APRES LE COLLOQUE
Des ministres et théologiens protestants qui avaient assisté au colloque il ne restait plus à Saint-Germain, vers le milieu du mois d'octobre 1561, que Th. de Bèze, des Gallars et P. Martyr. Tous trois continuaient à résider dans cette ville, à la suite de vives instances qui leur avaient été adressées de diverses parts. Le gouvernement, d'ailleurs, s'était prêté d'assez bonne grâce à la prolongation de leur séjour en France (1). De Bèze et des Gallars se sentaient retenus près de la cour par l'espoir de servir utilement la cause de la liberté religieuse (2). De plus, un lien particulier de sympathie et de confiance venait de les attacher, au moins provisoirement, comme prédicateurs, l'un à Jeanne d'Albret, l'autre à l'amiral (3). Enfin, quant à Th. de Bèze personnellement, il s'occupait, h cette époque, avec sollicitude, de frayer la voie (fait bien digne de remarque) à la réalisation du projet conçu par quatre familles éminentes, celles de Jeanne d'Albret, de Condé, deColigny et de Grussol, de se grouper pour former entre elles
(1) Voir notamment la décision royale du 25 octobre 15G1, augmentant de deux mois la durée du sauf-conduit accordé le 7 juillet précédent à P. Martyr (Baum, app., p. H4, 115.)
(-2) Beza Calvino, 21 et 23 octobre 15G1. (Baum, app., p. 100.) — Des Gallars to the bishop of London, 29 octobre 15(31. {Cal. of State pap., ann. 1561, p. 382.)
(3) llub. Langueti lib. Il, epist. lxi, 26 oct. 1561 « Jam omnes ministri redierunt ad suas ccclesias, praîter r.ezam et Gallasium, quorum ille fit concionator reginœ Navarne, liic autem admiralii. »
une Église à laquelle s'appliquerait une constitution consistoriale (l).
Le '29 octobre, P. Martyr prit congé du jeune roi, qui le gratifia de deux cents écus pour son voyage (2), de la reine mère du roi, et de la reine de Navarre, des princes, princesses et grands personnages de la cour. Le lendemain. Th. de Bèze et des Gallars reçurent ses fraternels adieux. Arrivé à Paris, il s'entretint une fois encore avec Hubert Languet, qui eût aimé à l'accompagner jusqu'en Bourgogne, s'il eût été libre pour le moment de s'absenter de la capitale (8). P. Martyr partit pour Zurich sous l'escorte de plusieurs gentilshommes et de fidèles serviteurs chargés par le roi de Navarre, le prince de Condé et l'amiral, de protéger sa marche (4). Charles IX avait « enjoint à ses lieutenants, baillifs, sénéchaux, prévôts, juges, capitaines, gouverneurs, maires et échevins de villes, de laisser Pietro Martyr, demeurant à SuricJi, se retirer hors icelluy royaulme, où et ainsi que bon luy sembleroit, en sûreté et liberté; hiy faisant bailler et administrer par les lieux où il passeroit, vivres, logis, chevaulx et tout ce qui luy seroit nécessaire, en payant raisonnablement (5). »
Catherine de Médicis écrivit (6) « aux magnifiques seigneurs, ses très-chers et grands amys, alliez et confédérez, les bourgemestres et conseil de la ville de Zurich » en ces termes :
(1) « Totus nunc suin in eo ut ex tribus faniiliis, nempe reginœ Navarrenœ, Condensis principis et amyraldi unum corpus Ecclesia? constituani. » (Beza Cal. vino, 30 oct. 1561, Baum, app., p. 118.) — Hue accidit quod quatuor familiœ {quarta enim jam, quœ est D. Cursolii, accessit) cupiunt in unum ecclesire corpus coalescere, et consisloi'ii etiam disciplina rcgi, etc. (Beza Calvino, 4. nov. 1561. Baum, app., p. 121.)
(2) Cal. of State paih, ann. 1561, p. 399, linov. Throckmorton to thequeen.
(3) Huberli Langueti lib. II, epist. LXi, 26 octob. 1561.
