Lib. 1, c. 4, Dial
262 LETTRES PROYINaALES
velle, que Vesprit de l'homme puisse tromper et être trompé. Des religieux sont venus à vous dans un esprit de mensonge et d'illusîon. Ils vous ont parlé contre un évêque qu'ils haïssent^ et dont la vie a été exemplaire. Ces personnes mordent comme des chiens y et veulent faire passer le bien pour le mal. Cependant, très -saint Père, vous vous mettez en colère contre votre fils. Pourquoi avez^vous donné un sujet de joie à ses adversaires ? Ne croyez pas à tout esprit, mais éprouvez si les esprits sont de Dieu. J'espère que, quand vous aurez connu la vérité, tout ce qui a été fondé sur un faux rapport sera dissipé. Je prie Vesprit de vétdté de vous donner la gi^âce de séparer la lumière des té* nèbres, et de réprouver le mal pour favoriser le bien. Vous voyez donc, mon Père, que le degré éminent où sont les papes ne les exempte pas de surprise, et qu'il ne fait autre chose que rendre leurs surprises plus dangereuses et plus importantes. C'est ce que saint Bernard représente au pape Eugène, de Consid., lib. 2, c. ult. : Il y a un autre défaut si général, que je n'ai vu personne des grands du monde qui l'évite. C'est , saint Père, la trop grande crédulité, d'où naisse7it tant de désordres. Car c'est de laque viennent les persécutions violentes contre les innocents, les préjugés injustes contre les absents, et les colères terribles pour des choses de néant, pro nihilo. Voilà, saint Père, un mal p/niversel; duquel si vous êtes exempt, je dirai que vous êtes le seul qui ayez cet avantage entre tous vos confrères.
Je m'imagine, mon Père, que cela commence à vous persuader que les papes sont exposés à être surpris. Mais, pour vous le montrer parfaitement, je vous ferai seulement ressouvenir des exemples que vous-même rapportez dans votre livre, de papes et d'empereurs que
des hérétiques ont surpris effectivement. Car vous (iite*s qu'Apollinaire surprit le pape Damase , de même que Céiestius surprit Zozime. Vous dites encore qu'un nommé Athanase trompa l'empereur Héraclius , et le porta à persécuter les catholiques ; et qu'enfin Sergius obtint d'Honorius ce décret qui fut brûlé au 6« concile, en faisant, dites-vous, le bon valet auprès de ce pape. Il est donc constant par vous-même que ceux , mon Père, qui en usent ainsi auprès des rois et des papes les engagent quelquefois artificieusemeut à persécuter la vérité delà foi \ en pensant persécuter des hérésies. Et delà vient que les papes, quin'ontrien tanten horreur que ces surprises, ont fait d'une lettre d'Alexandre III une loi ecclésiastique, insérée dans le droit canonique, pour permettre de suspendre l'exécution de leurs bulles et de leurs décrets, quand on croit qu'ils ont été trompés. Si quelquefois (dit ce pape à l'archevêque de Ravenne) nous envoyons à votre fraternité des décrets qui choquent vos sentiments, ne vous en inquiétez pas. Car ou vous les exécuterez avec révérence, ou vous nous manderez la raison que vous croijez avoir de ne le pas faire ; parce que nous trouverons bon que vous rC exécutiez pas un décret qxjHon aurait tiré de nous par surprise et par artifice. C'est ainsi qu'agissent les papes qui ne cherchent qu'à éclaircir les différends des chrétiens, et non pas à suivre la passion de ceux qui veulent y jeter le trouble. Ils n'usent pas de domination, comme disent saint Pierre et saint Paul après Jésus- Christ ; mais Tesprit qui paraît en toute leur conduite est celui de paix et de vérité. Ce qui fait qu'ils mettent ordinairement dans leurs lettres cette clause , qui est sous-entendue en toutes : Si ita est, si preces veritate