SONNET A LA HEINE DE NAVARRE
L'excellent bruit, la renommée heureuse Que l'Eternel te donne en terre et cieux, Fait de despit crever tes envieux :
Mesme Satan de rage impétueuse
d'Espagne à l'égard de Jeanne d'Albret opposons les constatations d'un appréciateur impartial, qui se réfèrent à la date de septembre 15G1. ce Les sermons, dit-il (1), continuaient au château de Saint-Germain, en plusieurs endroits sans aucun tumulte, •où se trouvait très-grand nombre de gens de toutes qualités, et s'accreut d'abondant ceste liberté, par l'arrivée de la royne de Navarre dès lors très-affectionnée à la religion, jusques à confirmer tous les autres et principalement le roy de Navarre, son mary, tant par paroles que par exemple de toute vertu, comme à la vérité il se peut et doit dire, que si de nostre siècle il y a eu une dame douée de grande piété, c'estoit celle-ci, comme depuis elle l'a bien monstre jusqu'à la fin. »
Il était naturel que le mouvement religieux qui se manifestait dans les hautes régions de la cour, à Saint-Germain, s'étendît en une certaine mesure à la population enfantine qui vivait au château. Les enfants de Jeaime d'Albret, de madame l'amirale et de la princesse de Condé s'en ressentaient directement, en goûtant les bienfaits d'une éducation franchement chrétienne. Quant aux enfants de Catherine de Médicis, ils subissaient dans la leur le contre-coup des habitudes versatiles et de la politique tortueuse de leur mère, qui, sans plan d'éducation bien arrêté, tantôt stimulait personnellement dans tel ou tel sens la direction de leur intelligence et de leur cœur, tantôt les abandonnait aux mains inexpérimentées et routinières de leurs gouverneurs et
Qui voltiger fait la langue menteuse, Jettant sur toy ses traits pernicieux.
Mais Dieu, ton Uieu, en bref devant tes yeux T'en vengera de façon merveilleuse.
Console-toy donc, ô reine, au Seigneur,
Oui de Satan rejette la louange.
Si le mauvais dit bien du bon, estrange
Est bien tel loz, et tourne à deshonneur. Leur blasme aussi te rend, en plus d'honneur. Lumière en terre, au ciel en gloire d'ange. (1) Bèze, Hist. eccl., t. I., p. 4'J8.
— iode leurs gouvernantes (l). Elevés dans le catholicisme, ils n'en étaient pas moins en contact journalier avec le petit prince de Navarre et sa sœur, avec la jeune Louise de Coligny et ses frères, avec le petit marquis de Gonti, et quelques autres enfants protestants dont les parents entouraient, aii château, la reine mère. Tout en jouant ou se promenant avec ces enfants, ceux de Catherine les entendaient parler, çà et là, de ce qui se passait et se disait dans leurs lamilles, des personnes, ministres ou autres, qui y étaient accueillies, des livres qui y étaient lus, des prédications, des prières, du chant des psaumes; trois des enfants de Catherine, le jeune roi en tête, venaient même d'assister à l'ouverture du colloque, où s'étaient déroulées sous leurs yeux des scènes toutes nouvelles pour eux. Il était à peu près impossible que le concours de ces diverses circonstances ne jetât pas quelque trouble dans leurs idées et n'amenât pas parfois entre eux des divergences d'impressions, des témérités de langage, et même des altercations. On le vit bien lorsque la petite Marguerite de Valois eut à lutter contre les procédés de conversion, tout à la fois incisifs et grotesques, que son frère d'Anjou, néophyte éphémère, s'avisa d'employer vis-à-vis d'elle. Laissons parler sur ce point la victime enfantine, devenue femme.
(1) Peu de mois avant l'ouverture du colloque de Poissy, les états tenus à Pai'is avaient émis le vœu suivant : « Les états désirent que gouverneurs soient » donnez ausdits princes, tels que pour la sincérité et intégrité de leurs vies le .> ray et messieurs ses frères puissent prendre une bonne et saine instruction : » donnant au roy pour gouverneur monsieur l'admirai et monsieur le président » Ferrier {nég. s. fr. 11. p. 833) » — La duchesse de Ferrare exprimant, vers la même époque, à l'ambassadeur d'Angleterre, son opinion sur le gouverneur qu'avait alors le roi, n'hésitait pas à lui appliquer une qualiiication sévère. » The duchess (of Ferrare) said that he (the king) had need of such a one (good » schoolmasler) as his présent one was a very beast and ill alïécted to religion, » and that the cardinal of (^liàliilon had been in hand lately with the queen mo- » ther to remove him ; but that now the malter is more backward Ihan it was. » he had also provided a nian for that charge well instructed in the knowledge of God's word. » (Bedford and Trockmorton to the i)rivy council 2G febr. 1561. State pap. forciyn 15G1, p. 5()5.)
(.(. Je feis résistance, dit-elle (1), pour conserver ma religion, » du temps du sinode de Poissi, où toute la cour estoit infectée )) d'hérésie, aux persuasions impérieuses de plusieurs dames et » seigneurs de la cour, et mesme de mon frère d'Anjou, depuis )) roy de France, de qui l'enfance n'avoit peu éviter l'impression » de la malheureuse huguenoterie, qui sans cesse me crioit de » changer de religion, jettant souvent mes heures dans le feu, )) et au lieu me donnant des psalmes et prières huguenotes, me » contraingnant les porter; lesquelles, soudain que je les avois, )) je les baillois à madame de Curton, ma gouvernante, que Dieu )) m'avoit fait la grâce de conserver catholique, laquelle me me- » noit souvent chez le bonhomme, monsieur le cardinal de Tour- )) non, qui me conseilloit et fortifioit à souffrir toutes choses pour » maintenir ma religion, et me redonnoit des heures et des chap- » pelets, au lieu de ceux que l'on m'avoit bruslés. Mon frère )) d'Anjou et ces autres particulières âmes qui avoient entrepris » de perdre la mienne, me les retrouvant, animez de courroux, » m'injurioient, disants que c' estoit enfance et sottise qui me le » faisoit faire; qu'il paroissoit bien que je n'avois point d'enten- )) dément; que tous ceux qui avoient de l'esprit, de quelque » aage et sexe qu'ils fussent, oyants prescher la vérité s'estoient )) relirez de l'abus de cette bigotterie; mais que je serois aussi )) sotte que ma gouvernante. Et mon frère d'Anjou, y adjoustant » les menaces, disoit que la royne ma mère me feroit fouetter, )) ce qu'il disoit de luy-mesme, car la royne ma mère ne sçavoit » point l'erreur où il estoit tombé; et soudain qu'elle le sçeut, tansa )) fort luy et ses gouverneurs, et le faisant instruire le contraignist » de reprendre la vraye, saincte et ancienne religion de nos pères, » de laquelle elle ne s'estoit jamais départie. Je luy respondis à )) telles menaces, fondante en larmes, comme l'aage de sept à » huit ans où j'estois lors y est assez tendre, qu'il me fist fouetter,
(I) Mémoires de Marguerite do Valois, édit. de i8i2, in-8% p. 6.
