Les protestants français et l'Amérique
Je me défends de vouloir vous présenter dans ces pages rapides une leçon de rentrée. Nous avons tenu cette année à avoir notre séance d'ouverture solennelle. C^était une façon de dire notre foi dans le plus immédiat avenir. Mais nous ne sommes pas encore rentrés dans notre vie normale. Nos étudiants de 1914 sont ou morts ou blessés ou prisonniers ou au front. Dans ces circonstances, j'ai voulu simplement vous présenter quelques pages destinées à signaler l'intérêt et l'importance d'un chapitre d'histoire qui devra être étudié de plus près, ici, après la guerre, je veux dire le rôle de la France en Amérique et plus particulièrement le rôle joué par les Protestants français sur cette terre américaine d'où devait, en 1918, venir le salut de la France et la libération de l'Europe.
Il y a quelques semaines — c'était à la veille de roffensive allemande de juillet — on pouvait voir une voiture d'état-major arrêtée à Saint-Dié devant une maison de modeste apparence qui ne se distinguait de ses voisines que par une plaque indiquant que derrière ces murs avait été imprimé en 1507 le livre qui contenait pour la première fois le mot America.
Un ancien élève de cette maison, M. l'aumônier militaire Pannier avait tenu à faire faire au D*" Macfarland qui était alors l'hôte de la France ce pèlerinage historique.
11 avait eu raison. Nous voyons aujourd'hui avec des yeux agrandis chaque jour par un plus grand étonnement que ce fut
une grande chose que l'apparition de FAmérique dans le monde des sociétés organisées.
Ce fut d'abord un mot imprimé dans un coin obscur des Vosges, puis une terre de colonisation, une tentation pour les aventuriers, un refuge pour les proscrits et les persécutés. Aujourd'hui, c'est un peuple immense, le plus riche, le plus émancipé, le plus religieux des peuples. L'Amérique contient en gros cent millions d'habitants. Mais quand elle sera peuplée dans la proportion de l'Angleterre, par exemple, elle pourra contenir mille millions d'habitants. C'est aujourd'hui la plus grande force morale du monde, c'est la plus riche réserve d'un avenir illimité.
Si Pon s'en tient aux chiffres et aux proportions, nous ne sommes rien, nous Français, en face d'aussi vastes espaces et d'aussi larges pouvoirs.
Mais, si l'on consulte l'histoire, on s'aperçoit que la réalité américaine est un produit, le résultat additionné d'efforts multiples et séculaires déjà accomplis par des peuples différents. Nous aussi. Français, et spécialement les protestants français, nous pouvons réclamer notre part dans l'honneur d'avoir contribué à la formation du noble pays dont la gloire la plus pure est d'avoir été représentée depuis sa libération par des hommes comme Washington, comme Jefferson, Lincoln, Grant, Garlîeld, Roosevelt ou Wilson.
Cette revendication peut surprendre car, jusqu'à ces derniers temps, on peut bien dire qu'en général les Américains connaissaient aussi peu la France que nous ne connaissions l'Amérique. Pour ma part, j'ai « découvert l'Amérique », il y a quelques années, en lisant un article d'une revue intitulé : « Qu'est-ce que l'Amérique peut encore apprendre de la vieille Europe? » Le résultat de l'enquête était singulièrement négatif. L'auteur concluait que tout ce que l'Amérique pouvait importer d'Europe, c'était sa manière de comprendre les wagons de chemins de fer, les nôtres étant plus commodes pour une plus rapide évacuation. Je crois qu'on aurait beaucoup étonné l'auteur de l'article en lui révélant ce que l'Amérique doit au vieux Monde.
D'autre part, j'ai lu dans un livre du célèbre Carnegie* qu'en ce
1. Carnegie, La Démocratie triomphante, p. 122, trad. Maillet, Paris, Flammarion. - -^
qui concerne particulièrement la France, l'apport de notre pays pouvait être considéré comme une quantité négligeable.
Ecoutons-le : « Le Français n'est pas un animal migrateur. G^est un grand honneur pour l'Amérique que d'avoir attiré trois cent mille de ces gaulois sédentaires. Ce nombre est si petit que l'influence française sur le caractère national est insignifiante. Les Français sont les cuisiniers et les Epicures du monde. L'Amérique leur est redevable de bonne cuisine, des (( Delmonicos », restaurants français qu'on trouve dans les principales villes Pour le costume féminin, nous devons beaucoup
à l'influence française. Tous mes amis d'Angleterre estiment que la femme américaine s'habille infiniment mieux que sa sœur anglaise. L'honneur de ce verdict flatteur revient à la France. »
Et c'est tout. Et c'est peu. Je crois que depuis quatre ans nos bons amis d'Amérique ont appris à connaître une autre France que celle des cuisiniers, des Epicures^ et des bons faiseurs en modes pour dames. L'autre jour, un ami d'Amérique nous disait que dans son pays un orateur qui cherchait un succès facile n'avait qu'à prononcer un mot, celui de France, pour voir aussitôt sa parole couverte d^applaudissements.
