DÉVOUEMENT DES SIX BOURGEOIS DE CALAIS
Lors messire Jean de Vienne vint au marché, et fit sonner la cloche pour assembler toutes manières de gens en la halle. Au son de la cloche vinrent hommes et femmes, car moult désiroient à ouïr nouvelles, ainsi que gens si astreints de famine que plus n'en pouvoicnt porter. Quand ils furent tous venus et assemblés en la halle , hommes et femmes, messire Jean de Vienne leur démontra moult doucement les paroles du roi d'Angleterre, et leur dit bien que autrement ne pouvoit cstre, et eussent, sur ce, avis et brève réponse. Quand ils ouïrent ce rapport, ils commencèrent tous à crier et à pleurer tellement et si amèrement , qu'il n'est si dur cœur au monde , s'il les eut vus ou ouïs eux démener , qui n'en eut eu pitié. Et n'eurent pour l'heure pouvoir de répondre ni de parler ; et mêmement messire Jean de Vienne en avoit telle pitié qu'il larmoyoit moult tendrement.
Une espace après, se leva en pied le plus riche bourgeois de la ville , que on appeloit sire Eustachc
de Saint Pierre , et dit devant tous ainsi : « Seigneurs , grand'pitié et grand'meschef seroit de laisser mourir un tel peuple que ici a , par famine ou autrement, quand on y peut trouver aucun moyen ; et si seroit graud'aumône et grand'grâce envers notre seigneur , qui de tel meschef le pourroit garder. Je en droit moi ai si grand'espérance d'avoir grâce et pardon envers notre Seigneur, si je muir {meurs) pour ce peuple sauver, que je veuil esirer le premier, et me mettrai volontiers en pur ma chemise , à nud chef, et la hart au col , en la mercy du roi d'Angleterre. » Quand sire Ëustache de Saint Pierre eut dit cette parole , chacun Talla aouzer (adorer) de pitié , et plusieurs hommes et femmes se jetoient à ses pieds pleurants tendrement; et étoit grand'pitié de là estre, et eux ouïr, écouter et regarder.
Secondement, un autre très honnête bourgeois et de grand'affaire, et qui avoit deux belles demoiselles à filles , se leva et dit lout ainsi qu'il feroit compagnie à son compère sire Ëustache de Saint Pierre , et appeîoit-on cetui sire Jean d'Aire.
Après, se leva le tiers, qui s'appeloit sire Jacques de Vissant , qui étoit riche homme de meuble et d'héritage, et dit qu'il feroit à ses deux cousins compagnie. Aussi fit sire Pierre de Vissant son frère; et puis le cinquième, et puis le sixième, et se dévêtir là ces six bourgeois tous nus en leurs braie f (ho uts-fle-c hausses) et leurs chemises, en la ville de Calais, et mirent bars (cordes) en leur col, ains
que Tordonnance le portoit, et prirent les clefs de la ville et du châtel ; chacun en tenoit une poignée.
Quand ils furent ainsi appareillés , messire Jean de Vienne , monté sur une petite haquenée , car h grand'malaise pouvoit-il aller à pied , se mit au devant et prit le chemin de la porte. Qui lors vit hommes et femmes et les enfants d'iccux pleurer et tordre leurs mains crier à haute voix très-amèrement , il n'est si dur cœur au monde qui n*en eut pitié. Ainsi vinrent eux jusques à la porte , convoyés en plaintes, en cris et en pleurs. Messire Jean de Vienne fit ouvrir la porte tout arrière , et se fît cnclorre {fermer) dehors avec les six bourgeois, entre la lK)rte et les barrières ; et vint à messire Gautier qui Tattendoit là , et dit : « Messire Gautier, je vous délivre comme capitaine de Calais, par le consentement du pauvre peuple cette ville, ces six bourgeois, et vous jure que ce sont et étoient aujourd'hui les plus honorables et notables de corps , de chcvance et d'ancesterie de la ville de Calais ; et portent avec eux toutes les clefs de la dite ville et du châtel. Si vous prie , gentil sire , que vous veuilliez prier pour eux au roi d'Angleterre que ces bonnes gens ne soient mie morts. » — « Je ne sais , répondit le sire de Mauny, que messire le roi en voudra faire , mais je vous ai en couvent {'promesse) que j'en ferai mon pouvoir. M
Adonc fut la barrière ouverte : si s'en allèrent les six bourgeois en cet estât que je vous dis, avec mes-
MOYEN AGE. Il
sire Gautier de Mauny, qui les ameua tout bellement devers le palais du roi , et messire Jean de Vienne rentra en la ville de Calais.