(4) Cal. of State pap. ann. 1561, p. 399, linov. Throckmorton to the queen. — Hub. Langueti lib. II, epist. LXi, 26 oct. 1561.
(5) Décis. roy. du 25 oct. 1561, ap. Baum, app., p. 114-115.
(6) Lettre du 28 octobre 1561, ap. Baum, app., p. 115-116.
(c En retournant par devers vous le docteur Martyr, vostre bourgeois, présent porteur, nous avons bien voulu raccompaigner de la présente pour vous tèsnioigner que es choses qui se sont traictées par deçà pour le faict de la religion, il s'est comporté si modestement et vertueusement, que nous avons grande occasion de nous en louer et contenter et vous remercyer, comme nous foisons de bien bon cœur, de ce que vous luy avez permis de venir par deçà estant bien marrye que du colloque et conférence qui s'y est faicte, il n'est sorty le fruict que nous désirions et qui est si nécessaire pour l'union de toute l'Église chrestienne en une mesme saincte et catholicque religion. Mais estant ung bien qu'il faut attendre et espérer de l'infinie bonté de Dieu qui seul régist telles choses, nous le supplions qu'il nous le veuille bientôt donner et départyr tel qu'il sçayt nous estre nécessaire. ))
La lettre de, la reine mère était suivie, à un jour de distance, de ces lignes (1), que le roi de Navarre adressait aux magistrats de Zurich :
(( Très-chers et grands amis, nous vous renvoions vostre vénérable et docte Pierre Martyr, auquel pendant qu'il a séjourné en ce royaulme, tant pour le mérite des grandes vertus dont il est orné, que pour la recommandacion qu'il nous a apporté de vostre part, nous sommes essaies de lui faire tout le bon accueil et honneste traictement qu'il a esté possible et combien que toutes choses ne soient pas réussis selon l'intention pour laquelle il avoit esté mandé, voullant possible Dieu nostre créateur pour l'approbation de sa vérité et la manifestation de sa gloire, que sa religion demeure encores quelque temps en controverse, si vous rendons-nous ce tesmoignagne du sien comportement et actions, qu'il s'y est conduict avecques toute la modestie et honnesteté que personnage de tel nom et réputation comme il est
(1) Lettre du 29 octobre ioQi, ap. Baum, app.,p. 116.
— C)5 — poiiiToit faire, à la. grande satisfaction du roy monseigneur et de la royne sa mère, et de tout le conseil. »
Occupons-nous maintenant de l'accueil que reçurent à la cour les théologiens allemands envoyés en France, d'un coté par le duc Christophe de Wurtemberg, et de l'autre par l'électeur palatin.
Et d'abord, quelle mission avaient, au juste, à remplir ces théologiens, à supposer qu'arrivant en temps opportun, ils pussent s'immiscer dans les discussions, soit générales, soit particulières, successivement ouvertes à Poissy et à Saint-Germain? Étaient-ils réellement chargés de s'attaquer directement au cardinal de Lorraine, et de déjouer ses manœuvres au sujet de la confession d'Augsbourg? Devaient-ils tenter d'opérer, sur la base de cette même confession, un rapprochement entre protestants et catholiques ? Ne devaient-ils point, en tous cas, s'appliquer à ménager en France à la confession d'Augsbourg un accueil favorable, en cherchant à la concilier, aux yeux des Eglises réformées, avec la confession de foi que celles-ci avaient adoptée? Voilà autant de questions délicates auxquelles il n'est guère possible d'assigner des solutions précises.