Il y a donc quelque chose de changé déjà. Ah! c'est que, entre aujourd'hui et la date de la publication du volume de Carnegie, il y a eu le sang français coulant à flots sur la Marne et l'Yser, à Verdun et en Champagne, il y a eu la résistance française, le sacrifice français pour le salut de la liberté et de la civilisation.
Cependant, les deux peuples désormais associés dans une œuvre magnifique de progrès mondial, se connaissent-ils assez? Ont-ils assez pénétré les causes profondes du mouvement qui les a rapprochés et qui a fait, par exemple, que la parole de Wilson a trouvé chez nous une quasi-unanime acclamation? Je ne le pense pas, et c'est pourquoi je voudrais apporter ma modeste pierre dans l'œuvre nécessaire d'une connaissance plus intime, d'une pénétration plus profonde de l'âme des deux peuples.
Je voudrais donc prendre le contre-pied de l'affirmation de Carnegie — qu'il ne maintiendrait sans doute plus aujourd'hui — et vous montrer ce que la puissante Amérique d'aujourd'hui doit dans le passé, non pas à la France tout entière, le sujet serait trop vaste, mais spécialement au Protestantisme français.
Le sujet, bien qu'apparemment ignoré par Carnegie, n'est pas entièrement neuf. Il y a toute une littérature déjà consacrée au point d'histoire qui nous occupe. Et pourtant il reste beaucoup à faire. En 1907 déjà, un historien américain, Rosengarten^ constatait que la colonisation française en Amérique n'avait pas encore reçu toute l'attention qui lui est due et avant lui l'écrivain français Le Braz émettait le vœu qu'on donnât enfin une histoire d'ensemble relatant les efforts faits pour établir des colonies françaises aux Etats-Unis. J'estime pourtant que l'heure n'est pas encore venue de la rédiger. Il y a encore trop de travaux épars dans les collections particulières et trop d'archives qui n'ont pas été explorées. Mais on pourrait dès maintenant se mettre à l'œuvre, des deux côtés de l'Atlantique. Nos travailleurs exploreraient nos dépôts, les Américains, les leurs, et dans quelques années on pourrait bâtir là-dessus un travail d'ensemble. Il serait à mon sens infiniment désirable de voir se créer une Revue franco-américaine rédigée dans les deux langues et où viendraient converger les efforts des historiens franco-américains. J'ai suggéré cette idée à un de nos amis d'Amérique. J'espère qu'avec la décision qu'apportent en tout les Américains, il en sortira quelque chose de bon pour les deux pays qui ont un intérêt si élevé à se rapprocher.
Mais le travail serait immense et pour aboutir à quelque chose il faut savoir se borner.
Restons donc dans notre domaine qui est l'émigration et l'influence protestante française en Amérique.
Le premier Français qui ait compris en même temps le devoir de l'Eglise chrétienne évangélique envers les païens et la nécessité de lutter contre l'Espagne impérialiste sur les terres du Nouveau-Monde comme en Europe, c'est Goligny.
Par deux bulles des 3 et 4 mai 1493 l'Eglise de Rome, a au nom de Dieu » et pour jamais, avait fait don à l'Espagne de tous les pays découverts ou à découvrir à l'ouest du 25*^ degré de longitude occidentale. Alexandre VI Borgia explique dans cette bulle que la donation est faite « par pure générosité, » en vertu de l'autorité du Dieu tout-puissant, transmise à lui par saint Pierre.
1. French colonisls and exiles in the United States, Philadelphie, 1907.
Cela était parfaitement logique. Tous les hommes étant, dans la théorie, soumis à l'Eglise et incorporés à elle, il était naturel qu'elle pût disposer à son gré de tous les pays de la terre. Mais, comme on l'a remarqué, « la disposition absolue de tout le domaine temporel ne saurait aller plus loin, à moins que quelqu'un ne se prétende assez omnipotent pour donner la lune. »
Mais Goligny n'était pas homme à se laisser intimider par les bulles d'Alexandre VI. Il sut que quelques protestants rêvaient l'établissement d'une colonie dans le Brésil. Goligny épousa cette idée avec ardeur. Calvin l'appuya de toute son autorité. Il désigna, pour accompagner l'expédition, trois excellents ministres élevés à Genève sous ses yeux. L^expédition partit en 1556. Mais elle finit misérablement. Son commandant, Villegagnon, était un faux frère qui abjura. Il fit périr les trois ministres et regagna la France, en laissant aux Portugais qui avaient, eux aussi, reçu une délégation partielle du pape pour l'occupation des pays nouveaux, le soin d'achever ce qui restait des Colons.
