‹ Les prosateurs Français, recueil de morceaux choisisChapitre 92 sur 326 · LA MANIE DES VISITES · texte numérisé non relu

LA MANIE DES VISITES

On dit que l'homme est un animal sociable; sur ce pied-là, il me paraît que le Français est plus homme qu'un autre: c'est l'homme par excellence ; car il semble être fait uniquement pour la société.

Mais j'ai remarqué parmi eux des gens qui nonseulement sont sociables , mais sont eux-mêmes la société universelle. Ils se multiplient dans tous les coins ; ils peuplent en un moment les quatre quartiers d'une ville : cent hommes de cette espèce abondent plus que deux mille citoyens; ils pourraient

réparer aux yeux des étrangers les ravages de la peste et de la famine. On demande dans les écoles si un corps peut être en un instant en plusieurs lieux ; ils sont une preuve de ce que les philosophes mettent en question.

Ils sont toujours empressés, parce qu*ils ont Taffaire importante de demander à tous ceux qu'ils voient où ils vont et d*où ils viennent.

On ne leur ôterait jamais de la tête qu'il est de la bienséance de visiter chaque jour le public eu détail, sans compter les visites qu'ils font en gros dans les lieux où l'on s'assemble ; mais , comme la voie en est trop abrégée, elles sont comptées pour rien dans les règles de leur cérémonial.

Ils fatiguent plus les portes des maisons ci coups de marteau que les vents et les tempêtes. Si l'on allait examiner la liste de tous les portiers, on y trouverait chaque jour leur nom estropié de mille manières en caractères suisses. Ils passent leur vie à la suite d'un enterrement , dans les compliments de condoléance ou dans des félicitations de mariage. Le roi ne fait point de gratification à quelqu'un de ses sujets qu'il ne leur en coûte une voiture pour lui en aller témoigner leur joie. Enfin, ils reviennent chez eux, bien fatigués, se reposer pour pouvoir reprendre le lendemain leurs pénibles fonctions.

Un d'eux mourut l'autre jour de lassitude , et on mit cette épitaphe sur son tombeau :

« C'est ici que repose celui qui ne s'est jamais re-

posé. Il s'est promené à cinq cent trente enierrements. Il s*est réjoui de la naissance de deux uiille six cent quatre-vingts enfants. Les pensions dont il a félicité ses amis, toujours en des termes difTérents» montent à deux millions cent six mille livres; le chemin qu'il a fait sur le pavé, à neuf mille six cents stades ; celui qu'il a fait dans la campagne, à trentesix. Sa convei^sation était amusante ; il avait un fonds tout fait de trois cent soixante-cinq contes ; il possédait d'ailleurs, depuis son jeune âge, cent dix-huit, apophthegmes tirés des anciens qu'il employait dans les occasions brillantes. Il est mort enfm à la soixantième année de son âge. Je me tais, voyageur ; car comment pourrais-je achever de te dire ce qu'il a fait et ce qu'il a vu ? » {Lettres Persanes,)

l'homme qui représente BIEN.

Il y a quelques jours qu'un homme de ma connaissance médit : Je vous ai promis de vous produire dans les bonnes maisons de Paris ; je vous mène à présent chez un grand seigneur qui est un des hommes du royaume qui représentent le mieux.

Que veut dire cela, monsieur? Est-ce qu'il est plus poli, plus affable que les autres? Non, me ditil. Ah ! j'entends; il fait sentir à tous les instants la supériorité qu'il a sur tous ceux qui l'approchent : si cela est, je n'ai que faire d'y aller ; je la lui passe tout entière, et je prends condamnation.

210 PROSATKURS FRANÇAIS.

H fallut pourtant marcher ; et je vis un petit homme si fier , il prit une prise de tahac avec tant de hauteur, il se moucha si impiloyahlement, il cracha avec tant de flegme , il caressa ses chiens d'une manière si offensante pour les hommes , que je ne pouvais me lasser de l'admirer. Ah ! bon Dieu ! disje en moi-môme, si, lorsque j'étais à la cour de Perse, je représentais ainsi, je représentafs un grand sot! Il aurait fallu, Rica, que nous eussions un bien mauvais naturel pour aller faire cent petites insultes à des gens qui venaient tous les jours chez nous nous témoigner leur bienveillance. Ils savaient bien que nous étions au-dessus d'eux ; et , s'ils l'avaient ignoré, nos bienfaits le leur auraient appris chaque jour. N'ayant rien ci faire pour nous faire respecter, nous faisions tout pour nous rendre aimables : nous nous communiquions aux plus petits ; au milieu des grandeurs, qui endurcissent toujours, ils nous trouvaient sensibles ; ils ne voyaient que notre cœur audessus d'eux, nous descendions jusqu'à leurs besoins. Mais lorsqu'il fallait soutenir la majesté du prince dans les cérémonies publiques, lorsqu'il fallait faire respecter la nation aux étrangers, lorsque enfin, dans les occasions périlleuses , il fallait animer les soldats, nous remontions cent fois plus haut que nous n'étions descendus ; nous ramenions la fierté sur notre visage , et l'on trouvait quelquefois que nous représentions assez bien.