)) et qu'il me fist tuer s'il vouloit; que je soufTrirois tout ce que y> l'on me sçauroit faire, plustost que de me damner. »
Le jeune roi demeura, paraît-il, étranger aux querelles religieuses que d'Anjou suscitait à sa sœur; mais que pensait-il en secret, alors qu'ostensiblement il suivait les pratiques du catholicisme? nul ne l'a su. Toutefois, une confidence qu'il fit à Jeanne d'Albret, à une époque à peu près contemporaine de celle des démêlés de Marguerite avec d'Anjou, nous révèle (i) des idées assez arrêtées, de sa part, sur un point fondamental du culte catholique.
Dans le trajet qu'il avait à parcourir en allant entendre la messe, il était d'habitude accompagné par le petit prince de Navarre jusqu'au seuil de l'église. Là les deux enfants se séparaient; l'un entrait, suivi du roi de Navarre, l'autre retournait immédiatement près de sa mère, sur la recommandation formelle de celle-ci (^). Il y avait là, pour le petit roi, matière à réflexion.
Visitant un jour Jeanne d'Albret et se trouvant seul avec elle, il se mit, tout en arpentant son salon et en parlant de mille futilités qui pouvaient occuper un enfant de son âge, à entamer tout à coup avec elle l'entretien suivant :
« Bonne tante, expliquez-moi, je vous prie, comment il se fait » que le roi mon oncle, votre mari, aille chaque jour à la messe, » tandis que vous n'y allez pas, et que mon cousin votre fils, le » prince de Navarre, n'y va pas non plus.
» — Sire, le roi mon mari va ainsi à la messe parce que vous )) y allez, et que, dans un sentiment de juste déférence envers vous, » il croit en cela obéir à vos ordres.
(1) Calend. of State pap. forcifjn, ann. 15G1, p. 415. Throckmorton to the quoen, 20 uovcmh. 1561.
(2) Huberli lAuxgneli Epistolar. lil). II, epist. 56, 20 sept. 1561 ; « Regina Navarnc hoc est sua virtule consecuta, ut etiain suinnie eam venerenlur poutiiicii, «{uaïuvis ad ipsoruni sacra nec accédât, nec patiatur suos libères, aul ulluni ex sua familia accedere. Filius ejus l'egem deduccrc solet usque ad fores teuipli, et, eo ingresso templum, ad matrein redire. »
» — Non, matante, je ne lui ai point donné d'ordres à cet égard )) et je ne désire nullement qu'il agisse de la sorte. Au contraire, » si la messe ne vaut rien, comme je l'entends dire, il peut fort » bien se dispenser d'y assister, sans que cela m'offense aucune- )) ment; car -si j'étais maître de mes actions, comme il l'est des » siennes, et que je pensasse de la messe ce qu'il en pense, je n'y » assisterais certainement pas.
^) — Eh bien! qu'en pensez-vous donc?
» — La reine, ma mère, monsieur de Cipierre et mon précepteui* )) médisent qu'elle est chose excellente, que j'y vois Dieujournel- )) lement; mais j'entends dire par d'autres que Dieu n'y est pas » présent et que la chose est loin d'être bonne. Et certainement, » tante, à ne vous rien cacher, si ce n'était pour faire plaisir à » la reine ma mère, moi-même je n'y assisterais pas. C'est pour- » quoi vous pouvez résolument continuer comme vous avez corn- )) mencé, et le roi mon oncle, votre mari, peut également agir )) en cette matière selon sa conscience, sans me causer le moindre )) déplaisir. Assurément, tante, lorsque je serai mon maître, je )) quitterai la messe. En attendant, gardez, je vous prie, tout ceci » pour vous et ayez soin que rien n'en parvienne aux oreilles de » ma mère. »
Après avoir raconté à Throckmorton et à Thomas Challoner, ambassadeur d'Angleterre en Espagne, qui étaient venus la voir à Saint-Germain, cet entretien que l'un d'eux a consigné dans sa correspondance avec Élizabeth, Jeanne d'Albret ajouta : « N'y )) a-t-il pas, en ceci, pour nous tous un grand encouragement? » Mais, hélas! je ne puis me défendre de certaines appréhensions » à la vue de ce royal enfant. Il me semble qu'il a de trop bonnes )) inclinations, trop de bon vouloir et de trop riches qualités pour » rester au milieu de nous (1). Je le rapproche par la pensée du
(1) Au dire dcRedfordet de Throckmonoa {Cal. of Slatc pap. forcign, "26 febr. 1561), « the duchess of Ferrara coniforted herself willi llie fact of tlie king beiiig for his âge, one of the towardest princes in the ^volid, and liaving a verv
» feu roi Edouard d'Angleterre, dont j'ai entendu vanter la su- » périorité d'esprit et de cœur, et qui a succombé si jeune.
» Je ne doute pas, monsieur l'ambassadeur, dit Jeanne d'Al- )) bret à Challoner en terminant, que les détails que je viens de » vous communiquer n'intéressent à un haut degré votre souve- )) raine : toutefois veuillez ne pas lui faire connaître de quelle » source vous les tenez, et priez-la de ne point les divulguer. »
L'histoire, moins scrupuleuse en ceci que la pieuse reine de Navarre, n'a pas les mêmes motifs de tenir secrets des détails qui contiennent une piquante révélation. La suite de ce récit nous en réserve de nouvelles.
