MASSILLON
Jean-Baptiste Mabsillon , prédicateur célèbre , naquit à nièrcs, en Provence. Il était fils d'un notaire. 11 entra, jeune encore ; dans la congrégation de rOratoirc. Appelé à Paris & cause de ses talents, il vit s'ouvrir à lui une carrière d'éloquence et (le triomphes. 11 prêcha devant la cour et enleva tous les suffrages. Son sermon sur le petit nombre des élus trans- ])orta son auditoire d'admiration ; il se leva tout entier. Celui qu'il prononça sur l'aumône , pendant le cruel hiver de 1709, produisit un mouvement semblable, et valut une abondante moisson pour les malheureux. Le Petit Carême, suite de sermons composés pour l'instruction de Louis XV enfant , est re^ gardé comme un des plus parfaits ouvrages do la littérature française. 11 a valu à son auteur le surnom du Racine de la chaire. Massillon, en effet, ressemble à Racine comme Bourdaloue ressemble i^ Corneille. Il est moins fort et moins vigoureux ({uo Bourdalouo , moins sublime et moins rapide que Bossuot : il brille par l'imagination, le mouvement et le ])athétique. Une douceur persuasive, un charme d'élocution continuel, une harmonie enchanteresse, une grùce pleine d'onction, forment le caractère de son éloquence.
Massillon a moins réussi dans l'oraison funèbre que dans le sermon. On connaît le commencement de celle de Louis XIV : Dieu seul eut grand, mes frères! Ce mot, prononcé en face du cercueil do Louis-le-Grand, est une inspiration sublime.
En 1717, Massillon fut nommé évéquo do Glermont parle régent.
D1X-S£PT1ÈBI£ SIÈCLE. 167
EXOBDE
DE l'oraison funèbre DE LOUIS XIV.
Dieu seul est grand, mes frères, et dans ces derniers moments surtout où il préside à la mort des rois de la terre; plus leur gloire et leur puissance ont éclaté, plus en s'évanouissant alors elles rendent honmaage à sa grandeur suprême : Dieu parait tout ce qu'il est, et Thomme n'est plus rien de tout ce qu'il croyait être.
Heureux le prince dont le cœur ne s'est point élevé au milieu de ses prospérités et de sa gloire; qui, semblable à Salomon, n'a pas attendu que toute «a grandeur expirât avec lui au lit de la mort pour avouer qu'elle n'était que vanité et afl9iction d'es[M*it, et qui s'est humilié sous la main de Dieu dans le temps même que l'adulation semblait le metti-e audessus de l'homme !
Oui, mes frères, la grandeur et les victoires du roi que nous pleurons ont été autrefois assez publiées : la magniâcence des éloges a égalé celle des événements; les hommes ont tout dit, il y a longtemps, en pariant de sa gloire. Que nous restc-t-il ici, que d'en parler pour notre instruction ?
Ce roi, la terreur de ses voisins, l'étonnement dd l'univers, le père des rois, plus grand que tous ses ancêtres , plus magnifique que Salomon dans toute sa gloire, % reconnu, comme lui , que tout était va«
168 FROSATtlURS FRANÇAIS.
Dite. Le monde a été ébloui de l*éc]at qui l'envirounait; ses ennemis ont envié sa puissance; les étrangci*s sont venus des îles les plus éloignées baisser les yeux devant la gloire de sa majesté ; ses sujets lui ont presque dressé des autels, et le prestige qui se formait autour de lui n*a pu le séduire lui-môme.
Vous Taviez rempli, ô mon Dieu I de la crainte de votre nom; vous Taviez écrit sur le livre éternel i dans h succession des saints rois qui devaient gouverner vos peuples ; vous l'aviez revêtu de grandeur et de magnificence. Mais ce n*était pas assez : il fal-> lait encore qu'il fût marqué du caractère propre de vos élus ; vous avez récompensé sa foi par des tribulations et par des disgrâces. L*usage chrétien des prospérités peut nous donner droit au royaume des cieux; mais il n*y a que Taffliction et la violence qui nous l'assurent.
Voyons-nous des mêmes yeux, mes frères, la vicissitude des choses humaines? Sans remonter aux siècles de nos pères, quelles leçons Dieu n'a-t-il pas données au nôtre ! Nous avons vu toute la race royale presque éteinte; les princes, Tespérance et l'appui du trône, moissonnés à la fleur de leur âge ; l'époux et l'é|)ouse auguste, au milieu de leurs plus beaux jours, enfermés dans le même cercueil , et les cendres de l'enfant suivre tristement et augmenter l'appareil lugubre de leurs funérailles; le roi, qui avait passé d'une minorité orageuse au règne le plus glorieux dont il soit parle dans nos histoires, retomber de
DIX-SËPTJÈME SIÈCLE. iGtf
cette gloire dans des malheurs presque supérieurs à ses anciennes prospérités, se relever encore plus grand de toutes ces pertes, et survivre à tant d'événements divers pour rendre gloire à Dieu et s'affermir dans la foi des biens immuables.
Ces grands objets passent devant nos yeux comme des scènes fabuleuses : le cœur se prête pour un moment au spectacle; Tattendrissemeut finit avec la représentation , et il semble que Dieu n'opère ici-bas tant de révolutions que pour se jouer dans l'univers et nous amuser plutôt que nous instruire.
{Oraison funèbre de Louis XIV.)