Goligny pourtant ne se laissa pas décourager. Il reprit ses tentatives colonisatrices, de 1562 à 1567. L'une visait la Caroline du sud, l'autre la Floride. Nous avons un récit vivant des aventures des Huguenots en Amérique, dans l'Histoire notable de la Floride où l'on trouve racontées les tentatives de Ribaut Landonnière et de Gourgues. Mais les Espagnols se souvenaient de la concession d'Alexandre VI. Ils réussirent à s'emparer de la colonie protestante de Floride. Ayant fait prisonniers la plupart des Français, ils les firent pendre aux arbres avec cette inscription : « Pendus comme hérétiques et non comme Français. »
Cet acte de violence excita en France une vive indignation, et un gentilhomme de Mont-de-Marsan, Dominique de Gourgues, résolut d'en tirer une éclatante vengeance. Il partit de la Gironde en 1567 à la tête d'une expédition dont il avait fait les frais avec deux amis. Il réussit à s'attirer la bienveillance des Indiens, à surprendre les Espagnols qu'il pendit à leur tour avec cette inscription : « Pendus comme assassins et non comme Espagnols. » Rentré en France, lâchement abandonné par la Reine mère, de Gourgues, dont la tête avait été mise à prix sur la dénonciation des Espagnols, dut se cacher plusieurs années pour échapper à Téchafaud.
La Floride retomba pour cent ans sous la domination des Indiens. Les premiers essais de lutte contre l'Espagne sur le terrain colonial avaient été ainsi arrêtés par l'inintelligence et le bigotisme du gouvernement français d'alors.
Sous Henri IV, quelques Huguenots essayèrent de poursuivre avec leurs seules ressources les grands projets de Goligny. « Malheureusement, ditla France protestante (V^ 493) ils ne rencontrèrent pas auprès du gouvernement la protection qu'ils étaient en droit d'attendre. »
Par trois fois, avec une obstination toute huguenote, Pierre du Gua, qui avait en 1599 accompagné Chauvin dans son voyage d'Amérique, essaya de fonder des établissements français dans ce pays. Nommé vice-amiral et lieutenant-général de la Nouvelle- France, il partit du Havre, le 7 mars 1604, « avec nombre de gentilshommes et toutes sorte;5 d'artisans, soldats et autres, tant d'une que d'autre religion, prestres et ministres. » Il atterrit en Acadie, fonda la colonie de Port-Royal, mais attaqué à la cour, il se vit retirer son privilège et dut abandonner sa tentative. Il la reprit bientôt, pour fonder sur le Saint-Laurent un établissement d'où est sorti Québec. Une nouvelle cabale fît révoquer sa commission. En 1610, il repartit une troisième fois, pour aller faire du commerce en Amérique. Mais la mort d'Henri IV vint le décourager et le persuader qu'en sa qualité de protestant, il n'arriverait à rien. Il conseilla lui-même à Ghamplain^ son subordonné, de placer Québec sous la protection d'un personnage puissant appartenant à la religion catholique (France protest. IV, 380).
Mais la persécution allait bientôt réaliser les projets que Tinsouciance, la paresse et l'intolérance des gouvernements français n'avaient pas permis de poursuivre. Dès 1629 surtout, c'està-dire après la prise de la Rochelle, on voit des groupes de huguenots partir pour l'Amérique et s'y établir sans espoir de retour. Ils le font quelquefois directement, plus souvent avec le concours de leurs pays de refuge, l'Angleterre ou la Hollande. Et le mouvement ne fît que s'accentuer à partir de la Révocation (1685). Dès 1662, à Boston, dans le Massachussets, il y a des établissements huguenots qui font groupe et qui attirent sans cesse de nouveaux émigrants. C'est là qu'arrive en 1679 le célèbre Elie Neau, de Soubise en Saintonge.
Dans l'état de New- York, même avant la Révocation, les réfugiés français étaient assez nombreux pour qu en 1656 les actes publics fussent rédigés en français aussi bien qu'en hollandais et en anglais.
Il y eut des huguenots dans le Maryland, en Virginie, dans les deux Garolines.
