‹ Les provinciales de PascalChapitre 99 sur 124 · Quod nolle · texte numérisé non relu

Quod nolle

2oi LETTRES PROVINGULES

Ainsi, mon Père, vos adversaires sont parfaitement d*accord avec les nouveaux thomistes mômes ; puisque les thomistes tiennent comme eux, et le pouvoir de résister à la grâce, et Tinfaillibilité de l'effet de la grâce, qu'ils font profession de soutenir si hautement, selon cette maxime capitale de leur doctrine, qu'Alvarez, Tun des plus considérables d'entre eux, répète si souvent dans son livre, et qu'il exprime, disp. 72, n. 4, en ces termes: Quand la grâce effica'^e meut le libre arbitre;, il consent infailliblement; parce que V effet de la gr^àce est de faille qu encore quil puisse ne pas consentir, il consente néanmoins en effet : dont il donne pour raison celle-ci de saint Thomas, son maître : Que la volonté de Dieu ne peut manquer d*être accomplie ; et qu'ainsi, quand il veut qu'un homme consente à la grâce, il consent infailliblement et même nécessairement, non pas d'une nécessite absolue^ mais d'une nécessité d'infaillibilité. En quoi la grâce ne blesse pas le pouvoir qu on a de résister si on le veut ; puisqu'elle fait seulement qu'on ne veut pas y résister, comme. votre Pore Pélau le reconnaît en ces termes, t. 1, p. 602: La grâce de Jésus-Christ fait qu'on persévère infailliblement dans la]piété, quoique non par nécessité. Car on \peut n'y pas consentir si on le veut, comme dit le concile; mais cette même grâce fait que l'on ne le veut pas.

C'est là, mon Père, la doctrine constante de saint Augustin, de saint Prosper, des Pères qui les ont suivis, des conciles, de saint Thomas, et de tous les Thomistes en général. C'est aussi celle de vos adversaires, quoique vous ne l'ayez pas punsô; et c'est enfin celle que vous venez d'approuver vous-même en ces termes : La doctrine de la grâce efficace, qui reconnaît qu'on a le pouvoir d'y résister, est orthodoxe, appuyée sur les conciles, et soutenue parles Thomistes et lesSorbonistes.

Dites la vérité, mon Père : si vous eussiez su que vos adversaires tiennent effectivement celte doctrine, peutêtre que l'intérêt de votre Compagnie vous eût empêché dV donner cette approbation publique ; mais vous étant imaginé qu'ils y étaient opposés, ce même intérêt de votre Compagnie vous a porté à autoriser des sentiments que vous croyiez contraires aux leurs ; et par cette méprise, voulant ruiner leurs principes, vous les avez vous-même parfaitement établis. De sorte qu'on voit aujourd'hui, par une espèce de prodige, les défenseurs de la grâce efficace justifiés par les défenseurs de Molina : tant la conduite de Dieu est admirable pour faire concourir toutes choses à la gloire de sa Vérité! Que tout le monde apprenne donc, par votre propre déclaration, que cette vérité delà grâce efficace, nécessaire à toutes les actions de piété, qui est si chère à l'Église, et qui est le prix du sang de son Sauveur, est si constamment catholique, qu'il n'y a pas un catholique , jusques aux Jésuites mêmes , qui ne la reconnaisse pour orthodoxe. Et Ton saura en même temps, par votre propre confession, qu'il n'y a pas le moindre soupçon d'erreur dans ceux que vous en avez tant accusés ; car quand vous leur en imputiez de cachées sans les vouloir découvrir, il leur était aussi difficile de s'en défendre qu'il vous était facile de les en accuser de cette sorte ; mais maintenant que vous venez de déclarer que cette erreur qui vous oblige à les combattre est celle de Calvin, que vous pensiez qu'ils soutinssent, il n'y a personne qui ne voie clairem^^ \ qu'ils sont exempts de toute erreur, puisqu'ils sont si contraires à la seule que vous leur imposez, et qu'ils protestent, par leurs discours, par leurs livres, et par tout ce qu'ils peuvent produire pour témoigner leurs sentiments, qu'ils condamnent cette hérésie de tout leur cœur, et de la même

manière que font les Thomistes, que vous reconnaissez sans difficulté pour catholiques, et qui n'ont jamais été suspects de ne le pas être.

Que direz-vous donc maintenant contre eux, mon Père? Qu'encore qu'ils ne suivent pas le sens de Calvin, ils sont néanmoins hérétiques , parce qu'ils ne veulent pas reconnaître que le sens de Jansénius est le même que celui de Calvin I Oseriez^vous dire que ce soit là une matière d'hérésie ? Et n'est-ce pas une pure question de fait qui n'en peut former ? C'en serait bien une de dire qu'on n'a pas le pouvoir de résister à la grâce efficace ; mais en est-ce une de douter si Jansénius le soutient ? Est-ce une vérité révélée ? Est-ce un article de foi qu'il faille croire sur peine de damnation? Et n'est-ce pas malgré vous un point de fait , pour lequel il serait ridicule de prétendre qu'il y eût des hérétiques dans l'ÉgHse ?

