LA POLICE DE PARIS
Les citoyens d'une ville bien policée jouissent de Tordre qui y est établi sans songer combien il en coûte de peines ^ ceux qui rétablissent ou le conservent , à peu près comme tous les hommes jouissent de la régularité des mouvements célestes sans en avoir aucune connaissance; et même plus Tordre d'une police ressemble par son uniformité à celui des corps célestes , plus il est insensible , et par conséquent il est toujours d'autant plus ignoré qu'il est
plus parfait. Mais qui voudrait le connaître et Tapprofondir, en serait effrayé. Entretenir perpétuellement dans une ville telle que Paris une consonuiiation immense , dont une infinité d'accidents peuvent toujours tarir quelques sources ; réprimer la tyrannie des marchands à l'égard du public , et en même temps animer le commerce ; empêcher les usurpations mutuelles des uns sur les autres, souvent difficiles à démêler ; reconnaître, dans une foule infinie, tous ceux qui peuvent si aisément y cacher une industrie pernicieuse; en purger la société , ou ne les tolérer qu'autant qu'ils lui peuvent être utiles par des emplois dont d'autres ne se chargeraient pas , ou ne s'acquitteraient pas si bien; tenir les abus nécessaires dans les bornes précises de la nécessité qu'ils sont toujours prêts à franchir ; les renfermer dans l'obscurité à laquelle ils doivent être condamnés , et ne les en tirer pas même par des châtiments trop éclatants; ignorer ce qu'il vaut mieux ignorer que punir, et ne punir que rarement et utilement; pénétrer, par des conduits souterrains, dans l'intérieur des familles, et leur garder les secrets qu'elles n'ont pas confiés tant qu'il n'est pas nécessaire d'en faire usage | être présent partout, sans être vu; enfin mouvoir ou arrêter à son gré une multitude immense et tumultueuse, et être l'âme toujours agissante, et presque inconnue , de ce grîmd corps ; voilà quelles sont en général les fondions du magistral de la police. 11 ne semble pas) qu'un homme
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seul puisse y suffire , ni par la quantité des choses dont il faut être instruit, ni par ceMc des vues qu'il faut suivre, ni par Tapplication qu*il faut apporter , ni par la variété des conduites qu*ii faut tenir et des caractères qu'il faut prendre ; mais la vois publique répondra si M. d'Argenson a suffi à tout.
Sous lui la propreté, la tranquillité, l'abondance , la sûreté de la ville, furent portées au plus haut degré ; aussi le feu roi se reposait-il entièrement de Paris sur ses soins. {Eioge de d'Argenson.)
ROLUN.
Charles Rollin, le Féneîon de l'enseignement, était fils d'un pauvre coutelier de Paris. Dès sa jeunesse , il se distingua autant par sa piété que par ses talents. 11 fut successivement professeur de rhétorique au collège Plessis, professeur d'éloquence au Collège de France, recteur de l'Université de Paris, directeur du Collège dit de Beauvais, et membre de l'Académie àes Inscriptions.
^ous devons au bon Rollin un Traité des Études, son chefd'œuvre, et le meilleur manuel de l'éducation publique; une Histoire ancienne et une Histoire romaine, dont les formes pures et le style simple , naturel et abondant , respirent le génie de l'antiquité et semblent perpétuer le grand siècle.
DE l'utilité de l'histoire.
