COMINES
Philippe DE CoMiNES naquit au château de ce nom, près de Lille, d'une des plus illustres familles de Flandres. Ami d'enfance de Gharles-le-Téméraire, il prévit que sa folle présomption Unirait par le perdre, et quitta son service pour s'attacher à son rival. Louis X[. charmé du savoir, de la finesse et de Thabiletc de Comines , en fit son chambellan , son ambassadeur et son confident, et le combla de biens. Charles VI il lui montra aussi de la confiance et l'employa dans plusieurs négociations. Les Mémoires de Comines sont rangés parmi les plus estimés de l'histoire de France. Au récit vivant et naïf des événements arrivés sous ses yeuX| il joint une profonde connaissance des hommes et des choses, il juge avec un sens merveilleux le caractère , la forme et le but des gouvernements ; il a une rare ntelligence des faits, et explique parfaitement la politique de Louis XI et de son temps, code de violence et de perfidie, où la ruse du renard s'alliait à la férocité du ligre.
DERNnERS MOMENTS DE LOUIS Xt.
Qaclle douleur lui fut d'ouïr cette nouvelles et cette sentence I car oncques homme ne craignit plus la mort, et ne fît tant de choses, pour y cuider mettre remède , comme lui : et avoit tout le temps de sa vie prié à ses serviteurs , et h moy comme à d'autres ) que si on le voyoit en nécessité de mort, que Ton ne lui dît , foi*s tant seulement t Parlet peu : et qu'on rénieust seulement à soy confesser, sans lui prononcer ce Cruel mot de la mort : Car
il luy sembloit n'avoir pas le cœur pour ouyr une si cruelle sentence; toutes fois il Fendura vertueuse'ment, et toutes. autres choses, jusquesàla mort, et plus que nul homme que jamais j'aye veu mourir.
Mais quelque cinq ou six mois devant cette mort , il avoit suspicion de tous hommes, et spécialement de tous ceux qui estoieut dignes d'avoir authorité. 11 avoit crainte de son fils, et le faisoit étroitement garder, ne nul homme ne le voyoit , ne parloit à luy, sinon par son commandement II avoit doute à la fin de sa fille , et de son gendre, à présent duc de Bourbon , et vouloit sçavoir quelles gens entroyent au Plessis quant et eux ; et à la fin , rompit un conseil que le duc de Bourbon , son gendre , tenoit léans par son commandement.
A rheure que sondit gendre et le comte de Dunois revinrent de remener Tambassade qui estoit venue aux nopces du roy son fils et de la reyne , à Amboise , et qu'ils retournèrent au Plessis , et entrèrent beaucoup de gens avec eux, ledit seigneur, qui fort faisoit garder les portes, estant en la galerie qui regarde en la cour dudit Plessis, fit appeler un de ses capitaines des gardes, et luy commanda aller tastcr aux gens des seigneurs dessusdits, voir s'ils n'avoyent point de brigandines sous leurs robes, et qu'il le fît comme en devisant h eux, sans trop en faire de semblant. Or regardez s'il avoit fak vivre beaucoup de gens en suspicion et crainte sous luy, s'il en estoit bien payé, et de quelles gens il pouvoit
avoir geureté , puis que de son fils, fille, et gendre, il avoit suspicion. Je ne le dis point pour luy seulement, mais pour tous autres seigneurs, qui désirent estre craints, jamais ne se sentent de la revanche, jusques à la vieillesse : car pour la pénitence ilscrai* gnent tout homme. Kt quelle douleur estoit à ce roy d*avolr telle peur et telles passions !
Il avoit son médecin appelé maistre Jacques Go^ thier, à qui en cinq mois il donna cinquante-quatre mille escus contans (qui estoit à la raison de dix mil escus le mois, et quatre mille par dessus) , et Tévesclié d'Amiens pour son neveu, et autres offices et terres pour luy, et pour ses amis. Ledit médecin lui estoit si très rude , que Ton ne diroit point à un valet les outragcuses et rudes parolles, quMl luy disoit, et si le craignoit tant ledit seigneur, qu'il ne Teût osé envoyer hors d*avec luy, et si s'en plaignoit à ceux à qui il en parloit; mais il ne Teût osé changer, comme il faisait tous autres serviteurs , pour ce que ledit médecin luy disoit audacicusement ces mots : « Je sçay bien qu'un matin vous m' envoyé rez nomme vous faites d'autres : mais par ia..,, ( un grand serment qu'il juroit ) vous ne vivrez point huict jours après, • De ce mot là s'épouvantoit tant, qu'après ne le faisoit que flater, et luy donner, qui lui estoit un grand purgatoire en ce monde, \eu la grande obéissance qu'il avoit eue de toutes gens de bien et de grands hommes.
Ledit seigneur, vers la fin de ses jours, fit clorre,
tout à Tentour de sa maison du Plessis-Iez-Tours, de gros barreaux de fer, en forme de grosses grilles » et aux quatre coins de sa maison , quatre moineaux de fer, bons , grands et espais. Lesdltes grilles estoient contre le mur, du costé de la place , de l'autre part du fossé , car il estoit à fond de cuve , et y fit mettre plusieurs broches de fer, massonnécs dedans le mur, qui avoient chacune trois ou quatre pointes, et les fit mettre fort près Tune de l'autre. Et davantage ordonna dix arbalestriers à chacun des moineaux dedans lesdits fossez , pour tirer à ceux qui en approcheroient avant que la porte fut ouverte , et vouloit qu'ils couchassent ausdits fossez, et se retirassent ausdits moineaux de fer. Il entendoit bien que cette fortification ne suffisoit pas contre grand nombre de gens, ne contre une armée : mais de cela il n'avoit point peur, seulement craignoit-il que quelque seigneur, ou plusieurs, ne fissent une entreprise de prendre la place de nuict, demy par amour, et demy par force , avec quelque peu d'intelligence, et que ceux-là prissent Tauthorité, et le fissent vivre comme homme sans sens, et indigne de gouverner.
La porte du Plessis ne s'ouvroit , qu'il ne fut huict heures du matin , n'y ne baissoit-on le pont , jusques à ladite heure , et lors y entroient les officiers : et les capitaines des gardes mettoient les portiers ordinaires ; et puis ordonnoient leur guet d'archers , tant à la porte que parmy la cour, comme en une place
iS PROSATEURS FRANÇAIS.
frontière estroitement gardée ; et n*y entroit nul que par le guichet , et que ce ne fut du sceau du roy, excepté quelque maistre d'hostel, et gens de cette sorte, qui n*alloient point devers lui. Est-il donques possible de tenir un roy, pour le garder plus honnestement, et en estroite prison, que luy-mesme se teuoit ! Les cages où il avoit tenu les autres, avoient quelques huict pieds en quarré , et luy qui estoit si grand roy, avoit une petite cour du chasteau à se pourmener ; encore n'y venoit-il guères , mais se tenoit en la galerie , sans partir de là , sinon par les chambres, et alloit à la messe sans passer par ladite cour. Voudroit-Fon dire que ce roy ne souffrit pas aussi bien que les autres, qui ainsi s'enfermoit, et se faisoit garder, qui estoit ainsi en peur de ses enfans, et de tous ses prochains parens, et qui changeoit et muoit de jour en jour ses serviteurs qu'il avoit nourris, et qui ne tenoient bien ne honneur que de luy, tellement qu'eu nul d'eux ne s'osoit fier, et s'enchainoil ainsi de si estrange chaîne et clostures ? Il est vray que le lieu estoit plus grand que d'une prison commune, aussi estoit-il plus grand que prisonniers communs.