Ch. Weiss, Histoire des réfugiés proleslanls de France
sud, pour commander ses forces régulières, nous trouvons les noms d'Isaac Motte, lieutenant-colonel, de François Marion et de Guillaume Mason, capitaines d'infanterie, de Joseph Jours, de Jacques Péronneau, de Thomas Legesne, de Louis Dutarque, premiers lieutenants d'infanterie, de Jean Ganterier, d'Isaac Dubosc, capitaine de cavallerie... », p. 401.
Je ne puis tout citer; mais l'historien que je suis ajoute : « Plusieurs de ces rejetons des familles françaises conduisirent les Américains à la victoire ou brillèrent dans les conseils de la jeune République. Quelques-uns se signalèrent à la fois comme soldats intrépides, comme négociateurs habiles et comme magistrats investis de la confiance de la nation et chargés de présider à ses destinées. Les noms de Jean Bayard, de Jean-Louis Gervais, de François Marion, de Henri et Jean Laurens, de Jean Jay, d'Elie Boudinot, des deux Manigault, obscurcis par la gloire plus radieuse des Washington et. des Franklin, des Lafayette et des Rochambeau, méritent cependant de fixer l'attention de tous ceux qui ne se résignent pas à borner l'étude de l'histoire à celle de la vie de quelques grands hommes. )>
Rappelons enfin que parmi les quatre signataires du traité de Paris (30 nov. 1782), qui assurait la protection de la France à la république naissante des Etats-Unis, il y avait celles de deux descendants de huguenots, celles de Henri Laurens et de Jean Jay qui figurent à côté des noms plus connus de Benjamin Franklin et de Jean Adams. a Des sept présidents qui dirigèrent les délibérations du Gongrès de Philadelphie durant la guerre d'indépendance, trois avaient pour ancêtres des émigrés de France : Henri Laurens, Jean Jay et Elie Boudinot. »
En 1779, quand les premiers succès des Anglais risquaient de jeter le découragement dans une partie de la population, un homme est chargé de relever le moral d'un peuple digne d'être libre. Il leur fait entendre entre autres, dans une circulaire célèbre en Amérique, les paroles suivantes : « Amis et concitoyens, dans les gouvernements élevés sur les principes généreux de la liberté et de l'égalité, où ceux qui conduisent l'Etat, loin d'être les maîtres de ceux dont ils tirent leur autorité, sont les serviteurs du peuple, c'est leur devoir d'informer leurs concitoyens de la situation de leurs affaires et, en leur prouvant la convenance des*
^démesures publiques, de les eng-ag-er à joindre l'influence de l'inclination à la force de l'obligation légale, pour les faire réussir. Ils y sont toujours tenus, même dans les temps où régnent la paix la plus parfaite, l'ordre et la tranquillité, où le salut de la république n'est exposé ni à la force de la séduction étrangère, ni dans son propre sein, aux effets des factions, de la trahison ou d'une ambition mal dirigée. » Qui parle un langage si profondément républicain, c'estle petit-fîls d'un réfugié de Guyenne, Jean Jay^
Il me semble qu'après cela, il est permis de parler de la haute influence exercée sur les destinées des Etats-Unis par ces Français, par ces Huguenots que Carnegie traite comme des quantités négligeables, uniquement sans doute parce qu'il ignorait les faits que je viens de rappeler.
Sans doute Carnegie ne dit point que le Français n'ait eu sa part dans la formation du type américain, mais il mesure cette part d'après la statistique, d'après des chiffres. Il y voit surtout une sorte de contribution physique. Mais il y a autre chose et bien plus important, c'est l'action spirituelle et morale, l'influence des idées et cela ne se mesure pas d'après de simples documents statistiques.
« L'Américain d'aujourd'hui, dit Carnegie, est certainement anglais pour plus des quatre cinquièmes. L'autre cinquième est surtout allemand. » En d'autres termes, il ne voit guère que l'affaire de race et de croisement. Mais tout de même, il n'en est pas de rhumanité comme d'une simple société animale. Nous avons dépassé aujourd'hui cette philosophie un peu simpliste et grossière qui a fait fureur à la fin du xix® siècle. L'élément spirituel reprend sa place dans la formation des individualités et des nations. Un peuple ne s'explique pas seulement par le sang, mais par la psychologie et l'histoire. Sur ce point, le livre de Carnegie, d'ailleurs si vivant et si instructif, nous paraît en déficit. Je ne trouve pas non plus très nettes et très décisives les pages que Boutmy a consacrées à la religion dans ses Eléments d'une psychologie politique du peuple américain. J'ai l'impression que sur ce chapitre il est moins informé et moins pénétrant que dans le
i. Voyez sur Jean Jay : Woodrow Wilson, Président des Etals-Unis d'Amérique, Jlisloire du peuple américain, Lraduil par Désiré llouslan, préface de Emile Boutroux, Paris, éditions Bossard, 43, rue Madame, passim.
reste du volume. D'autres ouvrages plus récents, plus complets, insistent sur l'élément anglais, mais en accentuant l'influence puritaine.