Ce n'est pas sans raison que l'histoire a toujours été regardée comme la lumière des temps, la déposi-
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tairo des événements, le témoin fidèle de la vérité, la source des bons conseils et de la prudence, la règle de la conduite cl des mœurs. Sans elle, renfermés dans les bornes du siècle et du pays où nous vivons, resserrés daus le cercle étroit de nos connaissances particulières et de nos propres réflexions, nous demeurons toujours dans une espèce d*enfance , qui nous laisse étrangers à l'égard du reste de l'univers, et dans une profonde ignorance de tout ce qui nous a précédés et de tout ce qui nous environne. Qu'estce que ce petit nombre d'années qui composent la vie la plus longue ? qu'est-ce que l'étendue du pays que nous pouvons occuper ou parcourir sur la terre, sinon un point imperceptible ù l'égard de ces vastes régions de l'univers, et de cette longue suite de siècles qui se sont succédé les uns aux autres depuis l'origine du monde? Cependant c'est à ce point imperceptible que se bornent nos connaissances, si nous n'appelons à notre secours l'étude de l'histoire , qui nous ouvre tous les siècles et tous les pays ; qui nous fait entrer en commerce avec tout ce qu'il y a eu de grands hommes dans l'antiquité ; qui nous met sous les yeux toutes leurs actions, toutes leurs entreprises, toutes leurs vertus, tous leurs défauts ; et qui , par les sages réflexions qu'elle nous fournit ou qu'elle nous donne lieu de faire, nous procure en peu de temps une prudence anticipée, fort supérieure aux leçons des plus habiles maîtres. On i)eut dire que l'histoire est l'école commune
du genre humain ; également ouTerte et utile aux grands et aux petits, aux princes et aux sujets, et encore plus nécessaire aux grands et aux princes qa*à tous les autres : car, comment à travers cette foule de flatteurs qui les assiègent de toutes parts, qui ne cessent de les louer et de les admirer, c'est-àdire de les corrompre et de leur empoisonner Tesprit et le cœur ; comment, dis-je, la timide vérité pourra-telle approcher d'eux, et faire entendre sa voix faible au milieu de ce tumulte et de ce bruit confus ? Comment osera-t-elle leur montrer les devoirs et les servitudes de la royauté ; leur faire entendre en quoi consiste leur véritable gloire ; leur représenter que, s'ils veulent bien remonter jusqu'à l'origine de leur institution, ils verront clairement qu'ils sont pour les peuples, et non les peuples pour eux ; les avertir de leurs défauts; leur faire craindre le juste jugement de la postérité, et dissiper le nuage épais que forme autour d'eux le vain fantôme de leur grandeur et l'enivrement de leur fortune ?
Elle ne peut leur rendre ces services si importants et si nécessaires que par le secours de l'histoire, qui seule est en possession de leur parler avec liberté, et qui porte ce droit jusqu'à juger souverainement des actions des rois mêmes , aussi bien que la renommée , que Sénèque appelle iiherrimam principum judicem. On a beau faire valoir leurs talents, admirer leur esprit ou leur courage, vanter leurs exploits et leurs conquêtes : si tout cela n'est
point fondé sur la vérité et sur la justice , Thistoire leur fait secrètement leur procès sous des noms empruntés. Elle ne leur fait regarder la plupart des plus fameux conquérants que comme des fléaux publies , des ennemis du genre humain, des brigands des nations, qui, poussés par une ambition inquiète et aveugle, portent la désolation de contrée en con? trée, et qui, semblables à une inondation ou à un incendie, ravagent tout ce qu'ils rencontrent. Elle leur met sous les yeux un Galigula , un Néron , un Domitien , comblés de louanges pendant leur vie , devenus après leur nK)rt Thorreur et Texécration du genre humain s au lieu que Tite , Trajan , Antonin , Marc-Aurèle en sont encore regardés comme les dé« lices, parce qu'ils n'ont usé de leur pouvoir que pour faire du bien aux hommes. Ainsi Ton peut dire que rhistoire , dès leur vivant même , leur tient lieu de ce tribunal établi autrefois chez les Égyptiens , où les princes comme les particuliers étaient cités et jugés après leur mort , et que par avance elle leur montre la sentence qui décidera pour toujours de leur réputation. Enfin , c'est elle qui imprime aux actions véritablement belles le sceau de l'immortalité , et qui flétrit les vic3s d'une note d'infamie que tous les siècles ne peuvent effacer. C'est par elle que le mérite méconnu pour un temps, et la vertu opprimée, appellent au tribunal incorruptible de la pos^ térité, qui leur rend avec dédommagement la justice que leur siècle leur a quelquefois reAisée, et qui,
sans respect pour les personnes , et sans crainte d'un pouvoir qui nVst plus , condamne avec une sévérité inexorable l'abus injuste de Tautorité.
Il n'est point d'âge , point de condition , qui ne puisse tirer de l'histoire les mômes avantages ; et ce que j'ai dit des princes et des conquérants comprend aussi , en gardant de justes pro]X)rtions , toutes les personnes constituées en dignité : ministres d'état , généraux d'armées, officiers, magistrats, intendants, prélats, supérieurs ecclésiastiques tant séculiers que réguliers , les pères et mères dans leurs famiUes, les maîtres et maîtresses dans leur domestique, en un nu)t tous ceux qui ont quelque autorité sur les autres. Car il arrive quelquefois h ces personnes d'avoir, dans une élévation très-bornée , plus de hauteur, de faste et de caprice que les rois , et de pousser plus loin ^esprit despotique et le pouvoir arbitraire. Il est donc très-avantageux que l'histoire leur fasse à tous douilles leçons) que d'une main non suspecte elle leur présente un miroir fidèle de leurs devoirs et de leurs obligations, et qu'elle leur fasse entendre qu'ils sont tous pour leurs inférieurs , et non leurs inférieurs pour eux.