Nous n'avons pas encore épuisé la série des faits extérieurs, concernant les protestants qui se produisirent à la cour de Saint- Germain pendant le colloque. Il nous reste à retracer désormais plus particulièrement ceux qui s'accomplirent à dater du 24' septembre 1561.
Des protestants français ne devaient pas seuls être appelés par les circonstances à la cour de Saint- Germain, lors du colloque de Poissy. On a déjà vu que des protestants anglais, Throckmorton, Challoner, et un protestant florentin, P. Martyr, y figurèrent aussi. Il était en outre réservé à des luthériens allemands d'y foire mie apparition, sous d'assez étranges auspices peu connus jusqu'à ce jour.
Longtemps avant que ne s'ouvrît la séance du 24 septembre, le cardinal de Lorraine, fidèle au plan qu'il avait conçu, non-seulement de restreindre autant que possible le champ de la discussion, mais même de le transformer, « s'estoit avisé (1), à toutes )) aventures, d'un subtil moyen, qui estoit de faire venir en dili-
good \vit, aiiJ being like to do great Ihings, if well instructed ». — Th. de Rèze, dans ses lettres des 3 et 5 octobre 15()1, adressées à l'électeur palatin et à Calvin (ap. Bauni, app. , p. 90, 95), qualifiait le jeune roi de iwince d'une singulière espérance. — Hubert Languet {Epist.Yih. 11, GO) disait de lui, le 17 octobre 1561: « Faxit Deus ut diu rex sit superstes, nam in dies nielioreni spem de se praebet. » (1) lîèze, Hist. ercl., t. I, p. 5:27.
» gence quelques ministres allemands de la confession d'Augs- » bourg, lesquels il délibéroit de mettre en teste aux ministres de » France sur le différend de la cène, afin de les diviser et d'cschap- » perau travers avec tous ceux de son parti. » Gardant secrète sa tactique, il dépêcha à Vieilleville, qui commandait alors à Metz, « un sien espion à gages, nommé Rascalon, lequel de poure co- )) quin l'avoit fait valet de chambre du roi (1)... » Rascalon était porteur d'une lettre ainsi conçue (2) :
(c Cognoissant que nous avons icy faute de quelques docteurs, » gens sçavans qui entendent et puissent parler clairement et dé- )) fendre la confession d'Auguste, chose qui seroit fort à propos » pour servir aux affaires qui s'offrent et se traittent de présent » pardeça: et ayant pensé que d'Alemagne s'en pourroit recouvrer y> aucuns et que vous en avés bien le moyen, j'ay avisé de vous dé- » pescher ce porteur en extrême diligence : vous priant, inconti- » nent la présente reçue, mettre peine de savoir où il y en a des » plus clairvoyants, savans et mieux estimés pour ce faire, qui » soient gens entiers et francs en ceste opinion : et dépescher gens » exprès devers eux et sans y rien espargner, ne remuer, jusqu'à )) trois ou quatre des plus excellens, et les envoyer secrètement et » sans bruit pardevers moy, le plus tost et en la plus grande diliy> gence que faire se pourra, car vous ne sçaurés rien fliire qui me » soit plus agréable, )>
Que fit Yieilleville? on l'ignore. Toujours est-il que, si la séance du 24 eut lieu sans qu'un seul théologien allemand fût encore arrivé, le cardinal de Lorraine eut du moins recours à un expédient qui le mit en mesure d'invoquer, à l'appui de ses menées, une auxiliarité germanique.
Dans cette séance, Bèze avait réfuté, sur la thèse de l'Eglise, le discours prononcé, huit jours auparavant, par le cardinal;
(1) Bèze, Hist. eccl., L I, p. 527.
(2) Bèze, Hist. ceci, t. I, p. 527, 528.
après lui avaient parlé Despence, homme grave et modéré (1), et de Sainctes, petit moine blanc, arrogant et stérile déclamateur; Bèze venait de répliquer lorsque, a là-dessus, raconte-t-il (2), » monsieur le cardinal, au lieu de poursuivre en la conférence, nous )) mit en avant un petit formulaire de la matière de la cène qu'il » avoit extraict d'une plus grande confession faicte et signée par » les ministres du duché de Wurtemberg, l'an 1559, nous disant » que si nous ne voulions signer cela, il ne passeroit plus oultre. » Nous insistasmes au contraire qu'on disputast sur toute nos- » tre confession de poinct en poinct, mays ce fut en vain, qui » fut cause que nous demandasmes delay de deux jours pour )) respondre. »
A cette déviation du débat par l'introduction imprévue de l'élément germanique, Bèze et ses collègues opposèrent, le 56, une réponse péremptoire. Ils la terminèrent par ces paroles adressées à la reine mère, qui perçaient à jour la trame ourdie par le cardinal et le prenaient, tout habile qu'il croyait être, dans ses propres filets (3) : « Madame, pour vous monstrer en brief quel dé- )) sir nous avons de servir à Dieu et mettre vostre majesté en son » repos s'il plaist à messieurs les preslatsdisputersurnostre confes- » sion, nous en sommes prests. S'ils ayment mieux accepterla cony> fessiond'Augsbourg toute entière, nous serons encore plus près » d'appoinctement. Car nous nous trouvons d'accord de la plus )) part, et quant à ce qui reste, on nous trouvera tousj ours prests )) d'escouter raison et la parole de Dieu. S'ils ne veulent ny l'un ny » l'aultre, ce n'est pas raison qu'ils se servent de la confession )) d'Augsbourg pour augmenter les discordes. Car nous savons que » l'intention des très-illustres princes d'Allemagne n'est pas telle,
(1) Ce fut à d'Espeiice que le chancelier de l'Hospital dédia une épître sur la poésie chrétienne qui contient son hymne de Noël. Voy. l'épitre \:i du liv. I" despoésies latines de l'Hospital. — Voy. aussi Haag, Fr. jn-otest. V» Espence (Claude d').
(2) Lettre du 3 octobre 1561 à l'électeur palatin, ap. Bauni, app., p. 89.
