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Les protectorats romains, étude historique et juridique comparative

MM. les professeurs : Algorta, de Buenos-Ayres ; -— Arias, de Lima ; — Aubert, de Christiania ; — de Bar, de Gœttingue ; — Berney, de Lausanne ; — Blogiszkwski, à l'Académie orientale de Vienne ; — Brocher de la Fléghère, de Genève ; — Brusa, de Turin ; — de Bustamante, de la Havane; — Buzatti, de Macerata; — Garnazza Amari, de Catane ; — Catellani> de Padoue ; — Champeau, de Bogota ; — Contuzzi, de Naples ;

— Darn, de Breslau ; — Espkrson, de Pavie ; — Fiore, de Naples ; — Fusinato. de Turin ; — Garnis, de Koeriigaberg ; — Gestoso y Acosta, de Valence ; — Grabar, de Dorpat ; — Grunhut, devienne ; — HARBURGER,xle Munich; — Heimburger, de Giessen.

— HiLTY, de Berne; — Iwanowski, d'Odessa ; — Kamarowski, de Moscou ; — Lammasgh, de Vienne ; — Lentner, d'Innsbrûch ; — de Martens, de St-Pétersbourg ; — de Martitz, de Tubingue ; — Milossavlievith, de Belgrade ; — Pélissié du Rausas, directeur de TEcole française de droit du Caire ; — Pierantoni, de Rome ; — Rbvon, de Tokio ; — RoGuiN, de Lausanne ; — Stoerk, de Greifswald ; — Streit, d'Athènes ; — Teighmanm, de Bâle ; — Strisower, de Vienne ; — Torres-Gampos, de Grenade ; — Ullmann, de Munich ; — Vogt, de Zurich.

MM. BoHM, docteur en droit, referendar à Francfort s/M. ; — Calvo, ministre de la République argentine à Berlin ; — Daneff, docteur en droit, avocat à Sofia; — Diexa, avocat à Florence ; — N. Droz, ancien président de la Confédération helvétique; — Dju- VARA, ancien député au Parlement roumain ; — Gauvain, secrétaire général de la Commission européenne du Danube ; — Ghirganoff, avocat à Bucarest ; — Kaufmann, assesseur de justice à Berlin ; — Kiatibian, docteur en droit, avocat à Constantinople ; — Kleen, secrétaire de légation à Carlsruhe ; — Lehr, secrétaire gén. de l'Institut de droit intern., prof. hon. à Lausanne ; — Moynier, président du Comité intern. de la Croix-Rouge; — Mulder, docteur en droit, à la Haye; — de Olivart, avocat à Barcelone, anc. prof, à Madrid ; — Poinsard, secrétaire général des Bureaux internationaux de la propriété intellectuelle, à Berne; — De Rolland, conseiller d'Etat à Monaco ;

— RosTWOROwsKi, docteur en droit ; — Sarmisa Bilgesgo (Mlle), docteur en droit, à Bucarest ; — SmoNis, avocat à Luxembourg; — Veillgovitch, docteur en droit,«à Belgrade.

MM. les professeurs : Jay, Lainé, Leseur, Lyon-Caen (de l'Institut), Renault, Th aller, Weiss, de Paris ; — Balleydier, Capitant, Paul Fournier, Mighoud, Tartari, de Grenoble ; — Audinet, Bry, Lacoste, d'Aix ; — Gérard, d'Alger ; — de Boegk, Despagnet, de Bordeaux ; — Biville, Cabouat, Marcel Fournier, de Caen ; — Bonne- VLLE, Deslandres, de Dijon ; — Jagquey, Wahl, de Lille ; — Bartin, Pig, Soughon, de Lyon ; — Chausse, Valéry, de Montpellier ; — Beaughet, Bourgart, Chrétien, Lombard, de Nancy; — Prévost-Leygonie, Surville, de Poitiers ; — Aubry, Ghauveau, Piédelièvre, de Rennes ; — Bonfils, Bressoles, Brissaud, Mérignhaq, Rouard de Gard, de Toulouse.

MM. Arnauné, Fungk-Brentano, Rambaud, Sghefer, Sorel, de l'Institut, Vandal, professeurs à l'Ecole libre des sciences politiques.