Ce qu'il y a de certain, du moins, c'est qu'il ne s'agissait nullement d'une seule et même mission que les envoyés du palatinat et ceux du Wurtemberg pussent accomplir en commun ; car il y avait divergence de sentiments, d'intentions et de vues, aussi bien entre les premiers et les seconds, qu'entre l'électeur Fré déric III et le duc Christophe. En effet, inclinant par leurs con victions vers les réformés français, et tout disposés à s'entendre avec eux (i), les théologiens palatins étaient autorisés par l'électeur, qui lui-même se rapprochait alors de plus en plus du cal vinisme, à ne suivre d'autres inspirations que celles de leur conscience, et demeuraient libres de parler et d'agir comme bon
(1) Bèze, Ilist. eccL, t. 1, p. GIG.
leur semblerait (1). Les théologiens wurtembergeois, au contraire, relevant d'un prince strictement luthérien, étaient enchaînés par lui dans les liens d'instructions très-précises dont ils devaient ne se départir en aucune circonstance. Il leur était expressément recommandé de représenter comme dépourvus d'importance réelle les dissentiments, cependant assez graves, qui agitaient le protestantisme allemand; d'expliquer et de commenter minutieusement, en présence du roi de Navarre et de toutes autres personnes, la confession d'Augsbourg dans le sens du luthéranisme le plus fortement accentué, et de la proposer à l'acceptation de ce prince ainsi qu'à celle des Églises réformées françaises {^). Le bruit courait même que le duc Christophe se laissait aller, dans des communications particulières, jusqu'à inciter Antoine de Bourbon à sévir, en France, contre les sacramentaires, au risque d'être poliment éconduit, avec invitation de ne s'occuper qiie des affaires du Wurtemberg, qui seules le regardaient (3).
En un tel état de choses, que se fùt-il passé à Poissy et à Saint-Germain, si les théologiens allemands y fussent arrivés lorsque se tinrent les séances générales du colloque et celles des conférences particulières ? D'une part, il est douteux que tous indistinctement eussent pris, vis-à-vis du cardinal de Lorraine, la môme attitude ; de l'autre, il y a heu de croire que les palatins, grâce à leurs tendances conciliantes et à la nature de leur foi, se fussent, en une certaine mesure, rangés ouvertement du côté des réformés français (4) ; tandis que les Wurtembergeois,
(1) Hub. Langueti lil). II, epist. lxi,,2G oct. 1561 : «Palatini pulchre cumjnos- » tris conseutiLint et liabeut libéra mandata a suo principe. »
(:2) liernbarJKuglcr, Chrislopk Herzog za Wurtemberg. Zweiter Band, p. 307,
(3) Hub. Langueti lib. II, epist. LXi, 26 oct. 1561 : « Audio etiani ipsuin Virtembergenseni duriter expostulare cum Navarro, quod in regno Galliaî sacranientarios ferat. Rectius meo judicio faceret si sua negotia curaret; quod ut faciat forte admonebitur. »
(4) Bernhard Kuglcr, lac. cit., p. 307.
à l'inverse, n'eussent servi, selon l'expression mordante de l'un de leurs compatriotes (1), « qu'à jeter de l'huile sur le feu )).
On comprend sans peine, dès lors, que Th. de Bèze, au point de vue de l'intérêt général qui le préoccupait, se soit félicité, dans les intimes épanchemenLs de sa correspondance avec Genève (2), de l'arrivée tardive des théologiens d'outre-Rhin, puisqu'elle rendait à peu près inoffensive désormais leur présence en France. Hàtons-nous d'ajouter que ses impressions à cet égard n'altérèrent en rien dans les courts rapports qu'il soutint avec eux, ainsi qu'on le verra bientôt, ses habitudes de haute courtoisie et de fraternelle urbanité.
Sans rechercher d'où provint la lenteur, tout au moins apparente, avec laquelle ces théologiens accomplirent leur voyage, abordons de suite l'examen des principaux faits qui se rattachent à leur séjour dans notre patrie.