(3) Ibid., même lettre.
y> ny la nostre aussy, veii que leurs Églises et les nostres sont de » bon accord contre ce que messieurs les preslats maintiennent ; y) et ce qu'il y a de reste de différent s'accordera bien entre nous y> quelque jour, Dieu aydant, par aultre moyen. Mais si messieurs )) les preslats ont quelque meilleure confession de leur doctrine, )) qu'ils la mettent en avant, et nous sommes prests d'opposer au » contraire ce que Nostre-Seigneur nous a apprins par sa parole. » Le cardinal de Lorraine, piqué au vif, fit une réponse équivoque, entama la question de la cène, et appela à son aide Despence. P. Martyr, qui jusqu'alors avait gardé le silence, répondit à ce théologien. Ne sachant pas le français, il parla en italien; ce dont Charles de Lorraine se fit contre lui, par boutade, un grief auquel Despence, pour sa part, eut le bon goût de ne pas s'associer, au contraire, décernant à P. Martyr des louanges méritées. On rapporte, en effet (l), que, « ainsi que Pierre Martyr, excellent en doctrine et ayant singulièrement traité ceste matière (de la cène) continuoit de parler fort doctement, et jusques à ravir en admiration toute l'assistance, le cardinal dit qu'il ne vouloit avoir affaire à autres qu'à ceux de sa langue : non toutesfois qu'il n'entendist très-bien la langue italienne, et que Martyr ne feust clairement entendu. Despence lors donna ceste louange à Martyr, qu'il n'y avoit eu homme de ce temps qui eust si amplement et avec telle érudition escrit du faict du sacrement que luy. )) Lorsque l'Espagnol Laines, général des jésuites, osa, immédiatement après, dans une harangue furibonde, insulter les ministres en les traitant de loups, de renards, de singes, etc., etc., et donner contre eux à Catherine de Médicis des conseils de violence qui mécontentèrent fortement cette princesse (^2), le cardinal de Lorraine ne reprocha point à ce digne suppôt du légat, comme à Martyr, de s'exprimer en langue italienne. Bèze
(1) Bèze, Hist eccl, t. I, p. 599.
(2) Journal ûc Despence, i26 septembre 1561, ap. Klipffel, Coll. de Poissy^
et Martyr parlèrent de nouveau, mais la discussion ne put aboutir. C'était précisément ce que désiraient la plupart des prélats.
A l'issue de cette séance, qui venait de clore brusquement la série des conférences générales, auxquelles allaient succéder désormais de simples conférences particulières, le roi de Navarre jugea opportun d'appeler à Saint-Germain des théologiens allemands. Il était au courant des artifices employés par les Guises pour capter, par un étalage de belles paroles que démentaient d'ailleurs leurs actes, les bonnes grâces des princes d'Allemagne; il demeurait convaincu que le cardinal de Lorraine, qui, du, fond de l'âme, repoussait la confession d'Augsbourg, ne l'avait invoquée que pour la jeter dans la discussion comme un brandon de discorde, et que le but de cet astucieux prélat était d'inciter par là les deux grandes fractions du protestantisme à engager entre elles une lutte qui tournât à leur détriment mutuel, (c Quand je m'apperçus, nous apprend Antoine de Bourbon lui-même (i), en parlant de Charles de Lorraine, quelles étaient les intentions perverses de cet homme, j'éprouvai le vif désir de voir intervenir au débat les docteurs qui, mieux que tous autres, étaient aptes à confondre ses manœuvres au sujet de la confession d'Augsbourg. » Il est permis de croire que ce désir était en outre inspiré parle chimérique espoir que la confession d'Augsbourg, doctement exposée et débattue, pourrait servir à opérer un rapprochement entre protestants et catholiques. Quoi qu'il en soit, le roi de Navarre, pour invoquer en ce moment l'appui de la théologie germanique, n'eut qu'à se reporter à une ouverture qui lui avait été faite naguère, et dont il se reprochait peut-être de n'avoir pas jusque-là suffisamment tenu compte.
Le 12 juin 156], Christophe, duc de Wurtemberg, lui avait
(1) A. Kluckhohn, Bricfe Friedrich dos Frommm, Kurfiirsten von dcr Pfalz. ErstcrBaiid, n° U4, p. 21*J.
envoyé un ambassadeur (1), chargé d'annoncer que rien ne semblait plus urgent à son souverain que de convoquer immédiatement, en France, un synode national, aux délibérations duquel seraient invités à prendre part divers docteurs, surtout des docteurs allemands, afin de combattre les erreurs du papisme en leur opposant la pure doctrine de l'Evangile. Christophe offrait son active coopération pour l'accomplissement de cette œuvre sainte. Calvin avait dissuadé Antoine de Bourbon de suivre les conseils venus d'outre-Rhin, en lui écrivant : « Nous avons entendu que le duc de Wirtemberg vous sollicite à procurer que la confession d'Augsbourg soit reçeue en France : mais, au nom de Dieu, pansez comme la confession de foy que les Églises de France ont juré de suivre et maintenir a esté ratifiée, et quand il n'y auroit signature telle de sang des martyrs, puisqu'elle est extraite de la pure parole de Dieu et qu'elle a été présentée au roy et à son co'nseil, vous ne la pouvez rebouter ny mesme obscurcir, que Dieu ne s'y oppose et vous monstre par effect qu'il veut estre crû et ouy. Touchant la confession d'Augsbourg, comment le duc de Wirtemberg vous ose-t-il prier de la recevoir, veu que luy et ses semblables en condamnent l'auteur, qui est Mélanchton? Toutesfois nous le laissons à part, veu qu'on luy a fait jouer un personnage pour parler de ce qui luy est du tout incongneu. Le faict est tel que ceux qui seYenomment de ce party-là sont comme chiens et chats (^2). » Le roi de Navarre, paraissant n'attacher qu'une médiocre importance aux vues de Christophe, s'était contenté de répondre à l'ambassadeur wurtembergeois, qu'il attendait la grande ambassade que les princes allemands se proposaient d'envoyer en France. Il savait, en effet, que, depuis le mois de janvier 1561, l'électeur palatin soutenait, avec les principaux membres de l'assemblée qui avait siégé à
(1) Bernliard Kugler, Christophe Herzog zu Wirtemberg. Stuttgart, 1872, Zweiter Band, p. 303, 304.
(2) Lettres franc., t. II, p. 421 , 422. Août 1561.