MM. Barrème, Gairal, Selosse, professeurs des Facultés libres de droit.

MM. Desjardins, de l'Institut, avocat général ; — Féraud-Giraud, prés, hon ; — Lagointa, ancien avocat général à la Cour de cassation ; — Depeiges, substitut à la Cour de Riom ; — de Montluc, conseiller à la Cour de Douai ; — Pasgaud, conseiller à Chambéry; — Pradier-Fodéré, conseillera Lyon- — Prudhomme, substitut à Lille.

MM. Arnaud, auditeur au conseil d'Etat ;— Griolet, maître des requêtes honoraire.

MM. Delavaud, docteur en droit, secrétaire d'ambassade ; -- Engelhardt, ministre plénipotentiaire;— Farges, chef de bureau aux Archives ;— Girard de Rialle, ministre plénipotentiaire ; — Liébert, attaché au ministère des alîaires étrangères.

MM. Clunet, Ch. Constant, Daguin, avocats à la Cour de Paris; — J. Dubois, secrétaire-adjoint du Comité de législation étrangère ; — Luyt, chef du contentieux de la Compagnie des chemins de fer du Midi, en retraite ; — Poutignag-Devillars, ancien négociant ;— Darras, Dughêne, Dupuis, Kebedgy, Faisant, Penet, Salomon, docteurs en droit ; ■— Offner, attaché au parquet général à Hanoï. ^ j

Regnrn, populoram, nationnm portas erat et refujjium

Senatns Itaqne illud patrocinium orbis terrs

verius quam imperiam poteratnominari.

(CiGÉRON, De off., n, 8).

S'il est vrai que rhomme, tant au moral qu'au physique, ne change pas dans ses traits généraux, que de similitudes ne doit-on point trouver au cours des siècles dans des institutions sociales nées sous l'influence des mêmes besoins et destinées à remplir la mêmç fonction !

Ce que le raisonnement suggère apparaît notamment avec une singulière évidence, lorsque, pénétrant à la lumière de l'histoire et de l'épigraphie dans l'organisme politique de Rome, l'on s'applique à rechercher les principes et à dégager le système qui présidaient aux relations du peuple conquérant avec les peuples conquis (1).

Considérés dans leurs éléments propres, sinon dansleurorigine, les protectorats européens modernes, comme ceux de l'époque médiévale, diffèrent à peine des protectorats anciens qui servent de sujetà cette monographie, et,danscet ordre de dualisme et d'assimilation progressive, aussi bien qu'en matière de législation, les Romains sont restés nos maîtres.

L'étude méthodique et approfondi9 des rapports de Rome avec ses alliés est encore à faire. Essentiellement complexes, ces rapports dépendaient du degré de puissance et de civilisation de l'État mineur, de sa situation géographique, de son tempérament et du concours particulier auquel les circonstances permettaient de l'obliger.

Cette diversité de traitements n'était que l'application voulue de la maxime divide et impera et il n'est aucun procédé de gouvernement auquel la Royauté, la République et l'Empire n'aient été plus fidèles qu'à celui-là. 11 résumait toute la science politique de Rome.

Cependant de ces conditions distinctes ressortent des faits concordants et certaines règles communes que l'on peut définir et pour ainsi dire codifier. C'est à ce travail de restitution partielle que cet essai est consacré.

(1) V. Ed. Engelhardt, Parallèle entre les nautes gallo-romains et les bateliers de Strasbourg, dans la Revue alsacienne, année 1887, in fine.

Le protectorat, on peut raffirmer sans craindre d'être accusé clf> complaisance, a été le principal instrument de la domination romaine depuis ses commencements jusqu'à son apogée; c'est surtout grâce à co régime de commandement mixte et de tolérance relative que Home a soumis le monde à son administration et à ses lois.

Voyons la Cité à ses débuts prendre contact avec ses plus prochoî? voisins et jeter les bases du droit public qui devra les régir ainsi qu'ellemême dans la sphère des intérêts extérieurs.