Les envoyés palatins avaient, en route, été rejoints, à Chàlons, par leurs collègues wurtembergeois. Arrivés à Paris le 19 octobre, ils allèrent tous ensemble loger dans une hôtellerie dite dit Porcellet. Un noble personnage, qui s'était chargé d'informer le roi de Navarre de leur présence dans la capitale, leur souhaita la bienvenue de la part de ce dernier, mais les engagea à différer de quelques jours leur départ pour Poissy ou Saint-Germain. Un zélé calviniste, l'excellent Hubert Languet, s'empressa d'adoucir pour eux, par ses entretiens et ses obligeants procédés, les en-
(i) Bernliard Rugler, loc. cit., p. 307. — Ici se place une réflexion de Hub. Languet (lib. II, epist. LVii), mieux à même que qui que ce fût, parmi les Français, de bien juger rAUemagiie. Il dit : « Quam depjorandum est nuiltos ex Germania ita esse alTectos, ut magis favere videantur parti poatificis, cujus rei causam si quis ab iis requirat, niiliil aliud respondent, quam nostros esse calvinistas. » — Voir aussi les lettres de Calvin à Sulcer, du 23 août 15GI (lîibl. fr. gryn. Bàle, vol. IX, p. 1)3), et au comte d'Erbach, du 30 sept. 1501 (Bib. de Genève, vol. 107, a).
(2) Beza Calvino, 21 et 23 oct. 1501, ap. Baum, app., p. 109 : «Ecce nunc audivi quosdam theologos a Palatino et Wirtembergico, venisse. Bcne est quod tam sero.' >
nuis de l'expectative. Il y réussit d'autant mieux que par son inlermédiaire ils eurent aisénnent accès près de son ami, l'imprimeur Wechel, sous le toit duquel il habitait, et qui, de même que lui, avait des relations étendues avec l'Allemagne. Le 2(3 octobre, le noble personnage dont il s'est agi plus haut revint de la cour de Saint-Germain annoncer aux envoyés des deux princes qu'il avait ordre de les conduire à Poissy, où on leur spécifierait ce qu'ils auraient à faire. Toujours serviable, Hubert Languet se déclara prêt à les accompagner. Un sinistre événement mit inopinément obstacle à leur départ : l'un d'eux, Jacques Beurlin, venait d'être atteint d'un mal effroyable, désigné par les contemporains sous le nom de 'peste, qui depuis plusieurs semaines exerçait dans Paris de grands ravages.
Le malade ne tarda pas à succomber. Le médecin qui l'avait assisté, sous les yeux de Hubert Languet et des théologiens, engagea ceux-ci à changer immédiatement de résidence et à ne point approcher de la cour tant que le roi de Navarre, qu'on allait inlbrmer de la mort deJ. Beurlin, ne les aurait pas expressément autorisés à venir. ^. dater du jour où uu coup des plus douloureux les avait ainsi frappés, force leur fut d'attendre, non sans anxiété, pendant toute une semaine, ce que déciderait à leur sujet Antoine de Bourbon. Le généreux et sympathique Hubert Languet les aida encore à supporter cette nouvelle épreuve. Enfin, le 7 novembre, on les prévint qu'ils pouvaient se rendre à Saint-Germain. Aussitôt ils se mirent en route.
A leur arrivée, ils furent parfaitement reçus par le chancelier (lu roi de Navarre, qui, après leur avoir fait chez lui les honneurs d'une table somptueusement servie, les introduisit au château, dans les appartements de son souverain. Antoine de Bourbon, près de qui se trouvaient, à ce moment, Jeanne d'Albret et son fils, ainsi que Condé et son fils aîné, accueillit avec bienveillance les nouveaux arrivés, les remercia d'être venus de si loin; leur témoigna un vif regret de ne les voir qu'alors que le colloque
et les conférences avaient cessé; leur parla longuement des ruses auxquelles François de Guise et son fr-ère avaient eu recours pour induire en erreur, au sujet de leur prétendue adhésion à la confession d'Augsbourg, les princes allemands; et insista, tant sur les manœuvres que sur les procédés de discussion du cardinal de Lorraine à l'encontre de Th. de Bèze au colloque de Poissy. 11 les stigmatisa môme en termes énergiques. Il engagea ensuite les théologiens présents à lui foire connaître leur opinion sur le formulaire adopté naguère par les dix délégués dans les conférences particulières de Saint- Germain, et sur la possibilité de le concilier avec la confession d'Augsbourg quant au point relatif à la sainte cène (1).
