LESAGE
Alain-René Les\ge, Timmortcl auteur do Gil Blas, naquit dans la petite ville de Sarzeau, près de Vannes. Il travailla d'abord pour le barreau, puis occupa un emploi dans les fermes, et finit par se consacrer à la culture des lettres.
On doit à Lesage Gil Dlas de Sanlillane , le meilleur roman de mœurs de notre littérature, ouvrage étincelant d'esprit et de verve satirique, et Turcaret, une des comédies les plus remar« quobles du dix-huitième siècle. Le Diable boiteux, autre romanj et la petite comédie de Crispin rival de son mattrej ne sont pas indignes de ces deux chefs-d'œuvre. Son Théâtre de la Foire, SOS autres pièces et ses autres romans sont moins connus.
Gît BLÀS ET L' ARCHEVÊQUE DE GTRENADE.
Deux mois après nous eûmes mic cbaude alarme au palais épiscopaL L*ardievéque tomba en apo- {rfcxie. On le secom*nt si pron^tement , et on loi donna de si bons remèdes, qne qnelqaes jours après il n*y p2a*2nssait phis. Mais son esprit en reçut une rude atteinte. Je le remarquai bien dès le premier discours qu*ii composa. Je ne trouvais pas toutefois la différence qu'il y avait de celui-4à aux autres assez sensible pour conclure que Torateur commençait à baisser. J'attendis encore une homélie pour mieux savoir h quoi m*en tenir. Oh ! pour celle-là , eUe fut décisive. Tantôt le bon prélat se rebattait , tantôt il s'élevait trop haut, ou descendait trop bas. C'était un discours diffus , une rhétorique de régent usé , fine capncinade.
Je ne fus pas le seul qui y prit garde. La plupart des auditeurs, Tprand il la prononça, comme s'ils eussent été ausâ gagés pour l'examiner , se disaient tout bas les uns aux autres : Voilà un sermon qui sent l'apoplexie. « Allons, monsieur l'arbitre des homélies , me dis-je alors à moi-même , préparez-vous à faire votre office. Vous voyez que monseigneur tombe. Vous devez l'en avertir, non - Seulement comme dépositaire de ses pensées, mais encore de peur que quelqu'un de ses amis ne fût assez franc pour vous prévenin En ce eas-fâ, vous savde de 'qu'il
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en arriverait : vous seriez biffé de sou teslameut, où il y a sans doute pour vous un meilleur legs que la bibliothèque du licencié Sédillo. »
Après ces réflexions , j*en faisais d'autres toutes contraires. L'avertissement dont il s'agissait me paraissait délicat à donner. Je jugeais qu'un auteur entêté de ses ouvrages pourrait le recevoir mal; mais, rejetant cette pensée , je me représentais qu'il était impossible qu'il le prit en mauvaise part après l'avoir exigé de moi d'une manière si pressante. Ajoutons à cela que je comptais bien lui parler avec adresse, et lui faire avaler la pilule tout doucement. Enfui , trouvant que je risquais davantage à garder le silence qu'à le rompre, je me déterminai à parler.
Je n'étais plus embarrassé que d'une chose. Je ne savais de quelle façon entamer la parole. Heureusement l'orateur lui-même me tira de cet embarras en me demandant ce qu'on disait de lui dans le monde, et si l'on était satisfait de son dernier discours. Je répondis qu'on admirait toujours ses homélies, mais qu'il me semblait que la dernière n'avait pas si bien que les autres affecté l'auditoire. «Comment donc, mon ami, répliqua -t-il avec étonnement, aurait-elle trouvé quelque aristarque? — Non, monseigneur, lui repariis-je, non : ce ne sont pas des ouvrages tels que les vôtres que l'on ose critiquer. Il n'y a personne qui n'en soit charmé. Néanmoins, puisque vous m'avez recommandé d'être franc et sincère, je prendrai la liberté de vous dire que votre dernier
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discours ne me parjiît pas tout à fait de la force des. précédents. Ne pensez-vous pas cela comme moi ? »
Ces paroles firent pâlir mon maître , qui me dit avec un souris forcé : « Monsieur Gil Blas , cette pièce n*est donc pas de votre goât 7 — Je ne dis pas cela, monseigneur, interrompis-je tout déconcerté. Je la trouve excellente, quoiqu'un peu au-dessous de vos autres ouvrages. — Je vous entends, répliqaa-t-il ; je vous parais liaisser , n'est-ce pas? Tranchez le mot. Vous croyez qu'il est temps que je songe à la retraite. — Je n'aurais pas été assez hardi , lui dis-je, pour vous parler si librement, si votre grandeur ne me l'eût ordonné. Je ne fais donc que lui obéir, et je la supplie très-humMement de ne me point savoir mauvais gré de ma hardiesse. — A Dieu ne plaise, interrompit-il avec précipitation , à Dieu ne plaise que je vous la reproche ! U faudrait que je fusse bien injuste. Je ne trouve point du tout mauvais que vous mé disiez votre sentiment. C'est votre sentiment seul que je trouve mauvais. J'ai été furieusement l^ dupe de votre intelligence bornée. »
Quoique démonté, je voulus chercher quelque modification pour rajuster les choses; mais le moyen d'apaiser un auteur irrité , et de plus un auteur accoutumé à s'entendre louer ! « N'en parlons plus, dit-il, mon enfant; vous êtes encore trop jeune pour démêler le vrai du faux. Apprenez que je n'ai jamais composé de meilleure homélie que celle qui n'a pas votre approbation. Mon esprit, grâce au ciel,
n'a encore rien perdu de sa vigueur. Désormais je choisirai mieux mes confidents. J'en veux de plus capables <)ue vous de décider. AUe2 , poursuivit-ii en me poussant par les épaules hors de son cabinet , allez dire à mon trésorier qu'il vous compte cent ducats; et que le ciel vous cohdtrise avec cette somme. Adieu , monsieur Gil Blas , je vous souhaité toutes sottes de prospérités avec un peu phis de