MORT D'HENRIETTE D'ANGLETERRE
Considérez ces grandes puissances que nous re* gardons de si bas : pendant que nous tremblons sous leur main, Dieu les frappe, pour nous avertir. Leur élévation en est la cause, et il les épai^e si peu qu'il ne craint pas de les sacrifier à l'instruction du reste des hommes. Chrétiens, ne murmurez pas si Madame a été choisie pour nous donner une telle instruction : il n'y a rien ici de rude pour elle , puisque , comme vous le verrez dans la suite , Dieu la sauve par le même coup qui nous instruit Nous devrions être assez convaincus de notre néant : mais s'il faut des coups de surprise à nos cœurs enchantés de l'amour du monde , celui-ci est assez grand et assez lerrible. O nuit désastreuse! ô nuit effroyable ! où retentit tout à coup, comme un éclat de tonnerre, cette étonnante nouvelle : Madame se meurt ! Madame est morte! Qui de nous ne se sentit frappé
DIX-SEPTIÈIifE SIÈCLE. 1 1 3
à ce coup, comme si qndque tragique accident avait désolé sa famille? Au premier bruit d*un mal si étrange , on accourut à Saint-Gloud de toutes parts : on trouve tout consterné, excepté le cœur de cette princesse; partout on entend des cris, partout on voit la douleur et le désespoir, et Timage de la mort. Le roi, la reine. Monsieur, toute la cour, tout le peuple, tout est abattu , tout est désespéré; et il me semble que je vois TaccompUssement de cette parole du prophète : « Le roi pleurera , le prince sera désolé , et les mains tomberont au peuple de douleur et d'étonnement. »
Mais et les princes et les peuples gémissaient en vain ; en vain Monsieur, en vain le roi même tenait Madame serrée par de si étroits embrassements. Alors ils pouvaient dire Tun et Tautre, avec saint Ambroise : Stringebam érachia, sedjam amiseram quam tenebam , je serrais les bras, mais j'avais déjà perdu ce que je tenais. La princesse échappait parmi des embrassements si tendres, et la mort, plus puissante, nous Tenlevait entre ces royales mains.
Quoi donc ! elle devait périr si tôt I Dans la plupart des hommes , les changements se font peu à peu, et la mort les prépare ordinairement à son dernier coup ; Madame cependant a passé du matin aa soir, ainsi que Therbe des champs; le matin elle fleurissait , avec quelles grâces ! vous le savez : le soir nous la vîmes séchée ; et ces fortes expressions
par lesquelles TÉcriture sainte exagère rinconstance des choses humaines devaient être pour cette prin-cesse si précises et si littérales !
La voilà , malgré son grand cœur, cette princesse si admirable et si chérie I la voilà telle que la mort nous Ta faite ; encore ce reste tel quel va-t-il disparaître ; cette ombre de gloire va s'évanouir, et nous Talions voir dépouillée même de cette triste décora* tion. Elle va descendre à ces sombres lieux , à ces demeures souterraines, pour y dormir dans la poussière avec les grands de la terre, comme parle Job , avec ces rois et ces princes anéantis, parmi lesquels à peine peut*on la placer, tant les rangs y sont pressés, tant la mort est prompte à remplir ces places ! Mais ici notre imagination nous abuse encore ; la mort ne nous laisse pas assez de corps pour occuper quelque place , et on ne voit là que des tombeaux qui fassent quelque figure : notre chair change bien* tôt de nature , notre corps prend un autre nom ; m^me celui de cadavre, dit TertuUien, parce qu*il nous montre encore quelque forme humaine , ne lui demeure pas long temps; il devient un je ne sais quoi qui n*a plus de nom dans aucune langue, tant il est vrai que tout meurt en lui , jusqu^à ces ternies funèbres par lesquels on exprimait ses malheureux restes !