‹ Les provinciales de PascalChapitre 98 sur 124 · Ce qui serait · texte numérisé non relu

Ce qui serait

difficile. Cela vous a mis dans la nécessité de répondre. Car, si vous vous fussiez encore obstiné après cela à ne point expliquer ce sens, il eût paru aux moins éclairés que vous n'en vouliez en effet qu'à la grâce efficace ; ce qui eût été la dernière confusion pour vous , dans la vénération qu'a l'Église pour une doctrine si sainte.

,Vous avez donc été obligé de vous déclarer; et c'est ce que vous venez de faire en répondant à ma Lettre, où je vous avais représenté : Que si Jansénius avait, sur ces cinq propositions, quelque autre sens que celui de la grâce efficace, il n'avait point de défenseurs ; mais que, sHl n^avait point d'autre sais que celui de la grâce efficace, iln^avait point d'erreurs. Vous n'avez pu désavouer cela, mon Père ; mais vous y faites une distinction en cette sorte, p. 21 : Il ne suffit pas, dites-vous, pour justifier Jansénius, de dire qu'il ne tient que la grâce efficace, parce qu'on la peut tenir en deux manières : l'une hérétique, selon Calvin, qui consiste à dire que la volonté mue par la grâce n'a pas le pouvoir d'y résister; Vautra orthodoxe, selon les Thomistes et les Sorbonistes, qui est fondée sur des principes établis par les conciles, qui est que la g7'âce, efficace par elle-même, gouverne la volonté de telle sorte qu'on a toujours le pouvoir d'ij résister.

On vous accorde tout cela, mon Père, et vous finissiez en disant: Que Jansénius seraH catholique, s'il défendait la grâce efficace srlon les Thomistes ; mais qu'il est hérétique, parce qu'il rist contraire aux Thomistes et conforme à Calvin, qui nie le pouvoir de résister à la grâce. Je n'examine pas ici, mon Père, ce point de fait : savoir si Jansénius est en effet conforme à Calvin. Il me suffit que vous le prétendiez, et que vous nous fassiez savoir aujourd'hui que, par le sens de Jansénius, vous n'avez entendu autre chose que celui de Calvin.

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N'était-ce donc que cela, mon Père, que vous vouliez dire? N'était-ce que Terreur de Calvin que vous vouliez faire condamner sous le nom du sens de Jansénius? Que ne le déclariez-vous plus tôt? vous vous fussiez épargné bien de la peine. Car, sans bulles ni brefs, tout le monde eût condamné cette erreur avec vous. Que cet éclaircissement était nécessaire ! et qu'il lève de difficultés ! Nous ne savions, mon Père, quelle erreur les papes et les évêques avaient voulu condamner sous le nom du sens de Janséniu^. Toute l'Église en était dans une peine extrême, et personne ne nous le voulait expliquer. Vous le faites maintenant, mon Père, vous que tout votre parti considère comme le chef et le premier moteur de tous ses conseils, et qui savez le secret de toute cette conduite. Vous nous l'avez donc dit, que ce sens de Jansénius n'est autre chose que le sens de Calvin condamné par le concile. Voilà bien des doutes résolus. Nous savons maintenant que l'erreur qu'ils ont eu dessein de condamner sous ces termes du sens de Jansénius n'est autre chose que le sens de Calvin, et qu'ainsi nous demeurons dans l'obéissance à leurs décrets, en condamnant avec eux ce sens de Calvin qu'ils ont voulu condamner. Nous ne sommes plus étonnés de voir que les papes et quelques évêques aient été si zélés contre le sens de Jansénius. Comment ne l'auraient-ils pas été, mon Père, ayant créance en ceux qui disent publiquement que ce sens est le même que celui de Calvin ?

Je vous déclare donc, mon Père, que vous n'avez plus rien à reprendre en vos adversaires^ parce qu'ils détestent assurément ce que vous détestez. Je suis seulement étonné de voir que vous l'ignorez, et que vous ayez si peu de connaissance de leurs sentiments sur ce sujet, qu'ils ont tant de fois déclarés dans leurs ouvrages. Je