Après la prise d'Albe la Longue et à la suite de soulèvements qui se reproduisent pendant plus d'un siècle, un pacte solennel est conclu avec le Latium. Il énonce tout d'abord qu'il y aura paix entre les RoTi^ains et les groupes de la ligue latine aussi longtemps que subsisteront le ciel et la terre, ce qui signifie, d'après un texte explicatif, qu'ils ne se feront jamais la guerre entre eux, n'appelleront pas l'ennemi sur leur territoire et ne lui livreront pas passage. Les alliés attaqués seront défendus pnr tous les autres ; le butin sera partagé également. Chacun des conlrncliinls restera pleinement autonome, même vis-à-vis de l'étranger, en lanl. que les clauses du traité ne seront pas en question ; il pourra même entreprendre une guerre offensive pour son propre compte. Les armées communes seront formées de contingents équivalents et le commandement en sera alternatif (1).

Il y a donc, d'après la lettre, égalité complète entre les deux communautés ; « aucun mot ne peut faire soupçonner l'Empire » (2), et tel est le soin que prend la Cité de ménager l'amour-propre de la ligue, qu'elle lui attribue la présidence de l'assemblée fédérale, ne se réservant que celle du Festival. Mais le fait ne tarde pas à démentir ce que le droit avait établi.

Rome qui représente une unité compacte en face d'un corps politique morcelé, Rome dont le génie naissant rayonnait déjà sur toute l'Italie, arrive insensiblement à l'hégémonie dans l'association et Ton peut même supposer qu'elle en devient l'organe au dehors.

Elle décide de la guerre et de la paix, assume la direction exclusive de la force armée, choisit même Tétat-major et en dispose à son gré. Le butin est inégalement réparti et, particularité significative, les auspices sont pris au Capitole au nom de la nation latine.

Si contraire qu'elle fût aux engagements primitifs, cette situation, qui avait tous les caractères d'un fœdus iniquum, se maintint pendant plus de cent ans. Elle n'était que le prélude delà sujétion qui s'accomplit un

(1) Tile-Live, VIII, G.

02) Montesquieu, Grandeur et décadence des Romains.

demi-siècle plus lard sous la forme de conventions différentes passées avec chacune des villes jusqu'alors fédérées. La vieille nationalité latine disparut et l'unification de l'Italie et par suite celle du monde furent ainsi préparées (1).

Déjà dans ce premier tableau Ton découvre quelques-unes des similitudes auxquelles je faisais allusion tout à Theure, et, pour n'en citer qu'un exemple puisé dans les annales de ce siècle, je rappellerai qu'en 1806 une union analogue à celle des trente cités latines et de Rome se forma entre trente-trois États allemands et'rfimpereur des Français, Roi d'Italie.

Sans doute le statut de la Confédération du Rhin, à rencontre de l'acte constitutif de la Confédération latino-romaine, conférait à l'une des deux parties une supériorité politique et militaire que Rome n'acquit que plus tard et dont elle usa d'ailleurs avec non moins de rigueur que le protecteur de la ligue germanique. Mais remarquons que dans les deux cas l'entière autonomie des alliés fait l'objet de stipulations à peu près semblables, autonomie que Napoléon, en ce qui concerne les Princes d'outre Rhin, ne se fait pas faute de reconnaître en proclamant que ces Princes « n'ont pas de suzerain ».

Or l'histoire nous dit et les Allemands conviennent eux-mêmes que l'ensemble des États de la Confédération rhénane constituait une sorte d'annexé du territoire français et que l'Empereur-Roi commandait à ses chefs comme à des vassaux (2). Les Latins avaient nominalement l'isopolitie comme les Allemands étaient censés posséder « la plénitude de la souveraineté » (3). En réalité ils subissaient une véritable tutelle et leur indépendance ne se distinguait pas de celle que réglemente, c'est-à-dire qu'amoindrit tout pacte formel de protectorat.

L'on peut ainsi mettre sur le même plan, sinon identifier, deux événements historiques que sépare un intervalle de plus de vingt siècles.

J'ai rapporté incidemment qu'après la dissolution de la fédération du LatiuMj Rome traita séparément avec chacune des villes qui en faisaient partie. J'ajoute que toute assemblée commune leur fut interdite, voire même le commercium et le connubium réciproques, dispositions violentes dont le mobile n'était que trop clair ; la cité protectrice entendait éviter non seulement toute coalition publique, mais même tout concert, tous rapprochements individuels de nature à compromettre sa suprématie.