Les archives de Çharlestow^n sont remplies d'actes relatifs à des huguenots fugitifs. On y trouve des concessions faites à Jean Bullon, à Jean Bazant, à Richard Gaillard, à Marie Battôn. Leur nombre s'augmenta en 1680. La Révolution anglaise de 4688 ne fit que favoriser grandement l'émigration des protestants proscrits de France sur tout le territoire de l'Amérique du Nord. Ils vinrent s'établir en grand nombre dans le Massachussets. En 1686, il y a une colonie française à New-Oxford. A la même date, une église française s'établit à Boston. Elle a pour pasteur un ministre qui porte un nom célèbre, Daillé. Mais c'est New-York qui devient alors la métropole du refuge français. On cite parmi les noms les plus répandus ceux de Lancey Mariette, Lafonds, Girard, Pineau, David, Moreau, Vincent, Dupuy, Allaire, Garnier, Glérambault, Pellereau, Ebrard, Jay, Gautier, Bonrepos, Tharge, Barre^ Bodin, Ravaux, Richer, Roussel, Beau, Fresneau.
A une vingtaine de kilomètres de New- York, les réfugiés fondent la ville entièrement française de New-La Rochelle dont on nous raconte le trait suivant : « Trop pauvres, à l'origine, pour bâtir une église, après avoir consacré la semaine entière aux plus rudes travaux, ils s'acheminaient le samedi soir vers New-York, marchaient à pied une partie de la nuit, et, quand ils avaient assisté, le lendemain, à deux services, ils regagnaient dans la nuit du dimanche leurs humbles demeures et reprenaient leur ouvrage le lundi matin. Heureux et fiers de la liberté religieuse qu'ils avaient conquise, ils ne cessaient d'écrire en France pour informer leurs frères persécutés des grâces que Dieu leur avait faites, et pour les engager à les rejoindre bientôt. »
La Pennsylvanie devint aussi le refuge de protestants français, d'abord fixés en Angleterre, mais à qui le gouvernement de Jacques II ne laissait pas une garantie et une liberté suffisantes. En 1690 un assez grand nombre arriva dans le Maryland.
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Mais ce fut surtout la Caroline du sud qui put être appelée dans le Nouveau Monde la maison des Huguenots. C'est là que finit par trouver le repos cette héroïque Judith Manigault qui racontait plus tard que, depuis sa sortie de France, elle avait, elle et les siens, souffert tout ce que l'on peut souffrir. « Je fus, dit-elle, six mois sans goûter de pain, travaillant d'ailleurs comme une esclave; et, durant trois ou quatre ans, je n'eus jamais de quoi satisfaire complètement la faim qui me dévorait. Et toutefois Dieu a fait de grandes choses à notre égard, en nous donnant la force de supporter ces épreuves. »
C'est à une de ces familles huguenotes de la Caroline du sud qu'appartenait ce général Horry qui se distingua pendant la guerre de l'Indépendance et qui disait que son grand-père et son aïeule avaient commencé leur fortune en travaillant ensemble à la scie.
C'est là en Caroline, dit l'historien Bancroft, qui ne s'est pas toujours distingué par une appréciation équitable de l'effort français en faveur des Etats-Unis, « c'est là que les calvinistes exilés purent sans crainte célébrer leur culte au milieu des forêts et mêler la voix de leurs psaumes au soufïle des vents qui couraient au travers des grands chênes. Leur église était à Charlestown. Ils s'y rendaient chaque dimanche, de tous les points de leurs plantations éparses sur les rives du Cooper. On les voyait, profitant de la marée, arriver en famille sur de légers canots, dans un silence religieux qu'interrompaient le seul bruit des rames et le mouvement du village florissant que mouillait le confluent des deux rives. »
J'ajoute en passant que l'Eglise française de Charlestown existe encore, et Tan dernier, je recevais d'un des anciens élèves de notre Faculté devenu pasteur dans cette ville, une réimpres sion de la liturgie en usage il y a deux siècles. A l'examen, je reconnus la liturgie du pasteur Osterwald^ de Nëuchâtel.
Parmi les noms de huguenots établis dans cette région, je relève ceux du pasteur Florent Philippe Trouillart de Strawberry-Ferry, de Jacques Dubosc, de René Ravenel, de Barthélémy Gaillard, de Henri Bruneau.