Le roi étoit à cette heure en sa chambre, à grand'-* compagnie de comtes, de barons et de chevaliers. Si entendit que ceux de Calais venoient en Tarroy qu'il avoit devisé et ordonné ; et se mit hors , et s'en vint en la place , devant son hôtel , et tous ces seigneurs après lui , et encore grandïoison qui y sur* vinrent pour voir ceux de Calais, ni comment ils fi-> niroient, et mémement la reine d'Angleterre suivit le roi son seigneur. 8i vint messire Gautier de Mauny et les bourgeois de-lez lui , qui le suivoient , et descendit en la place , et puis s'en vint devers le roi, et lui dit : « Sire, vecy la représentation de la ville de Calais à votre ordonnance. » Le roi se tint tout coi, et les regarda moult Tellement {crueitement), car moult héoit {haïssait) les habitants de Calais , pour les grands donmiages et contraires que , au temps passé , sur mer lui avoieut faits.
Ces six bourgeois se mirent tantôt à genoux pardevant le roi, et dirent ainsi en joignant leurs mains : « Gentil sire et gentil roi, véez nous cy six qui avons été d'ancienneté bourgeois de Calais et grands marchands : si vous apportons les clefs de la ville et du chastel de Calais, et les vous rendons à votre plaisir, et nous mettons en tel point que vous nous véez, en votre pure volonté, pour sauver le demeurant (reste) du peuple de Calais, qui a souffert moult de gricftés
{malheurs). Si veuillez avoir de nous pitié et mercy par votre très haute noblesse. » Certes, il n*y eut adonc en la place seigneur, chevalier, ni vaillant homme , qui se put abstenir de pleurer de droite pitié, ni qui put de grand*pièce parler. Et vraiment ce n'était pas merveille ; car c'est grand'pitié de voir hommes de bien cheoir et être en tel estât et danger. Le roi les regarda très ireusument {en coière), car il avait le cœur si dur et si épris de grand courroux, qu'il ne put parler. £t quand il par)ai{il œmmanda que on leur coupât tantôt les têtes. Tous les barons et chevaliers qui là étoient, en pleurant prioicnt si acertes {fortement) que faire pouvoient au roi qu'il en voulût avoir pitié et mercy ; mais il n'y vouloit entendre. Adonc parla mcssire Gautier de Mauny et dit : « Ha, gentil sire, veuillez refréner {retenir) votre rx)urage : vous avez le nom et la renommée de souveraine gentillesse et noblesse, or ne veuillez donc faire chose par quoi elle soit amende {amoindrit), ni que on puisse parler sur vous en nulle vilenie. Si vous n'avez pitié de ces gens, toutes autres gens diront que ce sera grand'cruauté , si vous estes si dur que vous fassiez mourir ces honnesles bourgeois, qui, de leur propre volonté, se sont mis en votre mercy pour les autre sauver. » A ce point grigna {grinça) le roi les dents et dit : (' JVJessirc Gautier, souffrez {taisez) vous; il n'en sera autrement , mais on vous fasse venir le coupetéle. Ceux de Calais ont fait mourir tant de mes
hommes, que il convient ceux-ci de mourir aussi. »
Adonc fit la noble reine d'Angleterre grand'humilité, et pleuroit si tendrement de pitié, que elle ne se pouYoit soutenir. Si se jeta à genoux pardevant le roi son seigneur et dit ainsi : « Ha , gentil sire , depuis que je repassai la mer en grand péril, si comme TOUS savez , je ne vous ai rien requis ni demandé : or vous prie-je humblement et requiers en propre don , ^ 10 pour le fils de Sainte Marie, et pour Tamour de moi, vous veuillez avoir de ces six hommes mercy. »
Le roi attendit un petit à parler , et regarda la bonne dame sa femme qui pleuroit à genoux moult tendrement; si lui amollia le cœur, car enuis {avec peine) Teut courroucée, au point où elle étoit; si dit : « Ha, dame, j'aimasse trop mieux que vous fussiez autre part que cy; vous me priez si acertes, que je ne le vous ose esconduire (refuser) ; et combien que je le fasse enuis {avec peine) ^ tenez, je les vous donne ; si en faites votre plaisir. » La bonne dame dit : « Monseigneur , très grands mercys ! » Lors se leva la reine, et fit lever les six bourgeois, et leur ôter les chevestres {cordes) d'en tour leur cou; et les emmena avec 11 {eiie) eu sa chambre, et les fit revestir et donner à diner tout aise , et puis donna k chacun six nobles , et les fit conduire hors de Tost {armée) à sauveté. .