C'est aussi, notons-le, en exerçant une pression inégale sur les autres

(1) Au temps de Pline, c'est-à-dire dans le I«' siècle de Père chrétienne, on cherchait V emplacement des anciennes cités du Latium (Pline, III, 5) .

(2) V. Ed. Engelhardt, La Confédération du Rhin, dans la Revue de dr. intern, et de lég, camp., t. XXVI (1894), p. 631 et suiv.

(3) Article 4 du traité du 12 juillet 1803.

cités italiques non latines et en les isolant avec jalousie les unes des autres, que les Romains procédèrent à l'incorporation de la péninsule. Les conventions qui leur subordonnaient les villes des Herniques, de Naples, de Nola, d'Héraclée laissaient à ces groupes des franchises assez étendues, tandis que celles passées avec d'autres communautés, avec Tarente par exemple, réduisaient leurs libertés aux limites les plus étroites. En compensation de la sécurité qu'ils y gagnaient, ces alliés devaient fournir un contingent militaire ou payer un tribut.

Après la soumission des Gaulois cisalpins et des Liguriens, l'Italie entière, de l'Adriatique aux Alpes, se trouva aux pieds de Rome et son unité politique, résultat d'une lutte cinq fois séculaire, fut un fait accompli.

Cette unité toutefois ne consomma que plus tard la fusion des peuples assujettis ; elle laissa subsister, comme une sorte de régime d'attente, la plupart des privilèges contractuels qui avaient accompagné la conquête, sans effacer maintes distinctions originelles qui établissaient entre mêmes ressortissants des classes très inégalement partagées; Plusieurs catégories de villes s'étaient successivement groupées autour de l'enceinte primitive et dans les territoires adjacents. Les unes étaient entièrement assimilées à la métropole ; les autres jouissaient du droit de cité sans exercer le suffrage ou le droit adipiscendorum in urbe honorum ; d'autres enfin n'avaient ni la cité, ni le suffrage. Municipes, colonies, civitatesfederatœ, telles étaient les principales divisions administratives de ces communautés juxtaposées, plutôt que confondues sous une même loi souveraine ; tels étaient les premiers organes de l'appareil de guerre que Rome avait adapté à ses fins et par lequel elle allait bouleverser le monde.

Déjà bien avant que cette œuvre en quelquesorte préparatoire fût entièrement achevée, les Romains avaient porté leurs armes en dehors de la péninsule, expérimentant sur un plus grand théâtre "cette politique de ménagements qui respectait dans des mesures diverses l'autonomie des vaincus. Le premier auxiliaire non italique dont ils recherchèrent le concours, au début des guerres puniques, fut Hiéron de Syracuse qui unit ses forces aux leurs contre Annibal. Il resta fidèle jusqu'à sa mort à une alliance qui, tout en l'abaissant en sa qualité de protégé, l'épargnait dans son indépendance nationale.

En ces temps trois Rois principaux régnaient sur les populations de l'Afrique septentrionale et, suivant un usage qui s'est perpétué jusqu'à nos jours dans le continent noir, de nombreux chefs de tribus relevaient de ces potentats. C'étaient Bocchar, Roi des Maures, Syphax, Roi des Massessyles et Massinissa, Roi des Massyliens.

Lorsqu'il put leur dicter la loi, le Sénat s'avisa d'affaiblir l'un au pro-

Mi de l'autre, ce en quoi, dit Montesquieu en ses Considérations générales, il faisait deux choses : il s'attachait des Princes dont il avait peu à craindre et beaucoup à espérer et il en déprimait d'autres dont il n'avait rien li espérer et tout à craindre.

Voulant gouverner TAfrique de haut et de loin sans y avoir de possessions directes, il lui importait d'y ériger un État qui n'aurait pas assez d'importance pour se passer de sa protection, mais qui pourrait l'aider à surveiller Carthage et à la réduire à l'impuissance. Ce rôle fut destiné à Massinissa dont le domaine s'agrandit de celui de Syphax etqui, sous la sauvegarde romaine, devint le fondateur du Royaume de Numidie. La cité punique fut comme tenue à la chaîne ; un vampire lui suça le sang et ce vampire vécut un siècle (1).