Naumbourg, d'activés négociations pour qu'on se décidât à envoyer une ambassade à la cour de France, afin d'appuyer près d'elle la cause des réformés; mais il ignorait alors que cette ambassade ne pourrait pas avoir lieu, à raison du i-efus que feraient le Palatinat et la Hesse de prendre parti pour la confession d'Augsbourg contre le calvinisme (1). Du reste, ni lors de la réponse qu'il avait faite à l'envoyé de Christophe, ni depuis, Antoine de Bourbon n'avait exprimé le moindre désir que des théologiens allemands fussent députés au colloque projeté. Son silence à cet égard avait excité un certain mécontentement. En effet, un agent diplomatique de l'électeur Auguste de Saxe n'avait pas tardé à entendre dire, dans Paris; que le duc Christophe, son fidèle allié Wolfgang, comte palatin du Rhin, duc de Deux-Ponts, et les ducs saxons, éprouvaient un véritable dépit de ce qu'on n'eût pas ménagé l'accès du colloque à des représentants éminents du luthéranisme, tels que Jean Brenz, Nicolas Gallus et Mathias Flacius(^).
A la vue de l'attitude prise, au colloque, par le cardinal de Lorraine, le roi de Navarre se souvint des théologiens allemands qu'il avait laissés dans un oubli momentané, et dépêcha aussitôt un personnage de confiance vers l'électeur Frédéric et le duc Christophe pour les prier d'envoyer à Saint-Germain des théologiens de renom.
Tandis que le roi de Navarre mettait ainsi à exécution la résolution que lui avait inspirée la séance du 24 septembre. Th. de Bèze, rendant compte de cette même séance à l'électeur palatin, lui disait : a Monseigneur, Vostre Excellence peult aysément appercevoir par ce discours comme Satan, l'ancien ad-
(1) A; Kluckhohn, Briefe Friedrich des Frommen, introduction, p. lxv.
(2) Hub. Langueti Epislol. lib. II, epist. LVii : Duces Saxoniœ, Bipontinus et Virtembergensis œgrc ferunt hue non esse accersitos Illyricum, Gallum, et Brentiuni, etc., ut eorum arbitrio rebgio constitueretur, et sunt persuasi plerosque hic fuisse ejus animi, ut isti praecipue vocarentur; de Brentio forte fuit cogitatum, de aliis scio non fuisse
versaire des Églises de Dieu, se voyant n'estre le plus fort en se servant de la papauté, tasche debrouillerles Églises de France et d'Allemagne par ceulx qui n ayment ny les uns ny les autres. Cela seroit un grand malheur non-seulement pour les enfants de Dieu, mais aussi pour ce royaume que Dieu veuille conserver après tant de travaux et afflictions qu'il a soustenues. Cela estant bien considéré selon l'excellente prudence que Dieu vous a donnée et à tant d'aultres très-illustres princes d'Allemagne, nous nous asseurons que vous sçaurez- bien descouvrir et empescher toutes les faulses et malheureuses entreprises et menées de ceux qui voudroient bien nous ruiner les uns par les aultres et en faire leur triomphe, quoy qu'ils sachent bien se déguiser en toute sorte (1). »
Th. de Bèze ne se borna point à soutenir de sa parole savante et spirituelle une lutte au terme de laquelle il n'entrevoyait guère d'autre succès à obtenir qu'un peu de justice à l'égard de ses coreligionnaires de la part d'un monde ignorant, qu'on avait jusqu'alors abusé sur leur doctrine (^) ; il fit plus, en se décidant à passer de la parole à l'action, dans une circonstance caractéristique qui suivit de cinq jours la séance du 24 septembre.
Un mot d'abord sur les faits généraux desquels cette circonstance se dégagea.
Les protestants français, quelles que fussent les rigueurs insensées de la législation alors en vigueur, qui les atteignait nonseulement dans la manifestation de leur croyance, mais jusque dans les actes les plus importants de la vie domestique, n'en étaient pas moins résolus à se prévaloir, chaque fois que cela
(\) Lettre du 3 octobre 1561, ap. Baum, app., p. 90.
Câj'Beza Calviiio, 27 septembre 15G1, ap. Baum, app., p. 75 : Ne mireris nos esse tam verbosos; scito nos studio id facere, quoniam ex hoc coUoquio nulluni niajorem fructuni speramus quam ut cognita ac perspecta nostra causa, qui per ignorantiani nos damnabant, saltem œquiores nobis fiant , ueque est, Dei gratia, cur nos laboris pœniteat.
leur devenait possible, de la tolérance qui leur était accordée en 1561, en devançant, par la pratique, la consécration du principe de la liberté religieuse, qu'ils ne cessaient de revendiquer depuis un an, par l'organe de leurs généreux protecteurs à la cour. C'est ainsi qu'en ce qui concernait la profession extérieure de leur foi et sa propagation, ils se réunissaient pour l'exercice public de leur culte, et travaillaient activement à la dissémination des saintes Écritures et de divers livres, soit de piété, soit de controverse. C'est ainsi encore qu'en ce qui concernait leur vie de famille, ils s'attachaient à faire intervenir publiquement le ministère des pasteurs dans la célébration de leurs mariages et dans l'administration du baptême de leurs enfants. Mais, si leurs efforts sur ce double point, accomplis en exécution des articles 38 et 34 de la discipline ecclésiastique du 28 mai 1559(1), avaient réussi dans certains cas isolés, à peine en était-il resté quelque trace. L'histoire, en effet, ne mentionne qu'un très-petit nombre de baptêmes administrés C^) et de mariages bénits (3) par des pasteurs, de mai 1559 à septembre 1561. Ce fut à cette dernière époque seulement que s'offrit l'occasion de détacher, avec éclat, du ministère des ecclésiastiques catholiques, au nom des familles protestantes, l'accomplissement d'actes religieux qui, de droit, rentraient dans les attributions exclusives des pasteurs.
(1) Art. 33 : « Les mariages seront proposés .au consistoire, où sera rapporté le contract du mariage passé par notaire public, et seront proclamés deux fois pour le moins en quinze jours : après lequel temps se pourront faire les espousailles en l'assemblée. Et cest ordre ne sera rompu sinon pour grandes causes, desquelles le consistoire congnoistra. » — Art. 3i : « Tant les mariages que les baptesmes seront enregistrés et gardés soigneusement, en l'église, avec les noms des père et mère et parrains des enfants baptisés. »
(2) Bèze, Hist. eccl, l. 1, p. 2U1, 337, 393.