Ne leur donnez donc plus ce nom , mon Père , mais quelque autre qui soit proportionné à la nature de votre différend. Dites que ce sont des ignorants et des stupides, et qu'ils entendent mal Jansénius ; ce seront des reproches assortis à votre dispute : mais de les appeler hérétiques, cela n'y a nul rapport. Et comme c'est la seule injure dont je les veux défendre, je ne me mettrai pas beaucoup en peine de montrer qu'ils entendent bien Jansénius. Tout ce que je vous en dirai est qu'il me semble, mon Père, qu'en le jugeant par vos propres règles, il est difficile qu'il ne passe pour catholique : car voici ce que vous établissez pour l'examiner.

Pour savoir]^ dites-vous, si Jansénius est à couvert, il faut savoir s*il défend la grâce efficace à la manière de Calvin^ qui nie qu^on ait le pouvoir d^y résister ; car alors il serait hérétique : ou à la manière des Thomistes, qui Vadmettent ; car alors il serait catholique.

DIX-HUITIÈME LETTRE 2êtô

Voyez donc, mon Père, s'il tient qu'on a le pouvoir de résister, quand il dit, dans des traités entiers, et entre autres au to. 3, 1. 8 , c. 20 : Qu'on a toujours le pouvoir de résister à la grâce, selon ie concile ; que le

LIBRE ARBITRE PEUT TOUJOURS AGIR ET N*AGIR PAS, vouloir et ne vouloir pas, consentir et ne consentir pas, faire le bien et le mal; et que rhomme en cette vie a toujours ces deux libertés, que vous appelez de contrariété et de contradiction. Voyez de même s'il n'est pas contraire à Terreur de Calvin, telle que vous-même la représentez, lui qui montre, daps'tout le chap. 21, que l'Eglise a condamné cet hérétique^ qui soutient que la grâce efficace n^agit pas sur le libre arbitre en la manière qu'on Va cru si longtemps dans VÊglise^ en sorte qu'il soit ensuite au pouvoir du libre arbitre de consentir ou de ne consentir pas : au lieu quCy selon saint Augustin et le concile, on a toujours le pouvoir de ne consentir pas, si on le veut ; et que, selon saint Prosper) Dieu donne à ses élus mêmes la volonté de persévérer en sorte qu'il ne leur ôte pas la puissance de vouloir le contraire. Et enfin jugez s'il n'est pas d'accord avec les Thomistes , lorsqu'il déclare, c. 4, que tout ce que les Thomistes ont écrit pour accorder l'efficacité de la grâce avec le pouvoir d'y résister est si conformée son sens, qu'on n'a qu'à voir leurs livres pour y apprendre ses sentiments : quod ipsi dixeruntj dictumputa.

Voilà comme il parle sur tous ces chefs, et c'est sur quoi je m'imagine qu'il croit le pouvoir de résister à la grâce , qu'il est contraire à Calvin , et conforme aux Thomistes, parce qu'il le dit, et qu'ainsi il est catholique selon vous. Que si vous avez quelque voie pour connaître le sens d'un auteur autrement que par ses expressions, et que, sans rapporter aucun de ses passages,

VOUS vouliez soutenir, contre toutes ses paroles, qu'il nie le pouvoir de résister, et qu'il est pour Calvin contre les Thomistes, n'ayez pas peur, mon Père, que je vous accuse d'hérésie pour cela : je dirai seulement qu'il semble que vous entendez mal Jansénius ; mais nous n'en serons pas moins enfants de la même Église.

D'oi vient donc, mon Père, que vous agissez dans ce différend d'une manière si passionnée, et que vous traitez comme vos plus cruels ennemis et comme les plus dangereux hérétiques ceux, que vous ne pouvez accuser d'aucune erreur, ni d'autre chose, sinon qu'ils n'entendent pas Jansénius comme.vous? Car de quoi disputez-vous, sinon du sens de cet auteur? Vous voulez qu'ils le condamnent , mais ils vous demandent ce que vous entendez par là. Vous dites que vous entendez l'erreur de Calvin; ils répondent qu'ils la condamnent : et ainsi , si vous n'en voulez pas aux syllabes, mais à la chose qu'elles signifient, vous devez être satisfaits \ S'ils refusent de dire qu'ils condaipnent le sens de Jansénius , c'est parce qu'ils croient que c'est celui de saint Thomas. Et ainsi ce mot est bien équivoque entre vous : dans votre bouche il sigpifie le sens de Calvin ; dans la leur, c'est le sens de saint Thomas ; de sorte que ces différentes idées que vous avez d'un même terme causant toutes vos divisions, si j'étais maître de vos disputes , je vous interdirais le mot de Jansénius de part et d'autre. Et ainsi, en n'exprimant que ce que vous entendez par là, on verrait que vous ne demaadez autre chose que la condamnation du sens de Calvin, à quoi ils consentent; et qu'ils ne demandent autre chose que la défense du sens de saint Augustin et de saint Thomas, en quoi vous êtes tous d'accord.

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