Et je crois que ceux-ci ont raison — surtout pour toute la période qui va des origines à l'indépendance.
Et à Dieu ne plaise que je tente d'atténuer cette influence certaine des puritains d'Ecosse ou d'Angleterre sur Fâme américaine. Je vois au contraire dans cette influence le germe de presque tous les développements de la pensée et de la vie américaines — Mais j'ajoute : c'est peut-être par là que le protestantisme français a agi de la manière la plus puissante sur la formation du type américain.
Car enfin, allons au fond des choses. Qu'est-ce que le puritanisme? C'est l'union du caractère écossais ou anglais avec Tidée française de Calvin et des réformateurs qui prétendaient établir la religion la plus pure sur les bases de la Bible et de l'Evangile. Religio purissima, c'est la religion qui rejette toute institution, doctrine, coutume, habitude ou cérémonie qui n'est pas conforme u au pur évangile ». L'expression est restée courante parmi nous. Mais qui a formé les premiers puritains! C'est la Genève ^de Calvin.
Le puritanisme, c'est aussi l'affranchissement politique, conçu comme une conséquence des prémisses religieuses delà Réforme. C'est l'examen rigide et radical des droits de la royauté concluant au droit supérieur de l'individu et du peuple.... Mais qui a fait d'abord cet examen, quels sont les maîtres des Knox, des Bucha-^ nan, des Poynet? — en dernière analyse des Français. Ce serait une instructive histoire que celle des idées politiques d'un John Knox, puisées d'abord dans l'enseignement de son vieux maître Majorqui lui-même répétait les hardiesses entendues dans quelque collège de Sorbonne à Paris. Mais enfin, quand la théorie est complète, dressée contre les trônes en une menace si directe que beaucoup de protestants même s'en détournent pleins d'effroi, on peut demander qui l'a dressée. Ce sont des Français à l'esprit logique, c'est, dans la première période, Hubert Languet et Hotman — c'est, dans la seconde, l'avocat le plus hardi des droits du peuple, c'est Jurieu. Et ils sont si bien les maîtres des Anglais en mal de révolution, que leurs ouvrages ont été publiés
à nouveau et traduits en Angleterre toutes les fois où les droits de la royauté ont été mis en discussion.
Et je dis que ce n'est pas un mince honneur pour la Réforme française écrasée sur le sol national, étouffée par l'absence de libertés politiques et autres, que d'avoir compté dans son sein les hommes qui, au milieu souvent de l'effroi de leurs coreligionnaires attardés ou timides, ont été les premiers théoriciens du système de la démocratie modeî^ne. Rejetées en France, ces idées ont passé en Ecosse et en Angleterre où elles ont fini par pénétrer la constitution tout entière, tout en laissant subsister l'édifice décoratif de la royauté. Aux époques de réaction, elles ont passé avec les Puritains et les Huguenots sur le sol de l'Amérique où elles ont pris un développement logique et une puissance d'expansion qui s'étend aujourd'hui sur le monde entier.
La France elle-même en a bénéficié par un choc en retour. C'est à l'école des libertés anglaises qu'étaient les philosophes à qui notre littérature politique, assez mal informée, fait tout l'honneur de la Révolution française. L'Amérique de Franklin, de Jefferson et d'Adams a exercé ^ son tour son influence dans l'œuvre de notre libération politique — et c'est ce qui fait qu'aujourd'hui notre peuple salue dans les thèses politiques et sociales de nos amis d'Amérique des idées qui lui sont déjà chères et connues.