(^Lettres Persanes.)

DIX-HiniTÈME SIÈCLE. îll

CUHIOSITÉ DES PARISIENS.

Les habitants de Paris sont d'une curiosité qui ya jusqu'à Textravagance. Lorsque j'arrivai je fus regardé comme si j'avais été envoyé du ciel: vieillards, hommes, femmes, enfants, tous voulaient me voir. Si je sortais, tout le monde se mettait aux fenêtres ; si j'étais aux Tuileries , je voyais aussitôt un cercle se former autour de moi; les femmes mêmes faisaient un arc-en-ciel nuancé de mille couleurs, qui m'entourait. Si j'étais au spectacle, je voyais aussitôt cent lorgnettes dressées contre ma figure : enfin jamais homme n'a tant été vu que moi. Je som-iais quelquefois d'entendre des gens qui n'étaient jamais sortis deleui* chambre, qui disaient entre eux : Il faut avouer qu'il a l'air bien persan. Chose admirable ! je trouvais de mes portraits partout ; je me voyais multiplier dans toutes les boutic[ues, sur toutes les cheminées , tant on craignait de ne m'avoir pas assez vu.

Tant d'honneurs ne laissent pas d'être à charge : je ne me croyais pas un homme si curieux et si rare ; et , quoic[ue j'aie très-bonne opinion de moi , je ne me serais jamais imaginé que je dusse troubler le repos d'une grande ville où je n'étais point connu. Cela me fit résoudre à quitter l'habit persan, et à en endosser un à l'européenne , pour voir s'il resterait encore dans ma physionomie quelque obose d'adoi!-

rablc. Cet essai me fit connaître ce que je valais réellement. Libre de tous les ornements élrangers , je me vis apprécié au plus juste. J*eus sujet de me plaindre de mon tailleur , qui m'avait fait perdre en un instant l'attention et Testime publique ; car j'entrai tout à coup dans un néant affreux. Je demeurai quelquefois une heure dans une compagnie sans qu'on m'eût regardé , et qu'on m'eût mis en occasion d'ouvrir la bouche : mais si quelqu'un, par hasard, apprenait à la compagnie que j'étais Persan, j'entendais aussitôt autom* de moi un bourdonnement : Ah ! ah ! monsieur est Persan ! c'est une chose bien extraordinaire ! Comment peut-on être Persan ? {Lettres Persanes. )

l'alchimiste.

Hier matin, comme j'étais au lit, j'entendis frapper rudement à ma porte , qui fut soudain ouverte ou enfoncée par un homme avec qui j'avais lié quelque société, et qui me parut tout hors de lui-même.

Son habillement était plus que modeste ; sa perruque de travers n'avait pas même été peignée ; il n'avait pas eu le temps de faire recoudre son pourpoint r.oir, et il avait renoncé, pour ce jour-Jà , aux sages précautions avec lesquelles il avait coutume de déguiser le délabrement de son équipage.

Levez -vous, me dit-il, j'ai besoin de vous tout aujourd'hui ; j'ai mille emplettes à faire, et je serai

bien aise que ce soit avec vous : il faut premièrement que nous allions, rue Saint-Honoré , parler à uu notaire chargé de vendre une terre cinq cent mille livres ; je veux qu'il m'en donne la préférence. En venant ici , je me suis arrêté un moment au faubourg Saint-Germain, où j'ai loué un hôtel deux mille écus, et j'espère passer le contrat aujourd'hui.

