DE RETZ
Paul de Gondi , cardinal de Retz y naquit à Hontmirail en Brie ; il était fils d'Emmanuel de Gondi , général des galères sous Louis XIII. Il eut pour précepteur saint Vincent de Paul. Destiné à l'église dès son enfance , il tenta en vain, par le scandale d'une vie licencieuse, de faire renoncer ses parents à ce projet. En 4643 , la faveur de sa famille et ses talents le firent nommer coadjuteur de l'archevêque de Paris , son oncle. Pendant la minorité de Louis XIV, il résolut de disputer le pouvoir à Mazarin les armes à la m«in , et il excita la guerre de la Fronde , où il déploya une habileté , une adresse , une vivacité vraiment prodigieuses. Les revers le dégoûtèrent de l'ambition et des intrigues. Ce grand agitateur devint pieux, tranquille et modeste, et passa dans la retraite les dernières années de sa vie.
Les Mémoires de RetSj dit Voltaire, sont écrits avec un air de grandeur, une impétuosité de génie et une inégalité qui sont l'image de sa conduite. Son style, quelquefois incorrect et négligé, est presque toujours original et pittoresque.
tJN£ SCÈNE DE LÀ FRONDE.
Le lieutenant civil entra dans ce moment dans le cabinet avec nne pâleur mortelle sur le visage : je n'ai jamais vu à la comédie italienne de peur si naïvement et si ridiculement représentée que celle qu'il fit voir à la reine en lui racontant des aventures de rien qui lui étaient arrivées depuis son logis jusqu'au Palais-Royal. Admirez, je vous prie,
la sympathie des âmes timides : le cardinal Mazariii n'avait été jusque-là que médiocrement touché de ce que M. de La Meilleraye et moi lui avions dit avec assez de vigueur , et la reine n'en avait seulement pas été émue. La frayeur du lieutenant se glissa, je crois, par contagion dans leur imagination, dans leur esprit et dans leur cœur ; ils me parurent tout à coup métamorphosés; lis ne me traitèrent plus de ridicule ; ils avouèrent que Taffaire méritait de la réflexion , ils consultèrent et souffrirent que Monsieur, M. de Longueviile, le chancelier, le maréchal de Villeroy, celui de La Meilleraye et le coadjuleur prouvassent, par de bonnes raisons, qu'il fallait rendre Broussel , avant que le peuple , qui menaçait de prendre les armes , les eût prises effectivement. Nous éprouvâmes en cette rencontre^ qu'il est bien plus naturel à la peur de consulter que de décider. Le cardinal, après une douzaine de galimatias qui se contredisaient les uns les autres , conclut à se donner encore du temps jusqu'au lendemain , et à faire connaître, eu attendant, au peuple que la reine lui accordait la liberté de Broussel , pourvu qu'il se séparât et qu'il ne continuât pas à la demander en foule. Le cardinal ajouta que personne ne pouvait plus agréablement et plus efficacement que moi i)orter celte parole. Je vis le piège , mai» je ae pus m'en défendre , et d'autant moins que le maréclial de La Meilleraye, qui n'avait point de vue, y donud même avec hnpétuosité, et m'y culraiua , pour par-
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1er ainsi, avec lui. H dit à la k^ine qu'il sortirait avec moi dans les rues et que nous y ferlons des mer-* Teilles. «Je n'en doute point, répondis-je, pourvu qu'il plaise à la reine de nous faire expédier en bonne formé la promesse de la liberté des prisonniers ; car je n'ai pas assez de crédit parmi le peuf^e pour m'en faire croire sans cela. » On me loua de ma modestie ; le maréchal ne se douta de rien ; la parole de la reine valait mieux que tous les écrits : en un mot on se moqua de moi , et je me trouvai tout d'un coup dans k criidle nécessité de jouer le plus mé« diant personnage que jamais peut'^tre particulier ait rencontré. Je voulus répliquer ^ mais la reine entra brusqueknent dans sa chambre grise. Monsieur me poussa ^ mais tandrement , avec ses mains ^ en me disant : « Rendes le^ repos à l'État » Le maréchal m'entraîna, et tous les gardes du corps me portaient amoureusemeiit sur leurs bras* en me disant : « Il n'y a que vous qiii puissiez remédier au mal. » Je sortis ainsi avec moû rochet et mon camail en donnant des bénédictions à droite et à gauche; et vous croyez bien que cette occupation ne m'empêchait pas de faire toutes les réflexions convenables à l'embarras dans lequel je me trouvais. Je pris toutefois, sans balancer, le parti d'aller purement à mon devoir, de prêcher l'obéissance et de faire mes efforts pour empêcher le tumulte. La seule mesure que je résolus de garder fut celle de ne rien promettre en mon nom au peuple, et de lui dire simplement que la
reine m'avait assuré qu'elle rendrait Broussel, pourvu qu'on fît cesser Térootion.
