fils d'un célèbre avocat au parlement de Paris. Il «e fit recevoir de bonne heure docteur en Sorbonne, et obtint plusieurs bénéfices ecclésiastiques. Bientôt il renonça au monde, et alla rejoindre, dans la solitude de Port-Royal, sa mère, Arnauld d'Andiliy, son frère, Le Maistre de Sacy, son neveu, et plusieurs autres membres do sa famille. C'est là qu'il composa, soit seul, soit avec ses amis, Pascal, Nicole, Lancelot, ces ouvrages de théologie, de logique, de métaphysique, do grammaire, qui font la gloire de cette illustre société. Doué d'un génie vaste, d'une énergie indomptable, passionné pour les querelles théologiques, le grand Amauld se dévoua tout entier à la défense des principes de Port-Royal. La pauvreté, l'exil, la vieillesse ne purent lasser son infatigable activité. Nicole lui dit un jour, dans l'exil , qu'il était épuisé , et qu'il voulait enfin se reposer de ses longs travaux. Vous reposer! lui répondit l'impétueux Arnauld, eh ! n'aurez-'vous pas Vélemité tout entière pour roiu reposer!

DE l'exactitude DANS LE JUGEMENT.

C'est une opinion fausse el impie que la vérité soit tellement semblable au mensonge, et la vertu au vice , qu'il soit impossible de les discerner : mais il est vrai que, dans la plupart des choses, il y a un mélange d'erreur et de vérité , de vice et de vertu , de perfection et d'imperfection , et que ce mélange est une des plus ordinaires sources des faux^ jugements des hommes.

Car c'est par ce mélange trompeur que les bonnes qualités des personnes qu'on estime font approuver leurs défauts, et que les défauts de ceux qu'on n'estime pas font condamner ce qu'ils ont de bon, parce qu'on ne considère pas que les personnes les plus imparfaites ne le sont pas en tout, et que Dieu laisse aux plus vertueuses des imperfections, qui, ét^nt des restes de l'infirmité humaine, ne doivent pas être l'objet de notre imitation ni de notre estime.

La raison en est, que les hommes ne considèrent guère les choses en détail ; ils ne jugent que selon leur plus forte impression, et ne sentent que ce qui les frappe davantage : ainsi, lorsqu'ils aperçoivent dans un discours beaucoup de vérités, ils ne remarquent pas les erreurs qui y sont mêlées ; et, au contraire, s*il y a des vérités mêlées parmi beaucoup d'erreurs, ils ne font attention qu'aux erreurs; le

fort emportant le faible , et Timpressiou la plus vive étouffant celle qui est plus obscure.

Cependant il y a une injustice manifeste à juger de cette sorte : il ne peut y avoir de juste raison de rejeter la raison , et la vérité n'en est pas moins vérité pour être mêlée avec le mensonge : elle n'appartient jamais aux hommes, quoique ce soient les hommes qui la proposent; ainsi, encore que les hommes par leurs mensonges méritent qu'on les condamne, les vérités qu'ils avancent ne méritent pas d'être condamnées.

C'est pourquoi la justice et la raison demandent que , dans toutes les choses qui sont ainsi mêlées de bien et de mal, on en fasse le discernement; et c'est particulièrement dans cette séparation judicieuse que paraît l'exactitude de Tespril.

Page 1