‹ Les prosateurs Français, recueil de morceaux choisisChapitre 55 sur 326 · DE L*ORAISON FUNÈBRE DU GRAND CONDÉ · texte numérisé non relu

DE L*ORAISON FUNÈBRE DU GRAND CONDÉ

Venez, peuples, venez maintenant; mais venez plutôt, princes et seigneurs, et vous qui jugez la terre , et vous qui ouvrez aux hommes les portes du ciel , et vous plus que tous les autres , princes et princesses , nobles rejetons de tant de rois, lumières de la France, mais aujourd'hui obscurcies et couvertes de votre douleur comme d'un nuage ; \eaez voir le peu qui nous reste d'une si auguste naissance , de tant de grandeur, de tant gloire. Jetez les yeux de toutes parts; voilà tout ce qu'a pu la magnificence et la piété pour honorer un héros : des titres, des inscriptions, vaines marques de ce qui n'est plus; des figures qui semblent pleurer autour d'un tombeau , et de fragiles images d'une douleur que le

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temps emporte avec tout le reste ; des colonnes qui semblent vouloir porter jusqu'au ciel le magnifique témoignage de notre néant ; et rien enfin ne manque dans tous ces honneurs que celui à qui on les rend. Pleurez donc sur ces faibles restes de la vie humaine, pleurez sur cette triste immortalité que nous donnons aux héros; mais approchez en particulier, 6 vous qui courez avec tant d*ardeur dans la carrière de la gloire, âmes guerrières et intrépides! Quel autre fut plus digne de vous commander? iMais dans quel autre avez-vous trouvé le commandement plus honnête ? Pleurez donc ce grand capitaine, et dites en gémissant : « Voilà celui qui nous menait dans les hasards! Sous lui se sont formés tant de renommés capitaines que ses exemples ont élevés aux premiers honneurs de la guerre ! Son ombre eût pu encore gagner des batailles : et voilà que dans son silence son nom même nous anime ; et ensemble il nous avertit que , pour trouver à la mort quelque reste de nos travaux , et n'arriver pas sans ressource à notre étemelle demeure, avec le roi de la terre, il faut encore servir le roi du ciel. » Servez donc ce roi immortel et si plein de miséricorde, qui vous comptera un soupir et un verre d*eau donné en sou nom plus que tous les autres ne feront jamais tout votre sang répandu; et commencez à compter le temps de vos utiles services du jour que vous vous serez donnés à un maître si bienfitisaut.

£t vous » ne viendrez-vous pas à ce triste mouu-

nt PROSATEURS FRANÇAIS.

ment, vous, dis-je, qu'il a bien voulu mettre au rang de ses amis? Tous ensemble , en quelque degré de sa confiance qu'il vous ait reçus , enviromiez ce tombeau , versez des larmes avec des prières; et admirant dans un si grand prince une amitié si commode et un commerce si doux, conservez le souvenir d'un héros dont la beauté avait égalé le courage* Ainsi, puisse-t-il toujours vous être un cher entretien ; ainsi , puissiez-vous profiter de ses vertus , et que sa mort, que vous déplorez, vous serve à la fois de consolation et d'exemple !

Pour moi, s'il m'est permis, après tous les autresi de venir rendre les derniers devoirs à ce tombeau» ô prince , le digne sujet de nos louanges eCde nos regrets, vous vivrez éternellement dans ma mémoire i votre image y sera tracée » non point avec cette audace qui promettait la vict(»re ; ion, je ne veux ri^n voir en vous de ce que la mort y efiace ; vous aurez dans cette image des traits immortels : je vous y verrai tel que vous étiez k ce dernier jour, sous la main de Dieu , lorsque sa gloire sembla commencer à vous apparaître. C'est là que je vous verrai plus triomphant qu'à Fribourget à Rocroy ; et, ravi d'un si beau triomphe , je dirai eu actions de grâces ces belles paroles du bien-aimé disciple : « La véritable victoire , celle qui met sous nos pieds le monde entier, c'est notre foi. »

Jouissez, prince, de cette victoiix;; jouissez-en éternellement par l'immortdle vertu de ce sacrifice*

DIX*5EPTIÈME SIÈCLE. 123

Agréez ces derniers efforts d*une voix qui tous fut connue, vous mettrez un à tous ces discours. Ao lieu de déplorer la mort des autres, grand prince, dorénavant je veux apprendre de vous à rendre la mienne sainte : heureux si, averti par ces cheveux blancs du compte que je dois rendre de mon administration, je réserve au troupeau que je dois nourrir de la parole de vie les restes d'une voix qui tombe , et d'une ardeur qui s'éteint.

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