Les théologiens se retirèrent et conférèrent entre eux, mais sans réussir à tomber d'accord sur l'adoption en commun d'une rédaction unique. Aussi, les Wurtembergeois, d'un côté, et les Palatins, de l'autre, présentèrent-ils au roi de Navarre deux écrits distincts, contenant chacun l'exposé particulier des vues, soit des uns, soit des autres, au sujet de la sainte cène (2). La remise de ces écrits ne fut suivie ni d'explications, ni d'une discussion quelconque. Le roi de Navarre se borna à insister, vis-àvis des théologiens, sur la nécessité d'aviser au moyen de réunir entre elles les Églises protestantes françaises et allemandes. Il les pria d'agir dans ce sens près de leurs souverains respectifs, et notamment de les engager à convoquer prochainemenc à Francfort, à Strasbourg ou dans toute autre ville, des théologiens réformés et luthériens, à l'effet de discuter et d'adopter les me-
(1) Voici, au dire de Diller et Boquin, dans une relation en langue atine qu'ils adressèrent, en décembre 15(11, à l'électeur Frédéric III (v. Klucknohn, Briefe Friedrich des Frommen, Erst. liand, p. 215 à 229), les propres paroles du roi de Navarre : « Hanc vestram in Galliani nosiram profectionem non inanem aut inutilem fore spero, si articulum ilUun de controversia cœna> Doni. in quera demum convenerunt quinque ex episcopis designati ac totidem ex ministrorum ordine, sedulo expenderitis ac videritis an cuni doctrina Augustanie confessionis consentiat, an vero cum ea pugnetab eaque danniatur. »
(2) Bernhard Kugler, Christoph Herzogzu Wirlemberg. Zweiter Rand, p. 310.
sures propres à établir la conciliation et la paix entre les deux grandes fractions du protestantisme. Il revint sur ce sujet dans le cours d'autres entretiens qu'il eut encore avec- les Palatins et les Wurtembergeois. Il avoua môme à Melchior de Salhausen qu'il ne s'abstenait, quant à présent, de souscrire à la confession d'Augsbourg que dans la crainte de porter ombrage aux réformés français et de compromettre par là son projet d'union entre les Églises protestantes de France et d'Allemagne (1).
Les faits que nous venons de résumer sont à peu près les seuls qui, au point de vue théologique, se rattachent à la présence des envoyés de Christophe et de Frédéric III au château de Saint- Germain, ^lais il est quelques circonstances particulières de leur séjour à la cour de Charles IX que nous croyons devoir consigner ici.
(( Le 1"2 novembre, racontent Diller et Boquin (2), la reine de Navarre, toujours prête à saisir avec ardeur chaque occasion qui s'offre à elle de travailler à la propagation de l'Évangile, reçut h dîner le lf''gat du Pape, ainsi que plusieurs cardinaux et évoques, en présence desquels un ministre protestant implora la bénédiction divine au moment où l'on se mit à table, et prononça des paroles d'actions de grâces à l'issue du repas. Aussitôt après, tous les convives se disposèrent à assister à une prédication qui allait avoir lieu. A peine le local affecté à la célébration du culte pouvait-il contenir la foule compacte qui y affluait. Le ministre entonna le chant d'un psaume. A sa voix se mêlèrent, selon l'usage, celles des assistants. Au chant succéda un docte et éloquent sermon qui dura jusqu'à six heures. En face du prédicateur se tenait le légat du pape, entouré d'un groupe de femmes nobles, dont les traits, l'attitude et la voix exprimaient une véritable piété. Deux voix enfantines s'unissaient au chant des psaumes : c'étaient celles des fils du roi de Navarre et du
(!) Bernhard Kugler, ibid., p. 310.
(2) KlucKlioIiuJof. n7.,p. 221.
prince de Condé, âgés de sept à huit ans. Us se trouvaient prè& du légat. Ce dernier et quelques personnes de sa suite ont, sous mes yeux, fait preuve d'une impiété ou tout au moins d'une audace incroyable en s'obstinant à demeurer couverts pendant toute la durée du service, et môme alors qu'on récita l'Oraison dominicale ou qu'on prononça le nom de Jésus, à l'ouïe duquel on fléchit d'habitude le genou. »
Th. de Bèze, qu'une excursion obligatoire à Paris avait retenu loin de la cour pendant une dizaine de jours, vint, le 15 novembre, en compagnie de des Gallars, visiter à Poissy les théologiens allemands. L'un et l'autre eurent avec ceux-ci un entretien familier, amical même, au sujet des affaires religieuses,. et y prodiguèrent les exhortations, les encouragements à la conciliation et à la pacification des esprits, au delà comme en deçà du Rhin. Cet entretien fraternel se termina à la satisfaction de tous ceux qui y prirent part.