Mais personne n'est mieux en état que les protestants français de faire aux idées de nos Américains sur l'instruction, sur la paix et la guerre, sur la royauté, sur les nations et leur avenir un accueil enthousiaste et réfléchi à la fois. Le plus souvent, dans ces thèses, nous nous reconnaissons nous-mêmes, nous et nos vieux publicistes écrivant autrefois dans le désert. Carnegie écrit dans son livre : « A coup sûr, il n'est pas pour les démocraties de l'Europe de question plus importante que le droit de déclarer la guerre. Combien de guerres inutiles du passé auraient été évitées si la méthode républicaine eût été employée. »
C'est le bon sens même. Il parle déjà dans Hotman et dans Jurieu. On lit dans une biographie de Jefferson : « L'œuvre réelle de Jefferson fut la diffusion d'une idée peu commune sur l'origine du gouvernement et la valeur des droits humains, droits affirmés, non comme anglais, américains ou français mais simple-
— aiment comme droits des hommes. C'est là l'origine de ce mouvement d'agitation qui se manifesta en Europe avec la fin du xviii^ siècle, et qui aujourd'hui se répand partout dans toutes les classes de la société, mouvement qui ne cessera de se manifester que quand il aura triomphé. » — « C'est aussi l'esprit de ce document qu'écrivit Jefferson [la Déclaration de V Indépendanoe américaine) qui ébranla la plus obstinée des monarchies, la transforma en république avec un peuple régénéré qui possède aujourd'hui le gouvernement le plus prospère que la France ait jamais eu. » — Oui; seulement les idées de Jefferson sur l'origine des gouvernements et les droits de l'homme sont à chaque page de nos publicistes du xvi^ et du xvii® siècles. — L'affirmation du droit légitime à la révolte contre la tyrannie, voilà ce que Jefferson considérait comme le point le plus important de son immortelle Déclaration de 1776 — Oui. — Mais la question était déjà résolue depuis longtemps parles insurgés de France contre la tyrannie des Valois, par leurs publicistes et par leurs amis et élèves puritains.
Ainsi entre l'idéal politique et social que l'Amérique dresse aujourd'hui devant le monde et le notre à nous fils de la Révolution, ou fils de la Réforme, il y a une intime concordance, une harmonie préétablie. Et c'est ce qui fait sans doute que la parole puritaine du Président Wilson a trouvé dans les cœurs des Français un écho si profond.
J'espère que personne ne verra dans ces pages la trace d'un souci de nationalisme égoïste. Le moment serait bien mal choisi. Les événements qui se déroulent devant nous sont si grands qu'il nous semble que nos yeux ne sont pas assez grands pour
les saisir Les royautés oppressives tombent les unes après
les autres, a les seigneurs de la guerre » voient limiter leur effrayant et stupide pouvoir, la liberté va reles^er des peuples couchés depuis des siècles dans une servitude corruptrice... Les horreurs et les violences de la guerre, ont par réaction comme déchainé un élan général vers l'entente, la justice et la paix. Et comme s'il fallait encore cet exemple formidable et terrifiant pour nous instruire : la malheureuse Russie nous montre ce que peut être la tyrannie populacière chez un peuple qui n'est pas digne de la vraie liberté.
A cette heure solennelle, où nous sommes presque tous comme des mourants de leurs blessures, en face d'une terre promise où ils ne feront tout au plus que quelques pas, comment aurais-je pu tenter de diminuer en une mesure quelconque la valeur de l'âme, de l'action ou de la pensée propres de l'Amérique? Rien n'était plus loin de ma pensée. Je crois à la richesse de la nature américaine, à la valeur de son âme. Je suis persuadé que nous devons la mieux étudier pour la mieux connaître et que ce devoir est réciproque. — Mais, après tout, nous sommes tous, individus ou peuples, des agrégats, des combinaisons, des additions d'héritages divers... Parfois on aime à dire : ceci vient de mon père, de mon aïeul. — Eh bien, au moment même où les idées de liberté, de tolérance, de justice intra et internationales, de démocratie ordonnée et progressive se répandent dans le monde à la façon d'un torrent, à l'heure où nos cœurs volent pleins d'une émotion reconnaissante à travers la Manche ou l'Océan ou au delà des Alpes pour saluer tous ceux qui ont voulu être — au prix de leur vie s'il le fallait — les croisés de la liberté, j'ai pensé que c'était ma tâche d'historien que d'engager tous ceux qui réfléchissent aux événements et à leurs causes profondes, à pousser l'élan de leur cœur reconnaissant jusqu'à ces précurseurs des libertés religieuses et politiques à qui nous devons quelque chose de notre âme. Réformateurs, martyrs et réfugiés, Puritains et indépendants. Français, Anglais, Américains, peu importe, nous saluons votre mémoire, nous retenons vos exemples, nous voulons développer votre œuvre, en restant librement fidèles à votre idéal, et nous nous inclinons, surtout, devant votre foi religieuse si vivante et si profonde qu'elle vous a mis et qu'elle finira par nous mettre avec vous sur le chemin magnifique qui conduit à tous les progrès, à toutes les ascensions, à toutes les délivrances, par tous les repentirs et par toutes les libertés. — J'ai dit.
LA ROCHE-SUR-YON. — IMPRIMERIE CENTRALE DE l'OUBST,
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