L'impétuosité du maréchal de La Meilleraye ne me laissa pas lieu de mesurer mes expressions ; car au lieu de venir avec moi, comme il m'avait dit, il se mit à la tête des chevau-légers de la garde , et il s'avança l'épée à la main, en criant de toute sa force : « Vive le roi ! liberté à Brousse!. » Gomme il était vu de beaucoup plus de gens qu'il n'y en avait qui l'entendissent, il échauffa beaucoup plus de monde par son épée qu'il n'en apaisa par sa voix. On cria aux armes! Un crocheteur mit le sabre à la main vis-à-vis des Quinze-Vingts , le maréchal le tua d'un coup de pistolet. Les cris redoublèrent, on courut de tous côtés aux armes; une foule de peuple, qui m'avait suivi depuis le Palais-Royal, me porta plutôt qu'elle ne me poussa jusqu'à la croix du Trahoir, et j'y trouvai le maréchal de La Meilleraye aux mains avec une foule de bourgeois qui avaient pris les armes dans la rue de l' Arbre-Sec. Je me jetai dans la foule pour essayer de les séparer, et je crus que les uns et les autres porteraient au moins quelque respect à mon habit et à ma dignité. Je ne me trompais pas absolument; car le maréchal, qui était fort embarrassé, prit avec joie ce prétexte pour commander aux chevau-légers de ne plus tirer. Les bourgeois s'arrêtèrent et se contentèrent de faire ferme dans le carrefour. Mais il y en eut vingt ou trente qui sortirent avec des hallebardes et avec des
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mousquetons de la rue des Prouvaires qui ne furent pas si modérés , et qui , ne me voyant pas , ou ne me voulant pas voir, firent une décharge fort brusque sur les chevau-légers, cassèrent d*un coup de pistolet le bras à Fontraiiles , qui était auprès du maréchal, Tépée à la main, blessèrent un de mes pages qui me portait le derrière de ma soutane , et me donnèrent à moi-même un coup de pierre audessous de Toreille , qui me porta par terre. Je ne fus pas plutôt relevé qu*un bourgeois m*appuya un mousqueton sur la tête. Quoique je ne le connusse point du tout , je crus qu*il était bon de ne pas le lui témoigner dans ce moment, et je lui dis au contraire : « Àh ! malheureux! si ton père te voyait.. » Il s'ima^na que j'étais le meilleur ami de son père , que je n'ava's pourtant jamais vu. Je crois que cette pensée lui donna celle de me regarder plus attentivement; mon habit lui frappa les yeux; il me demanda si j'étais M. le coadjuteur? Tout le monde fit le même cri , l'on courut à inoi , et le maréchal de La Meilleraye se retira avec plus de liberté au Palais-Royal, parce que j'affectai, pour lui en donner le temps , de marcher du côté des Halles. Tout le monde m'y suivit, et j'en eus besoin ; car je trouvai une fourmilière de fripiers tous en armes. Je les flattai , je les caressai , je les menaçai , enfin je les persuadai. Ils quittèrent les armes, ce qui fut le salut de Paris , parce que s'ils les eussent encore eues à la main à l'entrée de la nuit qui s'approchait , la
ifille eût été infailliblement pillée. Je n'ai guère eu en ma vie de satisfaction plus sensible que eelie-lh , et elle fut si grande que je ne fis pas Maniement de réflexion sur l'effet que le service que je Tenais dfe rendre devait produire ait Palais-Royal. Je dis devait; bar vous allez voir qu'il y en produisit tin tout contraire.
J'y allai avec trente ou quarante mille hommes qui m'y suivirent, inais sans armes; et je trouvai h la barrière le maréchal de La Meilleraye, quij transporté de la manière dont j'en avais usé à sdii égard , m'embrassa jusqu'à iti'étouffer^ et me dit ces pro* près paroles : ( Je suis un fol et un brutal ! j'ai failli à pet*dre l'État et vous Tavez sauvé: Yëtléz ; parlHUS à la reine en véritables Français et eh gens de bien ; et prenons des dates pour faire pendre à notre témoignage, à la majorité du roi, ces pestes d'État« ces flatieiirs infâmet^ qui font accroire à la reine que cette affaire n'est rien. » Il fit une apostrophe aux ofiiciers des gardés en achevant celte dernière parole« la plus touchante, la plus pathétique et la t)lds éloquente qui soit jamais sortie de la bouche d'un homme de guerre ; et il me porta plutôt qu'il ne me mena chez la reine, il lui dit en entrant et en me montrant de la main : « Voilà celui; madame, à qui je dois la vie , mais à qui votre majesté doit le sajiit de sa garde, et peut-être celui du Palais-Royal. » La reine se mit à sourire , mais d'une sorte de souris ambigu. J'y pris garder mais je n'en fis pas sem-
biant; et pour empêcher M. le maréchal de La Meillcraye de continuer mon. éloge, je pris la parole : « Non , madame , il ne s'agit pas de moi , mais de Paris soumis et désarmé , qui tient se jeter aux pieds de votre majesté. — Il est bien coupable et peu soumis, repartit la reiiie avec un visage plein de feu. S'il a été aussi furieux que l'on a voulu me le faire croire , comment se serait-il pu adoucir en si peu de temps ? » Le maréchal , qui remarqua aussi bien que moi le ton de la reine, se mit en colère et lui dit en jurant : « Madame, un homme de bien ne peut vous flatter ert l'extrétaité où sont les choses. Si vous ne liicttez aujourd'hui Broussel en liberté , il n'y aura pas demain pierre sur pierre dans Paris. » Je Vduliis prendre la parole pour appiiyer ce qiic disait le maréchal; la reme me la ferma en me disant d'un air de moquerie : « Allez vous reposer, liMiftSieur i tbus avez bien travaillé ! »
{Mémoires du card, de Retz,)