Dans la suite et à mesure que l'hégémonie romaine s'étendit des rivages de la Méditerranée vers le Sahara, comme l'on ne pouvait songer à élever dans ces parages des retranchements continus (2), la défense de cette frontière ouverte fut confiée à des chefs du pays recevant leur investiture de la métropole tout en s'adminislrant à peu près à leur guise. Ces chefs prenaient tels titres qui leur convenaient, même celui de Rois ; mais Rome qui leur laissait toutes les apparences de la souveraineté en les gratifiant d'un manteau brodé, d'un sceptre d'argent ou d'ivoire et de bandelettes figurant un diadème, leur faisait constamment sentir sa rude main en entretenant dans leur capitale un résident dont la fonction n'était pas sans rapports avec celle des officiers préposés aux bureaux arabes de l'Algérie moderne. Ces roitelets confinaires n'étaient autres que nos Khalifas, nos Bachagas et nos Cheiks.

L'étude archéologique de ces régions démontre d'ailleurs que les Romains s'y trouvèrent en face des mêmes problèmes que les Français d'aujourd'hui et qu'en plus d'un point ils se sont montrés supérieurs. 11 suffit de constater qu'en utilisant l'humeur guerrière des indigènes, ils n'employaient que vingt-sept mille soldats pour contenir un territoire une fois plus vaste que celui où la France garde une armée de soixante mille hommes (3).

D'autre part, l'Italie s'est nourrie pendant des siècles de la substance du sol africain (4) ; elle a tiré de son sein tout ce qu'il pouvait donner en le fécondant par tous les moyens rationnels que le génie civil mettait à

(1) Michelet, Histoire romaine,

(2) Ce qui se fit plus tard sur le Rhin el sur le Danube.

(3) Gaston Boissier, V Afrique romaine.

(4) Les naviculaires d'Egypte et d'Afrique, dans Ed. Engelhardt, Histoire du droit flu* vial, 1889.

sa disposition (1), tandis que TAlgérie française est à peine parvenue à se suffire à elle-même (2).

Au cours des guerres puniques, Philippe de Macédoine s'était rapproché du vainqueur de Cannes et avait fait cause commune avec lui. La phalange ne put résister à la légion et le successeur d'Alexandre passa au rang d'allié ou de subregulus, c'est-à-dire que la Macédoine devint, comme l'Afrique, un territoire de protectorat. Philippe et après lui Persée eurent en outre, à titre de mandataires, l'administration de l'intérieur delà Thrace qui dépendit ainsi du gouvernement central au second degré.

De leur côté, les Grecs, sur lesquels le monarque macédonien avait un moment appesanti son joug et qui avaient appelé les Romains à leur secours, ne tardèi:ent pas à entrer dans la clientèle de leurs libérateurs. Ceux-ci toutefois, bien loin d'écraser du poids de leur supériorité ceux qui, à l'âge héroïque, avaient été sans pitié pour les vaincus, usèrent à leur égard d'un traitement basé sur le partage le plus large de l'autorité publique. Toutes les cités furent affranchies du tribut, délivrées des garnisons étrangères et maintenues dans la jouissance de leurs institutions nationales.

L'édifice de la puissance romaine en Asie, l'on ne saurait assez insister sur ce fait, fut construit sur le même plan que celui de l'Afrique, et la reproduction en est même si fidèle qu'elle va jusqu'à la symétrie.

Après la défaite d'Antiochus, en effet, Rome, sans garder pour elle un pouce de territoire, constitua au cœur de son nouveau domaine un Royaume, celui de Pergame, qui, formé des deux Phrygies, de la Lydie, de rionie et de la Chersonèse, remplit le même rôle que celui de Numidie en Afrique. Eumène fut l'agent le plus actif et le plus utile de sa suprématie dans ces contrées excentriques et singulièrement morcelées. Une sorte de sous-délégation lui attribua le droit de recevoir le tribut

(1) Rome poursuivit pendant plas de trois siècles l'œavre économique des Phéniciens. C'est par le labeur humain qu'ont été domptés les oueds et que les plaines ont pu être alimentées par émission et reprise des eaux à des niveaux de plus en plus bas. Le système anglais du Catch Water^ qui semble le dernier mot de la science agronomique moderne, était d*un emploi courant aux temps des Romains (V. Rapport de M. du Goudrey la Blanchère, 1895).