Le i 8, les théologiens allemands, toujours bienveillamment accueillis par Jeanne d'Albret, assistèrent chez elle à une prédication de Th. de Bèze. Le 20, ils conférèrent de nouveau avec le roi de Navarre.
Le '2 J , Th. de Bèze les informa par un message qu'il les attendait chez lui, à Saint-Germain, pour leur communiquer une bonne nouvelle. A leur arrivée, ils apprirent par lui que Catherine de Médicis désirait leur parler, et que l'évêque de Valence était chargé de les introduire près d'elle. Avant l'heure indiquée par ce prélat pour la réception, ils se présentèrent, sousla conduite de Th. de Bèze, dans les appartements qu'occupaient, au château, le prince de Condé et Éléonore de Roye. Coligny s'y trouvait. « Nous saluâmes l'amiral, raconte l'un d'eux (i), et lui annonçâmes notre prochain retour en Allemagne. Dans un langage empreint d'une dignité et d'une bonté qui lui sont
(1) Boquiiî. (V. Kluckhohn, loc. cit , p. 22i.)
habituelles, il nous adressa les meilleurs vœux; puis, arrivant à parler de la religion chrétienne, au service de laquelle il consacre toute l'énergie de son àmc, il nous recommanda chaleureusement de travailler à en étendre l'influence salutaire, en nous prémunissant contre tout esprit de discorde. 11 déclara qu'en tout ce qui dépendrait de lui il ne cesserait de concourir à l'avancement du règne de Jésus-Christ : devoir sacré qui lui tenait au cœur plus profondément que jamais; qu'il était convaincu que l'électeur palatin partageait, à cet égard, ses sentiments, et qu'il nous priait d'autant plus instamment de transmettre à ce prince l'expression de sa cordiale sympathie. Aussitôt après, nous fûmes reçus par la princesse de Condé : son accueil fut des plus aimables. Elle aussi nous fit part de ses vives préoccupations et de ses vœux ardents pour l'extension de la piété chrétienne dans les ûmes, et nous exhorta à y concourir par des efforts soutenus. Ce qu'elle savait de l'étendue de ceux auxquels se livrait Frédéric III la portait à désirer qu'il fût informé des prières qu'elle adressait au ciel en sa faveur. Nous vîmes, en môme temps que la princesse, madame de Roye, sa mère, femme d'une rare piété et d'un noble caractère, qui depuis bien des années professe la religion évangélique, dans les voies de laquelle elle a attiré ses filles, son gendre et plusieurs autres personnes. Ses convictions et son zèle motivèrent récemment, sous François II, son incarcération. Douée d'une éloquence réelle et d'un grand amour pour la vraie religion, cette noble dame nous a parlé avec entraînement des sentiments qui l'animent. »
Rapprochons de ce triple hommage ainsi rendu à Coligny, à sa nièce et à sa sœur par les théologiens allemands, le souvenir de l'impression extraordinaire que produisit sur l'un d'eux l'illustre amiral : « Si Dieu, s'écrie Andréa dans l'un de ses récits (i), consent à faire surgir le salut de l'État du milieu des troubles
(1) Chronique wurtcinbergeoise manuscrile deJ. Andréa, ap. IJernhai'd Kugler, loc. cit... p. :JO'J.
qui d(' soient présentement la France, ce sera certainement en faisant de cet homme l'instrument de ses desseins. »
L'entrevue que Boquin et ses collègues eurent avec la reine mère n'offrit rien de saisissant. Catherine leur tint, en se renfermant dans des généralités relatives à l'esprit de support mutuel et de concorde, un langage semblable à celui qu'en cette matière leur a\"ait tenu le roi de Navarre. Après avoir pris congé d'elle et de la cour, les Palatins et les Wurtembergeois revinrent à Paris et reprirent paisiblement, dans les derniers jours du mois de novembre, le chemin de l'Allemagne.