Dès que je fus habillé , ou peu s'en fallait , mon homme me fit précipitamment descendre. Commençons, dit-il, par acheter un carrosse, et établissons l'équipage. En effet , nous achetâmes nonseulement un carrosse, mais encore pour cent mille francs de marchandises en moins d'une heure ; tout cela se fit promptement , parce que mon homme ne marchanda rien et ne compta jamais; aussi ne déplaça-t-il pas. Je rêvais sur tout ceci ; et quand j'examinais cet homme, je trouvais en lui une complication singulière de richesse et de pauvreté , de manière que je ne savais que croire. Mais enfin je rompis le silence, et, le tirant à part, je lui dis ï Monsieur , qui est-ce qui paiera tout cela ? — Moi , dit-il ; venez à ma chambre , je vous montrerai des trésors immenses et des richesses enviées des plus grands monarques; mais elles ne le seront pas de vous qui les partagerez toujours avec moi. Je le suivis. Nous grimpons à son cinquième étage, et, par une échelle , nous nous guindons à un sixième , qui était un cabinet ouvert aux quatre vents, dans lequel il n'y avait que deux ou trois douzaines de

bassins de terre remplis de diverses liqueurs. Je rae suis levé de grand matin, me dit-il, et j*ai fait d'abord ce que je fais depuis vingt-cinq ans , qui est d'aller visiter mon œuvre ; j'ai vu que le grand jour était venu, qui devait nie rendre |>lus riche qu'homme qui soit sur la terre. Voyez-vous cette liqueur vermeille ? Elle a h présent toutes les qualités que les philosophes demandent pour faire la transmutation des métaux. J'en ai tiré ces graines que vous voyez, qui sont de vrai or par leur couleur, quoiqu'un peu im|)arfait par leur pesanteur. Ce secret, que Nicolas Flamel trouva, mais que Raimond Lulle et un million d'autres cherchent toujours , est venu jusqu'à moi , et je me trouve aujourd'hui un heureux adepte. Fasse le ciel que je ne me serve de tant de trésors qu'il m'a communiqués que pour sa gloTre !

Je sortis et je descendis, ou plutôt je me précipitai par cet escalier , transporté de colère, et laissai cet homme si riche dans son hôpital.

{Lettres Persanes,)

CHAULEMAGNE.

Charlemagnc songea à tenir le pouvoir de la nobh^sse dans ses limites, et à empêcher l'oppression du clergé et des hommes libres. Il mit un tel tempérament dans les ordres de l'État, qu'ils furent contre-balancés, et qu'il resta le maître. Tout fut uni

dix-huihèmœ: siècle. 215

par la force de son génie. Il mena continuelicmcnt la noblesse d'expédition en expédition; il ne lui laissa pas le temps de former des desseins, et Foccnpa tont entière à snivre les siens. L*empire se maintint par la grandeur du chef : le prince était grand , l'homme l'était davantage. Les rois ses enfants furent ses premiers sujets , les instruments de son pouvoir, et les modèles de l'obéissance. H fit d'admirables règlements ; il fit plus , il les fit exécuter. Son génie se répandit sur toutes les parties de l'empire. On voit , dans les lois de ce prince , un esprit de prévoyance qui comprend tout et une certaine force qui entraîne tout. Les prétextes pour éluder les devoirs sont ôtés, les négligences corrigées, les abus réformés ou prévenus. 11 savait punir, il savait encore mieux pardonner. Vaste dans ses desseins , simple dans l'exécution , personne n'eut à un plus haut degré l'art de faire les plus grandes choses avec facilité, les diiliciles avec promptitude. Il parcourait sans cesse son vaste empire , portant la main partout où il allait tomber. Les affaires renaissaient de toutes parts , il les finissait de toutes parts. Jamais prince ne sut mieux braver les dangers, jamais prince ne les sut mieux éviter. Il se joua de tous les périls, et particulièrement de ceux qu'éprouvent presque toujours les grands conquérants , je veux dire les conspirations. Ce prince prodigieux était extrêmement modéré ; son caractère était doux, ses manières simples ; il aimait à vivre avec les gens

de sa cour. Il mit une règle admirable dans sa dépense ; il fit valoir ses domaines avec sagesse, avec attention, avec économie ; un père de famille pourrait ap|)rendre dans ses lois à gouverner sa maison. On voit dans ses capitulaires la source pure et sacrée d'où il tira ses richesses. Je ne dirai plus qu*un mot : il ordonnait qu'on vendît les œufs des basses-cours de ses domaines et les herbes inutiles de ses jardins, et il avait distribué à ses peuples toutes les richesses des Lombards et les immenses trésors de ces Huns qui avaient dépouillé l'univers. {Esprit êtes Lois.)

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