(2) L'on pourrait multiplier les rapprochements entre les deux dominations. M. Gaston Boissier rappelle notamment qu'en 1857 le maréchal Randon, voulant conquérir la Grande- Kabylie, écrivait : « ces peuples conservaient aux portes d'Alger une indépendance toujours fâcheuse pour la tranquillité de notre colonie ». C'est, fait observer le savant épigraphisfe, la thèse que défendait Agricola, le beau-père de Tacite, en soutenant qu'un peuple n'est jamais soumis tant qu'il est entouré de nations qui ne le sont pas, et pour qu'il supporte la servitude, il faut lui ôterde devant les7eux le spectacle de la liberté. — V. aussi l'ordre du jour de Lambèse adressé par l'Empereur Adrien à ses troupes d'Afrique à la suite de grandes manœuvres exécutées devant lui dans le Sud africain.

des cités grecques qui, sans bénéficier des mêmes privilèges que leurs congénères européens, gardèrent une certaine autonomie locale.

AiiUoclms dut se contenter de la Cilicie, et suivant le précédent de Car- Ihage, les Galates, peuple particulièrement turbulent et rapace, furent enchaînés au Itoyaume de Pergame. ^t pour que l'exemplaire fût absolument cuiifonne à l'original, le Sénat, comme dans les dépendances africaines, comniiL à la garde des frontières de l'Empire asiatique plusieurs Princes iiidiu^iies auxquels, pour prix de leurs services, il garantit maintes prérogatives, telles notamment que ISiérédité dynastique et en partie du moins l'immunité fiscale.

Nous retrouvons plus tard la même organisation aux limites orientales d'Europe avec cette différence toutefois que les chefs de ces pays confinaires, bien loin d'être astreints à un tribut, étaient pour la plupart subventionnés et figuraient de véritables pensionnaires comme au XVI® siècle les pirates barbaresques. Il y en avait d'autres; Arrien en désigne six sur les côtes du Pont-Euxin, qui, chargés du même office, tenaient directement d'Adrien leurs pouvoirs.

Ici encore nous sommes en présence d'une institution qu'à plus de dixsept siècles de distance les mêmes nécessités ont fait naître sur les marches déplus d'un État moderne. L'Autriche, par exemple, avait à couvrir sa frontière de l'Est contre un danger permanent, celui des invasions ottomanes. Elle forma de ce côté les Grœnzer qui sont ou plutôt qui étaient des paysans-soldats exclusivement préposés à la défense de leurs foyers, qui recevaient des terres à titre de bénéfice irrévocable et étaient exempts de l'impôt (1).

Vers la fin de la République, le cercle de l'hégémonie romaine comprenait tous les territoires baignés par la Méditerranée et était décrit par l'Atlantique, le Rhin, le Danube, l'Euphrate vers le milieu de son courô, les cataractes du Nil et les déserts d'Afrique. Romanum [erat) solis utrumquelatus(i).

Ce déploiement extraordinaire s'était opéré dans les deux siècles qui avaient suivi la phase constitutive de l'unité italique et marquait la période de-hauteur, je dirai l'âge de virilité du colosse auquel quatre cents

(1) Comme tenanciers, les Grœnzer avaient le domaine utile, l'Empereur le domaine direct. Ce régime n'était pas précisément celui des fiefs aux temps de la féodalité. Le paysan confinaire n'avait pas de seigneur ; il ne connaissait que son souverain.

Si Fon disposait de suffisants éléments de comparaison, peut-être découvrirait-on de curieuses analogies entre les deux agglomérations de confinaires d'Ësclavonie et de Transylvanie et les deux petits Royaumes d'Emèse de Tarcondimotas organisés de façon à arrêter les brigandages des montagnards de TAmanus et les nomades campés sur les frontières de la Syrie et de la Palestine .

(2) Ovide, Fast., 1.

ans d'existence étaient encore réservés. Les peuples ainsi maintenus en faisceau sous la même étreinte constituaient un ensemble organique sans perdre leur personnalité nationale, vaste polypier vivant de vies individuelles et d'une vie commune (1). Ils étaient membres de TEmpire suivant le mol que Suétone met dans la bouche d'Auguste, sans être de véritables compatriotes et, quand un démembrement avait lieu, ils y étaient compris (2).