Ainsi l'histoire, quand elle est bien enseignée, devient une école de morale pour tous les hommes. Elle décrie les vices, elle démasque les fausses vertus, elle détrompe des erreurs et des préjugés populaires, elle dissipe le prestige enchanteur des richesses et de tout ce vain éclat qui éblouit les
hommes, et démoulre par mille exemples plus persuasifs que tous les raisonuemcnts , qu'il n*y a de grand et de louable que l'honneur et la probité. De l'estime et de l'admiration que les plus corrompus ne peuvent refuser aux grandes et belles actions qu'elle leur présente, elle fait conclure que la vertu est donc le véritable bien de l'homme, et qu'elle seule le rend véritablement grand et estimable. Elle apprend à respecter cette vertu, et à en démêler la beauté et l'éclat à travers les voiles de la pauvreté, de l'adversité, de l'obscurité, et même quelquefois du décrî et de l'infamie : comme au contraire elle n'inspire que du mépris et de l'horreur pour le crime, fût-il revêtu de ])ourpre, tout brillant de lumière, et placé sur le trône.
Mais pour me borner à ce qui est de mon dessein, je regarde l'histoire comme le premier maître qu'il faut donner aux enfants, également propre à les amuser et à les instruire, à leur former l'esprit et le cœur , à leur enrichir la mémoire d'une infinité de faits aussi agréables qu'utiles. Elle peut même beaucoup servir , par l'attrait du plaisir qui en est inséparable , à piquer la curiosité de cet âge avide d'apprendre, et à lui donner du goût pour l'étude. Aussi, en matière d'éducation, c'est un principe fondamental , et observé dans tous les temps , que l'étude de l'histoire doit précéder toutes les autres , et leur préparer la voie. Plutarque nous apprend que le vieux Caton , ce célèbre censeur, dont le nom
et la vertu ont tant fait d*honneur h la république romaine, et qui prit un soin particulier d'élever par lui-même son fils sans vouloir s*en reposer sur le travail des maîtres, com|)osa exprès pour lui, et écrivit de sa propre main, en gros caractères, de belles histoires ; afin , disait-il , que cet enfant , dès le plus bas âge, fût en état , sans sortir de la maison paternelle, de faire connaissance avec les grands hommes de son pays, et de se former sur ces anciens modèles de probité et de vertu.
{Traité des Etudes.)
MORT D'aRCHIMÈDE.
Un funeste accident troubla la joie de Marcellus, et lui causa une sensible douleur. Archimède , dans le temps que tout était en mouvement à Syracuse, enfermé dans son cabinet , comme un homme d*un autre monde qui ne prend point de part à ce qui se passe dans celui-ci, était appliqué h considérer quelque figure de géométrie , et il donnait à cette contemplation, non-seulement tous ses yeux, mais encore tout son esprit, de manière qu'il n'avait entendu ni le tumulte des Romains qui couraient partout , ni le bruit de la ville prise. Tout d'un coup un soldat se présente à lui, et lui ordonne de le suivre pour venir parler à Marcellus. Archimède le prie d'attendre un moment, jusqu'à ce que son problème fût résolu , et qu'il en eût fait la démonstra-
tion. Le soldat, qui ne se souciait ni de son pro* blèine ni de sa démonstration, irrité de ce délai, tire son épée, et le tue. Marcellus fut vivement affligé quand il apprit la nouvelle de sa mort. Ne pouvant lui rendre la vie comme il l'aurait souhaité, il s'appliqua, autant qu'il fut en lui , à honorer sa mémoire. II fit une recherche exacte de tous ses parents, les traita avec distinction, et leur accorda des privilèges particuliers. Pour Archimède , il fit célébrer ses funérailles avec soin , et lui érigea un monument parmi ceux dos grands hommes qui s'étaient le plus distingués à Syracuse.
{Histoire ancienne,)