Des Gallars ne tarda point à reprendre celui de l'Angleterre (i). Quant à Th. de Bèze, il dut rester encore (2). Les 23, "24 et 25 novembre, furent expédiées de Saint-Germain trois lettres dont les signataires demandaient aux syndics et conseillers de Genève de l'autoriser à prolonger son séjour en France.
(( Magnifiôques seigneurs, écrivait Jeanne d'Albret (3), nous sommes résolus et advisés retenir pour trois ou quatre mois près de nous vénérable personne M. Théodore de Bèze, espérant que les occasions se présenteront durant ce temps que Dieu se pourra servir de lui pour la paix de son Église et le bien de la république chrestienne. »
Le prince de Gondé ajoutait (4) : « Messieurs et bons amys, j'ay pensé, puisque Nostre-Seigneur a foit si heureusement prospérer le voïage qu'afaict M. de Besze, duquel il s'est servy comme de son instrument à l'édification de son Église, que pour la conservation d'ung tel et si savoureux fruict, vous ne trouverez
(1) Cal. of State pap., ann. 1561, p. 411, 23 novembre. The king of Navarre to tlie queeii of England : « Fraises Ihe manner in which Nicholas des Gallars lias exécutée! his office at Ihe convocation at Poissy for the union of the ditferences of religion. »
(2) Gallasius Martyri, 25 nov. 1561, ap. Baum, app., p. 131 : « Nunc mihi
aheundum est IJeza islhic adhuc haîrebit aliquo tenipore. ac forsan diu, ut
rerum usus ac nécessitas requiret. »
(3) 25 novembre 1561. Archives de la ville de Genève, n" 1713. (i) 2/i novembre 1561. Archives de la ville de Genève, n» 1712.
mauvais que nous l'aions retenu encore pour environ quatre mois auprès de la royne ma seur, et pour ce qu en luy proposant ce retardement, il a foict instance grande sur Tobéissance qu'il vous doibt et veult rendre, affm de luy lever de ma part toutes les difficultés et excuses qu'il pourroit sur ce alléguer et prendre, je vous ay bien voulu escrire ceste lettre pour vous prier trèsaffectueusement, au nom de Dieu, non-seulement luy permettre tel séjour, pardeça, mais expressément le luy ordonner et enjoindre. »
Coligny n'était pas moins explicite dans sa correspondance à cet égard. « Je vous feray, messieurs, disait-il (1), une requeste laquelle je vous prye bien affectueusement de me vouloir accorder, car c'est une chose dont nous avons grand besoin pardeça pour l'advancement et augmentation de nostre Église, à sçavoir que vous nous y laissiez encores le sieur de Bèze, lequel est maintenant en si bon train de servir à la gloire de Dieu et édification de son Église en ce royaulme, que ce seroit grand dommage de l'en destourner. Par ainsy, messieurs, je remets en vous de considérer combien cela importe, et vous prye que en une telle besongne vous nous faciez congnoistre combien vous désirez nous ayder et accommoder de ce qu'est en vostre pouvoir. »
Th. de Bèze, qui avait déclaré au conseil de Genève (2) s'en rapporter à ce qu'il déciderait, reçut promptement l'autorisation de prolonger son absence. Sous le triple patronage de Jeanne d'Albret, de Coligny et de Condé, sa situation, déjà considérable, s'agrandit encore. Il la consacra tout entière au service de la plus sainte des causes.
(1) 23 novembre 15G1. Archives de la ville de Genève, n° 1715.