A plus d'un égard leur condition politique ressemblait à celle des États italiens dépendant de la France du XIV* au XVI^ siècle. Les Génois, les Milanais, les Napolitains, quoique relevant à des titres divers du Roi Très Chrétien, restèrent Génois, Milanais, Napolitains (3). Chez eux toutefois le particularisme régional resta toujours singulièrement vivace, el c'est peut-être par cette nuance qu'ils se distinguent des alliés de Rome chez lesquels se révélait à un plus haut degré le sentiment, disons la conscience, de leur incorporation à un Empire universel.

Ayant le même intérêt, celui de la « paix romaine », rois, dynastes, princes, philargues, etc. étaient tenus dans le même devoir, celui de t Tobéissance romaine », vraie caractéristique de rapports que dénotent clairement les dénominations de subreguli ou àHnservientes sous lesquelles ils étaient rangés. Et ce n'est pas sans un grand fond de vérité que Cicéron a pu dire : le Sénat était devenu l'asile des Rois, des peuples et des nations... i^ome méritait plutôt le nom de protectrice que celui de maîtresse du monde (4).

Nous étant sommairement représenté les faits dans leur enchaînement chronologique, raisonnons et précisons, s'il se peut, le témoignage du moraliste romain en considérant plus particulièrement, sous l'aspect qui nous intéresse, l'œuvre immense qu'il définit avec un si juste orgueil.

Lorsque Rome inaugura la période des conquêtes extérieures, le Sénat

(1) L'Espagne et la Gaule transalpine, il est vrai, avaient été placées sous une administration directe comme étant dépourvues d'un gouvernement assez fort pour répondre de leur fidélité. Cependant la Gaule comptait de nombreuses cités libres et des alliés, tels que les Ëduens, les Lingons, les Rêmes et les Carnutes.

Auguste, suivant les traditions de la République, fit aux Gaulois des conditions diverses, distribuant inégalement les privilèges pour créer parmi eux des intérêts différents.

(2) Pline, dans son Panégyrique, dit de Trajan à propos de l'Egypte : il nourrit et protège une nation que la mer sépare de Rome comme si c'était une partie du peuple romain.

Proculus, il est vrai, disait : je ne doute pas que les peuples libres et fédérés ne soient en dehors de l'Empire. Mais il est évident que le jurisconsulte faisait allusion à l'indépendance intérieure de ces peuples et non à leur indépendance politique.

(3) Pour être citoyen français, il fallait des lettres de naturalité, de même que, pour être citoyen romain, il fallait avoir reçu la cité.

(4)Cicéron, 7Jeoff:,ll, 8.

semblait résolu de prime abord à borner sa souveraineté au territoire ilalîque, se rendant compte des difficultés, des impossibilités mêmes d'un gouvernement direct sur les nations lointaines d'origine, de civilisation et de mœurs diverses que le sort des armes mettrait à sa merci. L'expérience le confirma dans ce clairvoyant propos qui, suivant le mot d'un iiistorien illustre, devait empêcher que le noyau de l'Empire ne fût écrasé par son écorce (4).

Rome usa donc de modération à l'égard des vaincus qui se croyaient exposés, comme le dit Diodore, aux dernières rigueurs, modération toute de calcul sans doute, mais qui n'en était pas moins inattendue en ces temps où le triomphe de la force légitimait toutes les violences (2). Au lieu de se voir voués à la servitude ou même à la destruction, ceux que la fortune de la guerre avait trahis ou qui pour d'autres causes se trouvaient désarmés, gardaient pour la plupart leur intégrité ethnique, leurs institutions et leurs lois et, s'ils ne partageaient pas la dignité du nom romain, il ne leur était pas interdit d'y prétendre (3).

Ce n'était pas, répétons-le, un sentiment d'équité qui portait le Sénat à ménager ceux qu'il aurait pu anéantir et s'il pouvait ne pas lui être indifférent d'édifier le monde par son humanité, il savait au besoin frapper à mort se» ennemis obstinés et ruiner à tout jamais leur puissance, témoins Albe la Longue, Garthage, Gorinthe et Numance (4).

Quoi qu'il en soit, en sauvegardant presque toujours l'autonomie des peuples subjugués, il les gagnait parla reconnaissance et par la crainte, puisant en eux-mêmes^ tout en en réglant l'emploi, les éléments de leur propre éducation matérielle et morale, épargnant ainsi ses fonctionnaires et ses armées.