(3) En 1559, « Léopard visita l'isle d'Oléron et y feit les premières espousail- )' les selon la façon reçeue en l'Église réformée. »(Bèze, Hist. eccl., t. I, p. 206.) « En 1560, les ministres Labergerie et Desmeranges, violemment séparés de » leur troupeau d'Orléans, ayant entendu qu'il y avoit quelques enfans à baptiser » et quelque mariage à faire, retournèrent tout soudain et dès lors recommen- > cèrent l'exercice du ministère. » {Ibid., p. 291.)
Cette occasion fut, cVaccord avec la reine de Navarre et autres membres éminents de l'Église réformée, saisie avec empressement par Th. de Bèze. Sans faiblesse comme sans jactance, à proximité des regards de la cour et de l'assemblée des prélats, il tint à honneur de procéder solennellement, avec une publicité exceptionnelle, à la célébration du mariage de protestants appartenant l'un et l'autre à de grandes familles de France.
Des deux fiancés sur l'union desquels il devait appeler la bénédiction divine, l'un était le cousin de Jeanne d'Albret, Jean de Rohan, seigneur de Fontenay, second fils de René premier du nom, vicomte de Rohan, et d'Isabelle d'Albret, fille de Jean, roi de Navarre; l'autre était la nièce de la duchesse d'Étampes, Diane de Barbançon, fille de Michel de Barbançon, seigneur de Cany, et de Péronne de Pisseleu (i), sœur aînée d'Anne de Pisseleu, femme de Jean de Brosse dit de Bretagne, duc d'Étampes.
Le 29 septembre 1561 devait se tenir à Saint-Germain une assemblée générale des membres de l'ordre de Saint-Michel, précédée d'une messe, dite messe de l'ordre, à laquelle Louis de Bourbon, Golignyet quelques autres chevaliers noiiûAe.'à désiraient ne point assister (2); aussi ce jour fut-il précisément celui qui, de concert avec eux et Jeanne d'Albret, fut choisi pour la célébration du mariage de Jean de Rohan et de Diane de Barbançon, à Argentcuil (3).
Dans ce bourg arrivèrent, au jour et à l'heure fixés, la reine de Navarre, le prince et la princesse de Condé, l'amiral et sa femme,
(1) Voir la correspondance de Calvin avec cette dame. {Lettres franc., t. L p. 281, 295 et 335.)
(2) Hub. Langueti Epistol. lib. II, epist. LVii : «In die Micliaelis (1561) plerique ex equilibus non accesserunt ad eani missani (\wx. dicitur Ordinis : Eo ipso dieunus ex familia de Rohan celebravit nuptias in pago vicino auLx, Beza ministro, et liabente concioneni. »
(3) Eslienne Pasquier, Lettres., liv. IV, let. xi. « A la Saint-Michel dernier, la » royne de Navarre, à la vue de tout le peuple, a fait solenniser, à l'nsage da » Genève, le mariage d'entre le jeune Rohan et la Brabançon, au bourg d'Ar- » genteuil, par Bèze. »
le comte et la comtesse de la Rochefoucauld, le duc de Longueville, ainsi que plusieurs seigneurs et dames de haut rang, qui venaient entourer de leur sympathie et de leurs vœux les jeunes fiancés et leurs parents.
Bientôt, s'adressantà un auditoire profondément recueilli, Bèze inaugura la solennité du jour (1) par ces paroles : « Notre aide » soit au nom de Dieu qui a fait le ciel et la terre ! Amen... »
Il caractérisa ensuite en traits saisissants, d'après la parole divine, l'institution du mariage chrétien, et ajouta :
(( Vous doncques, Jean de Rohan, et vous, Diane de Barbançon, ayans la connoissance que Dieu l'a ainsi ordonné, voulezvous vivre en ce sainct estât de mariage que Dieu a si grandement honoré? Avez-vous un tel propos, comme vous tesmoignez icy devant sa saincte assemblée, demandans qu'il soit approuvé ? >
(( Oiiy », répondit chacun des deux comparants.
Bèze alors continua en ces termes :
(( Je vous prcn tous qui estes icy présens, en tesmoins, vous priant en avoir souvenance : toutesfois s'il y a aucun qui y sache quelque empeschement, ou qu'aucun d'eux soit lié par mariage avec autre, qu'il le die. »
Personne n'ayant élevé la voix, Bèze reprit :
« Puisqu'il n'y a personne qui contredise, et qu'il n'y a point d'empeschement, Nostre-Seigneur Dieu confirme vostre sainct propos qu'il vous a donné : et vostre commencement soit au nom de Dieu qui a fait le ciel et la terre ! Amen. »
Après quoi, Bèze s'adressant à l'époux :
« Vous, Jean de Rohan, lui dit-il, confessez icy devant Dieu et sa saincte congrégation, que vous avez pris et prenez pour
(1) Pour retracer les principaux détails de cette solennité, nous nous référons scrupuleusement à un très-rare petit manuel de cinquante-six pages in-12, sans indication do lieu d'impression, intitulé : « La forme des prières ecclésiastiques, avec la manière d'administrer les sacremens et célébrer le mariage , et la Visitation des malades, par Jean Rirery, 1561. »
bo
vostre femme et espouse Diane de Barbançon icy présente, laquelle promettez garder, en l'aimant et entretenant fidèlement, ainsi que le devoir d'un vray et fidèle mary est à sa femme : vivant sainctement avec elle, luy gardant foy et loyauté en toutes choses, selon la saincte parole de Dieu et son sainct Evangile? ))
« Ouy », répondit Jean de Rohan.
Se tournant ensuite vers l'épouse, Bèze lui dit :
« Vous, Diane de Barbançon, confessez icy devant Dieu et sa saincte assemblée, que vous avez pris et prenez Jean de Rohan pour vostre légitime mary, auquel promettez obéir, luy servant et estant susjette, vivant sainctement, luy gardant foy et loyauté en toutes choses, ainsi qu'une fidèle et loyale espouse doit à son mary, selon la parole de Dieu et le sainct Évangile ? »
« Oui )), répondit Diane de Barbançon.