(2) Dans une lettre du 28 novembre 1561 (archives de la ville de Genève, n° 156i) il disait aux magistrats de Genève : « Je n'ay ny pais ny choses quelconques en ce monde que j'estime me toucher de plus près que vostre ville, en laquelle il vous a pieu me recevoir, et jamais, jour de ma vie, ne seray las, Dieu aydant, de vous faire tout service en quelque endroit que je me puisse trouver, autant que mon petit povoir le pourra porter. »
lO —
Tandis que la prédication évangélique, grâce à lui et à ses pieux protecteurs de la cour, s'affermissait à Saint-Germain, elle s'étendait de proche en proche dans une foule de localités en France. Elle faisait aussi de notables progrès, soit dans les faubourgs de Paris, soit à Paris même, où la mère du prince de Portien, la comtesse de Seninghen, était revenue de Saint-Germain ouvrir l'accès de son hôtel à une assemblée religieuse, « qui fut faicte la veille de la Toussainct, devant les yeux de tout le monde et remparée de la présence des prévosts des mareschaux et de leurs archers, pour empescher qu'il n'y eust émotion de peuple (i)... ))Peu de jours après, les réformés « entreprirent de faire deux presches alternatifs, l'un aux faubourgs de Saint-Marcel, au Heu dit le Patriarche; l'autre hors de la porte Saint- Antoine, au lieu appelle Popincourt. Il serait incroyable de dire quelle affluence de peuple se trouvait à ces nouvelles dévotions : à quoi Gabaston, chevalier du guet, et ses archers faisoient escorte. A Popincourt preschoient VAtilnai/ et VEstaiig; au Patriarche, Maloet Viret (2). » D'intéressants détails sont fournis par Hubert Languet (3) sur les diverses assemblées religieuses qui se tenaient alors à proximité de la capitale, et qui se composaient de deux, de trois, de neuf, de dix et même parfois de quinze mille personnes. La présence des agents de la force publique à ces assemblées témoignait clairement de la tolérance accordée aux protestants par l'autorité supérieure, en dépit des doléances et' des réclamations de l'ambassadeur d'Espagne, du légat, du cardinal de Sainte-Croix (4) et de la plupart des prélats français. Ala diff'érence de tous ces hommes qu'aveuglait l'esprit d'intolérance, « les sei- )) gneurs catholics, au dire d'un contemporain (5), voyaient qu'il
(1) Œuvres d'Est. Pasquier, t. II, p. 87, 88, liv. IV. LeUre xi.
(2) Est. Pasquier, ibid.
(3) Huberli Langueti lib. II, epist. LXii. Voyez l'appendice n» 4.
(i) Voir sa lettre au cardinal Korromée, datée de Poissy, 15 novembre 1561, dans Ayraon, rec. des synodes, t. I, p. 3 à 16. (5) Est. Pasqui«r, ibid.
» leur était nécessaire de caller la voile à la tempeste. ^) Vainement le clergé de Paris, alors essentiellement agressif, rompit-il violemment avec cet état de choses en suscitant le tumulte de Saint-Médard et en se livrant à des excès dont le cours ne fut arrêté que par l'énergique intervention de Tun des fils de la comtesse de Seninghen, assisté de quelques gentilshommes protestants (1); il n'en demeurait pas moins certain que la grave question des réunions pour l'exercice public du culte réformé avait fait, dans l'automne de 1561, un grand pas. Mais il fidlait soustraire enfin ces réunions au régime précaire d'une simple tolérance et leur assurer les garanties d'un régime de liberté légale : nul ne le sentait mieux que Goligny. Il avait amené Michel de rilospital, depuis la clôture du colloque de Poissy, à partager ses idées sur ce point : les efforts combinés de l'amiral et du chancelier, auxquels s'associèrent ceux de plusieurs personnages d'élite, aboutirent bientôt à l'élaboration solennelle du célèbre édit de janvier 1502.
Ici doit s'arrêter notre récit. De l'ensemble des flnts qui y sont exposés ressortira, nous l'espérons, la preuve que les protestants qui se trouvèrent à la cour de Saint-Germain, lors du colloque de Poissy, y servirent efficacement, par leur attitude aussi noble que ferme, la cause de la liberté religieuse, réservée dans notre pays à tant de vicissitudes.
(I) Th. de Bèze, Hist. eccl., t. I, p. G71, (j12.