Une comparaison se présente ici qui me parait mettre en relief cette habile et constante politique ; les spécialistes me pardonneront de l'emprunter à cet ordre de travaux qui a pour but l'amélioration des voies navigables.

Des barres se forment à l'embouchure des grands fleuves par l'accumulation lente et continue des matières meubles qu'ils tiennent en suspension. Détourner le courant en lui créant une issue nouvelle et le /"orcer par ce changement de direction à déverser ses eaux dans d'autres fonds de la côte, telle avait semblé, de prime abord, la vraie solution du

(1) Mommsen, Histoire romaine.

(2) Les Romains, dit Bossuet, étaient toujours plus traitables victorieux que vaincus.

(3) Les Grecs en croyaient à peine à leurs oreilles, lorsque, après la victoire de Cynocéphale, Flaminius les déclara libres et exempts de tribut. Us se firent répéter la proclamation du proconsul (Plutarque, In Flamin.).

(4) Parcere subjeclis et debellare superbos (Virgile, Eneid,, liv. VI).

problème (1). L'on a imaginé plus tard de prolonger simplement les rives sur les barres au moyen de deux jetées parallèles, de telle sorte que par sa pente naturelle, par sa propre chasse, le fleuve travaillât luimême à r approfondissement de son lit, et ce système, moins dispendieux et plus durable dans ses effets, a généralement réussi (2).

L'on aperçoit aisément Fanalogie du procédé par lequel, s'abstenant de violenter les peuples conquis et de les soumettre à des lois étrangères, Rome s'appliquait à utiliser leurs énergies virtuelles, à en faire les Instruments dociles de leur propre régénération.

Ne saisit-on pas pour ainsi dire sur le vif l'idée maîtresse de ces unions particulières qui associaient aux destinées de Rome les nations les plus disparates et parfois les plus rebelles, unions que Ton ne saurait, ce me semble, plus exactement qualifier qu'en leur appliquant le néologisme de protectorat inscrit en tête de ces pages (3).

Elle était assurément orgueilleuse et avide cette intendance suprême du monde concentrée dans le Conseil souverain de la Cité de Romulus ; mais bienfaisant aussi était le génie administratif qui présidait à ses entreprises civilisatrices, et s'il paraît quelque peu hyperbolique d'affirmer, comme Œlius Aristide, que les vaincus se félicitaient de leur défaite (4), c'est en toute justice que l'on peut dire des pays protégés ce que TertuUien disait de l'Empire en général : le monde est chaque jour mieux . cultivé et plus riche. Les routes s'ouvrent au commerce ; les déserts sont transformés en domaines féconds. On laboure là où s'élevaient des forêts. On sème où l'on ne voyait que roches arides ; les marais sont desséchés et les troupeaux ne craignent plus la bête fauve. Maintenant plus d'îles qui inspirent l'horreur, plus de rochers qui effrayent ; partout des maisons, des peuples, des cités ; partout la vie. -

Il serait • difiBcile, faute de nottons précises, de classer les socii, c'est-à-dire les différentes communautés nationales de < liberté douteuse », d'après la nature des engagements qui les liaient à l'État romain. Les explications que donne le Digeste, en traitant du jus postliminiiy ne nous éclairent qu'imparfaitement à cet égard, c Un peuple

(1) Des ouvrages de ce genre ont été entrepris par les Égyptiens sur le Nil, par Drusus sur le Rhin, par les Vénitiens sur le Po di Goro, par les Chinois sur le Houang-Ho, par Napoléon P' sur le Rhône.

(2) Gomme sur TOder à Swinemûnde et sur le Danube à Soulina.

(3) Les envahissements successifs des Romains à travers le monde ont présenté les caractères d'un véritable protectorat à l'égard de tous les peuples de soumission facile (V. Wilhem, Des protectorats, dans les Annales de V École libre des sciences politiques, t. IV (1889), p. 695).

(4) Pline ne met pas moins de complaisance dans ce vœu : « que les nations apprennent combien ceux qu'y vivent dans un État libre toujours exposé à des divisions, trouvent plus leur compte à être sous la domination d'un seul » (Paneg.),

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