Le premier pasteur de Charlestown fut Elie Prioleau, descendant d^un doge de Venise et parent de ce Benjamin Prioleau dont
M. le sénateur Ré veillaud s'est fait rhistorien. Parmi les protestants de Gharlestown on relève les noms des Bayard, Bonneau, Benoît, Bocquet, Bacot, Chevalier, Cordes, Chastaignier, Dupré, Delisle, Dubosc, Dubois, Dutarque, Gaillard, Gendron, Horry, Guig-nard, Huger, Laurens, Lausac, Marion, Mallichamp, Neuville, Porcher, Peyre, St Julien, Trévezant dont les descendants occupent encore aujourd'hui un rang honorable dans la ville.
En 1764, deux cent douze exilés volontaires, fatigués des persécutions subies en France, vinrent renforcer le contingent français de Gharlestown. Ils élevèrent bientôt une nouvelle ville qui s'appela New-Bordeaux, en souvenir du pays d'où ils étaient surtout originaires. On compte qu'en 1782 encore, il ne vint pas en Garoline moins de 16.000 protestants étrangers dont un grand nombre étaient Français.
Dans toute la Virginie, dans le Massachussets, dans l'Etat de New- York, les terres incultes furent transformées par ces réfugiés en champs couverts de riches moissons. Dans la Garoline du Sud, ils apportèrent la vigne, le mûrier, Tolivier et la plupart des productions agricoles du midi de la France. « La colonie agricole des bords du Santee, dit un historien, surpassa toutes celles que les Anglais formèrent dans cette même contrée, quoiqu'ils y apportassent tout d'abord des fortunes considérables et tout ce qui était nécessaire pour le succès de leurs plantations ». Les réfugiés français n'avaient rien — mais « stimulés par le besoin, sobres, industrieux, empressés de se soutenir les uns les autres, ils réussirent plus rapidement et d'une manière plus complète. » — Et on continuera à dire que nous ne sommes pas colonisateurs. Nous le sommes fort bien, quand l'administration tutélaire ne vient pas contrecarrer toutes les initiatives.
L'anglais Lawson qui visita les établissements huguenots français en Garoline attribue leur supériorité à l'esprit d'union qui régnait parmi eux. « Ils vivent, dit-il, comme une tribu, comme une famille. Ghacun se fait une loi d'assister son compatriote dans ses besoins et de veiller à sa fortune et à sa réputation avec le même intérêt qu'à la sienne. Les malheurs qui frappent l'un d'eux sont partagés par tous les autres, et chacun se réjouit des progrès et de l'élévation de ses frères. » G'est un agréable spec-
tacle que nous offre là l'union de l'esprit chrétien huguenot avec l'ingéniosité française.
Les services sociaux que les réfugiés rendirent à l'agriculture, au commerce, à l'industrie américaine sont relevés par tous les historiens des colonies huguenotes. Ils n'apprécient pas moins leur influence politique. « Les réfugiés, malgré leur petit nombre formaient une partie importante de la population. (Il faut songer en effet qu'à la fin du xvn® siècle, l'Amérique anglaise ne comptait encore qu'environ deux cent mille habitants.) De plus, « ennemis naturels du despotisme politique et de l'intolérance religieuse, ils avaient certainement contribué à entretenir et même à fomenter parmi les autres colons l'amour de la liberté ; et, quand ils les virent courir aux armes, ils secondèrent le mouvement insurrectionnel avec cette énergie puissante qu'ils avaient héritée de leurs ancêtres ». Lorsque le bill du timbre souleva l'indignation des colons indignement taxés, « ce fut la Caroline du Sud, c'est-à-dire la province dans laquelle l'élément français avait le plus profondément marqué de son empreinte le caractère américain, qui donna, Vune des pf^emières, le signal de la résistance. »
Aujourd'hui, « on montre encore à Boston une grande maison d'un aspect singulier, dont le toit pointu, les nombreuses fenêtres et Tarchitecture d'un autre temps attirent l'attention du voyageur. C'est Faneuil-Hall que les Américains appellent le berceau de la Liberté. » C'est la maison d'un fils de huguenot Faneuil qui avait courageusement offert son logis pour abriter les délibérations du Comité réuni à Boston pour engager les treize provinces à rompre tout commerce avec la métropole. Et cet hommage à l'influence des Français n'est pas rédigé aujourd'hui pour les besoins de la cause; il date de 1853 ^ Vraiment, dans son livre sur la Démocratie triomphante qui est un vrai cantique à l'Amérique et à la liberté, Carnegie n'a pas été équitable envers Tinfluence française et particulièrement à l'égard des huguenots. Rappelons donc encore à ceux qui pourraient l'ignorer, la part prise par les Français huguenots à la guerre de l'Indépendance. « Parmi les officiers nommés par le Congrès provincial de la Caroline du