m'assure que si vous en étiez mieux informé , vous auriez du regret de ne vous être pas instruit avec un esprit de paix d'une doctrine si pure et si chrétienne, que la passion vous fait combattre sans la connaître. Vous verriez , mon Père, que non seulement ils tiennent qu'on résiste effectivement à ces grâces faibles, qu'on appelle excitantes, ou inefficaces, en n'exécutant pas le bien qu'elles nous inspirent, mais qu'ils sont encore aussi fermes à soutenir contre Calvin le pouvoir que la volonté a de résister même à la grâce efficace et victorieuse, qu'à défendre contre Molina le pouvoir de cette grâce sur la volonté, aussi jaloux de l'une de ces vérités que de l'autre. Ils ne savent que trop que l'homme, par sa propre nature, a toujours le pouvoir de pécher et de résister à la grâce, et que, depuis sa corruption, il porte un fonds malheureux de concupiscence, qui lui augmente infiniment ce pouvoir ; mais que néanmoins, quand il plaît à Dieu de le toucher par sa miséricorde, il lui fait faire ce qu'il veut et en la manière qu'il le veut, sans que cette infaillibilité de l'opération de Dieu détruise en aucune sorte la liberté naturelle de l'homme, parles secrètes et admirables manières dont Dieu opère ce changement, que saint Augustin a si excellemment expliquées, et qui dissipent toutes les contradictions imaginaires que les ennemis de la grâce efficace se figurent entre le pouvoir souverain de la grâce sur le libre arbitre, et la puissance qu'a le libre arbitre de résister à la grâce. Car, selon ce grand saint, que les papes et l'Église ont donné pour règle en celte matière. Dieu change le cœur de l'homme par une douceur céleste qu'il y répand, qui , surmontant la délectation de la chair, fait que l'homme, sentant d'un côté sa mortalité et son néant, et découvrant de l'autre la grandeur et l'éternité de Dieu, conçoit du dégoût pour les délices du péché

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qui le séparent du bien incorruptible ; et trouvant sa plus grande joie dans le Dieu qui le charme, il s'y porte infailliblement de lui-même, par un mouvement tout libre, tout volontaire, tout amoureux ; de sorte que ce lui serait une peine et un supplice de s'en séparer. Ce n'est pas qu'il ne puisse toujours s'en éloigner, et qu'il ne s'en éloignât effectivement s'il le voulait; mais comment le voudrait-il, puisque la volonté ne se porte jamais qu'à ce qui lui plaît le plus, et que rien ne lui plaît tant alors que ce bien unique, qui comprend en soi tous les autres biens ? Quod enim amplius nos delectat, secundura id operemur necesse est, comme dit saint Augustin.

C'est ainsi que Dieu dispose de la volonté libre de l'homme sans .lui imposer de nécessité ; et que le libre arbitre, qui peut toujours résister à la grâce, mais qui ne le veut pas toujours, se porte aussi librement qu'infailliblement à Dieu, lorsqu'il veut l'attirer par la douceur de ses inspirations efficaces.

Ce sont là, mon Père, les divins principes de saint Augustin et de saint Thomas, selon lesquels il est véritable que nous pouvons résister à,la grâce, contre l'opinion de Calvin; et que néanmoins, comme dit le pape Clément VIII, dans son écrit adressé à la congrégation de Auxiliis : Dieu forme en nous le mouvement de riotre volonté, et dispose efficacement de notre cœur, par V empire que sa majesté suprême a sur les volontés des hommes aussi bien que sur le reste des créatures qui sont sous le ciel^ selon saint Augustin.

C'est encore selon ces principes que nous agissons de

nous-mêmes : ce qui fait que nous avons des mérites

qui sont véritablement nôtres, contre l'erreur de Calvin ;

. et que néanmoins Dieu étant le premier principe de nos

actions, et faisant en nous ce qui lui est agréable ^

comme dit saint Paul, nos mérites sont des dons de Dieu, comme dit le concile de Trente.

C'est par là qu'est détruite cette impiété de Luther, condamnée par le même concile : Que nous ne coopérons en aucune sorte à notre salut ^ non plus que des choses inanimées; et c'est par-là qu'est encore détruite l'impiété de l'école de Molina, qui ne veut pas reconnaître que c'est la force de la grâce même qui fait que ,nous coopérons avec elle dans l'œuvre de notre salut; par où il ruine ce principe' de foi établi par saint Paul : Que c^est Dieu qui forme en nous et la volonté et l^aC" tien.

Et c'est enfin par ce moyen que s'accordent tous ces passages de l'Écriture, qui semblent les plus opposés : Convertissez-vous à Dieu. Seigneur, convertissez-nous à vous, — Rejetez vos iniquités hors de vous. C'est Dieu qui ôte les iniquités de son peuple. — Faites des œuvres dignes de pénitence. Seigneur, vous avez fait en nous toutes nos œuvres. — Faites-vous un cœur nouveau et un esprit nouveau. Je vous donnerai un esprit nouveau, et je créerai en vous un cœur nouveau, etc.

L'unique moyen d'accorder ces contrariétés apparentes, qui attribuent nos bonnes actions tantôt à Dieu> et tantôt à nous, est de reconnaître que, cQmme dit saint Augustin, nos actions sont nôtres, à cause du libre arbitre qui les produit ; et qù^ elles sont aussi de Dieu, à cause de sa grâce qui fait que notre libre arbitre les produit*. Et que, comme il dit ailleurs. Dieu nous fait faire ce qu'il lui plaît, en nous faisant vouloir ce que nous pourrions ne vouloir pas : a Deo factum est ut vellent quod et nolle potuissent*.

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