Bèze termina par l'allocution et la prière suivantes :
(( Le Père de toute miséricorde, qui de sa grâce vous a appelez à ce sainct estât, pour l'amour de Jésus-Christ son fils, qui par sa saincte présence a sanctifié le mariage, faisant là le premier miracle devant ses apostres, vous doint son Saint-Esprit, pour le servir et honorer ensemble, d'un commun accord ! Amen.
» Ecoutez l'Évangile comme Nostre-Seigneur veut que le sainct mariage soit gardé, et comme il est ferme et indissoluble, selon qu'il est escrit en saint Matthieu, au dix-neuvième chapitre (suit la lecture du texte). Croyez à ces sainctes paroles que Nostre-Seigneur Jésus a proférées, comme l'évangéliste les récite : et soyez certains que Nostre-Seigueiir Dieu vous a conjoints au sainct mariage : parquoy vivez sainctement ensemble, en bonne discrétion, paix et union, gardant vraye charité, foy et loyauté l'un à l'autre, selon la parole de Dieu.
» Prions tous d'un cœur Dieu nostre Père : . » Dieu tout-puissant, tout bon et tout sage, qui dès le com-
— 5G — mencement as préveu qu'il n'estoit point bon que l'homme feust seul : à cause de quoy tu luy as créé une aide semblable à luy et as ordonné que deux fussent un, nous te prions et humblement requérons, puisqu'il t'a pieu appeler ceux-cy au sainct estât de mariage, que de ta grâce et bonté leur veuilles donner et envoyer ton Sainct-Esprit, afin qu'en vraye et ferme foy, selon ta bonne volonté, ils y vivent sainctement : surmontans toutes mauvaises affections, édifians les autres en toute honnesteté et chasteté : leur donnant ta bénédiction ainsi qu'à tes fidèles serviteurs Abraham, Isaac et Jacob; qu'ayans saincte lignée ils te louent et servent^ apprenans icelle et la nourrissans en ta louange et gloire, et à l'utilité du prochain, en l'avancement et exaltation de ton saint Évangile. Exauce-nous, Père de miséricorde, par Nostre- Seigneur Jésus-Christ ton très-cher fils ! Amen.
)) Nostre-Seigneur vous remplisse de toutes grâces et en tout bien vous doint vivre ensemble longuement et sainctement... »
La solennité ainsi accomplie à Argenteuil, et qualifiée par les contemporains (le mariage a la mode de Genève (i), doit demeurer dans l'histoire comme un fait mémorable tout à l'avantage de la cause protestante. En effet, si, d'un côté, comme cela se conçoit aisément, ce fait souleva l'indignation du parti catholique, qui cria au scandale (2), de l'autre, il n'encourut nullement la censure du gouvernement, dont la sage réserve fut interprétée par les pasteurs dans le sens d'un encouragement tacitement accordé à l'exercice de leur ministère. C'est ce qu'atteste Estienne Pasquier (3) lorsqu'il dit, au sujet du mariage célébré le 29 septembre à Argenteuil : « Cet acte, ainsi fait presque
(1) Journal du chanoine Bruslart, Mém. de Condé, t. I, p. 54. — Est. Vàsquier, OEuvr. compL, liv. IV, 'lettre xi. — Cal. of Stat pap. forcif/n, ann. 1561, p. 300. Throckmorton 1o the queeii,9 octobre : « M. de Bèze manied them publickly after the iiiauner of Geneva. »
(2) Juiinial de Bruslart, loc. cit. «...Qui fust un grand scandale, et contre la î religion chrestienne. »
(3) OEuvres compl., liv. IV, lettre x'.
aux portes de Paris et de Saint-Germain en Laye où le roy séjournait, n'ayant esté controulé, a grandement accru le cœur des ministres. »
Le jour même où, dans la matinée, il avait béni ce mariage, Th. de Bèze, de retour à Saint-Germain, y assista (1) à l'ouverture de conférences particulières qui s'entamèrent entre lui, Martyr, des Gallars, Marlorat et de l'Espine, d'une part, et Jean de Montluc, évêque de Valence, du Val, évoque de Sôes, et trois docteurs, Despence, Salignac et Boutelier, d'autre part.
Le fait de la brusque interruption de la discussion générale et publique au colloque, à la date du '26 septembre, avait été immédiatement exploité par les prélats comme impliquant la défaite des ministres; mais ceux-ci avaient d'avance réduit à sa juste valeur le triomphe prétendu de leurs adversaires, en écrivant, antérieurement au 26 septembre, aux fidèles de l'Église de Rouen (2) :((... A grand'peine sommes-nous entrés au combat et toutesibis nos contredisans pressent desjà la victoire. Cela nous fait plustost rire que pleurer et juger pour certain que Flialeine leur fimdra devant qu'ils soient à mi-chemin. Nous ne sommes pas icy venus pour faire monstre de ce que Dieu nous a donné de sçavoir, mais pour maintenir modestement sa vérité, dont nous sommes résolus par sa parole, et pour apprendre encores davantage s'il nous est monstre. Mais nous pouvons dire, devant Dieu, qu'outre ce qu'il n'a tenu à quelcun de nos contraires que nous n'ayons oublié toute modestie, on ne nous a encores baillé moyen de rien apprendre, mais bien d'estre confermés en ce que nous avons toujours soupçonné qu'il adviendroit, c'est à savoir que les plus sages se tairoient, les moyenneurs seroient bien empeschés, les fols parleroient le plus haut, et ceux qui se vendent enlleroient leur cornemuse : le surplus, qui est encor en la main de Dieu, déclarera comme nous nous asseurons de quel
(1) Rèze, Hist. ccd.,i. I, p. OOG.
