‹ Les prosateurs Français, recueil de morceaux choisisChapitre 314 sur 326 · LETTRE SUR L'ESPAGNE · texte numérisé non relu

LETTRE SUR L'ESPAGNE

Pour quelqu*un qui entend un peu la tauromor chie , c'est un spectacle intéressant que d'observer les approches du matador et du taureau, qui, comme deux généraux habiles , semblent deviner les intentions Tun de l'autre , et varient leurs manœuvres à chaque instant. Un mouvement de tête , un regard de côté, une oreille qui s'abaisse, sont pour un matador exercé autant de signes non équivoques des projets de son ennemi. Enfin le taureau impatient s'élance contre le drapeau rouge dont le matador se couvre h dessein. Sa vigueur est telle qu'il abattrait une muraille en la choquant de ses cornes; mais l'homme l'esquive par un léger mouvement de corps; il disparaît comme par anchanlement , et ne lui laisse qu'une draperie légère qu'il enlève audessus de ses cornes en défiant sa fureur. L'impétuosité du taureau lui fait dépasser de beaucoup son adversaire ; il s'arrête alors brusquement en raidissant ses jambes, et ces réactions brusques et violentes le fatiguent tellement que, si ce manège était prolongé, il suffirait seul ))our le tuer. Aussi Romero, le fameux professeur, dit-il qu'un bon matador doit tuer huit taureaux en sept coups d'épée. Un des huit meurt de fatigue et de rage.

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Après plusieurs passes, quand le matador croit bien connaître son antagoniste , il se prépare à lui donner le dernier coup. Affermi sur ses jambes, lise place bien en face de lui, et Tattend, immobile, à la distance convenable. Le bras droit , armé de Tépée , est replié à la hauteur de la tête ; le gauche , étendu en avant, tient la muleta, qui, touchant presque à terre , excite le taureau à baisser la tête, C'est dans ce moment qu'il lui porte le coup mortel, de toute la force de son bras , augmentée du poids de son corps et de Timpétuosité même du taureau. L'épée, longue de trois pieds, entre souvent jusqu'à la garde ; et si le coup est bien dirigé, l'homme n'a plus rien à craindre. Le taureau s'arrête tout court ; le sang coule à peine; il relève la tête; sps jambes tremblent, et tout d'un coup, il tombe comme une lourde masse. Aussitôt de tous les gradins partent des ' vivats assourdissants; les mouchoirs s'agitent; les chapeaux des majos volent dans l'arène , et le héros vainqueur envoie modestement des baise-mains de tous les côtés.

COURAGE d'un PICADOR.

Dernièrement un picador, nommé Juan Sévilla , fut renversé et son cheval éventré par un taureau andaloux d'une force et d'une agilité prodigieuses. Ce taureau, au lieu de se laisser distraire par les chulos, s'acharna sur l'homme^ le piétina et lui donna

uu graud uombrc de coups de corucs dans les jauH bes; mais, s*apcrcevant qu'elles étaient trop bien défendues par le pantalon de cuir garni de fer, il se retourna et baissa la tête pour lui enfoncer sa corne dans la poitrine. Alors Sévilla, se soulevant d'un effort désespéré, saisit d'une main le taureau par Toreille ; de l'autre il lui enfonça les doigts dans les naseaux, pendant qu'il tenait sa tête collée sous celle de cette bête furieuse. En vain le taureau le secoua, le foula aux pieds, le heurta contre terre ; jamais il Ue put lui faire lâcher prise. Chacun regardait avec tm serrement de cœur cette lutte inégale. C'était l'agonie d'un brave; ou regrettait presque qu'elle se prolongeât ; on ne pouvait crier, ni respirer, mi détourner les yeux de cette scène horrible : elle dura près de deux minutes. Enfin le taureau , vaincu par l'homme dans ce combat corps à corps, l'abandonna pour poursuivre des chulos. Tout le monde s'attendait a voh* Sévilla emporté à bras hors de l'enceinte. On le relève ; à peine est-il sur ses pieds, qu'il saisit une cape et veut apjMîler le taureau, malgré ses grosses bottes et son incommode armure de jaml)<% il fallut lui arracher la ca|)e, autrement il se faisait tuer à cette fois. On lui amène un cheval ; il s'élance dessus, bouillant de colère, et attaque le taureau au milieu de la place. Le choc de ces deux vaillants adversaires fut si terrible que cheval et taureau tombèrent sur les genoux. Oh! si \ous aviez entendu les vivats, si vous aviez vu la joie frénétique, l'esiièce

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d*enivrenient de la foule, en voyant tant de courage et tant de bonheur, vous eussiez envié, comme moi, le sort de Sévilla ! Cet homme est devenu immortel à Madrid. . . {Lettre Sur Madrid. )

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