(2) Bèzc, llist. eccl, t. I, p. 590.
costé esl la vérité que nous avons maintenue jusques icy en bonne conscience. »
Ce fut également en bonne conscience que Bèze et ses quatre collègues soutinrent la cause de la vérité évangélique dans les conférences particulières. Les hommes avec lesquels ils eurent cette fois à discuter étaient honorables, savants, mesurés, et animés d'intentions conciliantes (2). Ces conférences aboutirent à la rédaction en commun d'un formulaire sur la sainte cène, qui, présenté le 4 octobre aux prélats assemblés p Poissy, fut rejeté par eux, le 9 du môme mois, comme insuffisant, captieux et plein d'hérésie. A ce formulaire ils en opposèrent un autre, rédigé à leur instigation par les docteurs de la Sorbonne, et pressèrent le roi de contraindre les ministres à y souscrire, sous peine, en cas de refus, d'être immédiatement expulsés du royaume !
La mesure était comble : les ministres répondirent à l'intolérance des prélats par un refus formel.
Ainsi se termina le colloque de Poissy. S'il ne put amener entre les deux religions une conciliation que la nature des choses rendait d'avance impossible, il offrit cependant cet avantage de faire ressortir,. dans une certaine mesure, la nécessité d'une reconnaissance officielle du protestantisme devant la législation du pays. Sans obéir de suite, il est vrai, à cette nécessité, le gouvernement crut devoir, du moins, persévérer, à l'issu du colloque, dans les voies d'une tolérance de fait que, depuis plusieurs mois, il avait généralement suivies.
Il donna une première preuve de ses intentions à cet égard en s'abstenant de toutes mesures coercitives vis-à-vis des ministres. Il fit plus : il les laissa libres de reprendre en pleine sûreté le chemin de leurs Églises respectives, ou de prolonger, s'ils le préféraient, leur séjour à Saint-Germain.
(2) Bèze lui-inènie n'iiésitait pas à les qualifier de « gens doctes et traictables. » (Lettre du ,'} octobre 1561 à l'électeur palatin, ap. Dauni, app., p. 90.)
Quelques-uns quittèrent de suite cette ville; d'autres différèrent leur départ.
Merlin les avait devancés tous, dès le 6 octobre, pour retourner à Genève, sur la demande de Calvin (i), qui, le 24 septembre, avait prié l'amiral de consentir à se séparer momentanément de son excellent aumônier. On aime à entendre Coligny parler de Merlin dans des termes tels que ceux-ci : « Je vous renvoyé monsieur deMontroy, présent porteur, lequel j'ay tousjours retenu auprès de moy, et vous diray que j'ay reçu aultant de contentement de luy en ses exhortations et bonnes mœurs que d'homme que j'aye jamais ouy,si est-ce que je vous priray encore que s'il y avoit moyen que vous en puissiez passer, me vouloir accommoder; j'entendz que je essaye de recouvrer quelque ministre de par deçà, et où je ne le pourrois faire, que vous feussiez contens de me le renvoyer et pour résider auprès de moy, car voulant faire la profession que je veulx faire, je seroys bien marry de demeurer sans en avoir ung. Ce faisant vous m'obligerez de tant plus à vous servir (2) , »
Au moment même où les ministres venaient de refuser de souscrire le formulaire que l'assemblée des prélats prétendait leur imposer, le prince de Condé, s'adressant aux magistrats de Zurich, s'empressa de rendre aux qualités éminentesde P. Martyr l'hommage suivant (8) : « Magnifiques seigneurs, encores que le roy monseigneur, laroine sa mère et tous les plus grands de ceste compagnie vous facent assés suffisant et ample tesmoygnage par les lettres qu'ils vous escrivent du bien et contentement qu'ils ont reçu de monsieur Martir, lequel vous avez si libéralement envoie par deçà afin d'aider par son docte savoir à esclarcir les doubtes et diftérentz dont nostre relligion est aujourdhuy perturbée en ce roïaume, si ma-il semblé, pour le lieu auquel il a pieu à Dieu
(I) Lettres franc., t. 1, p. 4"2l), 430.
C2) Lettre du 6 octobre 1561. (Archives de la ville de Genève n» 1715.)
(3) Lettre du 10 octobre 1501, ap. Bauni, app., p. 101.
dès ma naissance, me y faire tenir et appeller, mon devoir de ma part ne vous celler de combien en moy mesme je ressens la commune utilité que apporte sa honorable vieillesse pour la tranquillité et concorde que chascun doibt attendre en debvoir réussir, etc., etc. »
Martyr, de son côté, vivement touché de l'accueil favorable qu'il avait trouvé à la cour de Saint-Germain, n'oubliait pas les personnes recommandables qui lui en avaient flicilité l'accès. Aussi, vers l'époque à laquelle Condé parlait de lui aux magistrats de Zurich, exprimait-il à ces derniers combien il était sensible aux remercîments qu'ils avaient adressés , à son sujet, à Coignet, représentant de la France en Suisse. Il le leur dépeignait comme un personnage distingué, non moins rempli d'estime et de dévouement pour eux, que de bienveillance pour lui (1).
Cependant quel parti avaient pris l'électeur palatin et le duc de Wurtemberg relativement aux théologiens de renom que le roi de Navarre les avait priés, en septembre, d'envoyer à Saint-Germain?
Chacun de ces princes avait déféré de suite aux désirs d'Antoine de Bourbon : Frédéric III, en envoyant son prédicateur de cour, Michel Diller, et un Français, Pierre Boquin, professeur de théologie à Heidelberg, frère de Jean Boquin, que les Églises de Saintonge avaient député au colloque de Poissy; et Christophe, en députant trois théologiens, Jacques Beurlin, chancelier de l'université, Balthazar Bidembach, prédicateur de la cour, et le docteur Jacques Andréa, auxquels il avait adjoint, comme auxiliaire, le conseiller Melchior de Salhausen, connaissant la langue française.
Partis d'IIeidelberg et de Stuttgard dans les premiers jours
(I) Nam proîlerea quod mihi omnia ejus officia praisto seinper fuerunt, illuni judico vcstraMlignitatis atquo aniplitudinis (jimm observanlissimuin, tumamantissimiiin. ^Lelt. 17 octobre 15GI, ap. IJaum, app.,p. lOG.)
— GI — d'octobre 1561, ces divers personnages n'arrivèrent à Paris que le 19 du môme mois, alors que le colloque de Poissy et les conférences particulières avaient pris fin. Nous verrons bientôt quels rapports ils soutinrent avec la cour de Saint-Germain et les protestants éminents qui s'y trouvaient encore.