DE LA GRAGK ACTUELLE
ser ouire, comme dit le père Bauny? C'est une assez plaisante chose d'être hérétique pour cela! Je croyais bien qu'on fût damné pour n'avoir pas de bonnes pensées ; maïs qu'on le soit pour ne pas croire que tout le mcHide en a^ vraiment je ne le pensais pas. Mais^ mon père ^ je me tiens obligé en conscience de vous désabuser^ et de vous dire qu'il y a nulle gens qui n'ont point ces désirs, qui pèchent sans regret, qui pèchent avec joie, qui en font vanité. Et qui peut en savoir plus de nouvelles que vous? Il n'est pas que vous ne confessiez quelqu'un de ceux dont je parle ; car c'est parmi les personnes de grande qualité qu'il s'en rencontre d'ordinaire. Mais prenez garde, mon père, aux dangereuses suites de votre maxime. Ne- remarquez-vous pas quel effet elle peut faire dans ces libertins qui ne cherchent qu'à douter de la religion? Quel prétexte leur en offrezvous, quand vous leur dites, comme une vérité de foi, qu'ils sentent, à chaque péché qu'ils commettent, un Avertissement et un désir intérieurs de s'en abstenir! Car n'estr-il pas visible qu'étant convaincus, par leur propre expérience, de la fausseté de votre doctrine en ce point, que vous dites être de foi, ils en étendront la conséquence à tous les autres? Ils diront que si vous n'êtes pas véritables en un article, vous êtes suspects en tous : et ainsi vous les obligerez à conclure, ou que la religion est fausse, ou du moins que vous en êtes mal instruits. Hais mon second, soutenant mon discours, lui dit : Vous feriez bien, mon père, pour conserver votre doctrine , de n'expliquer pas aussi nettement que vous nous avez fait ce que vous entendez par grâce actuelle. Car comment pourriez-vous déclarer ouvertement, sans perdre toute créance dans les esprits, « que personne m ne pèche qu'il n'ait auparavant la connaissance de son « infirmité , celle du médecin, le désir de la guérison,
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(( et celui de la demander à Dieu? )> Croira-t-on^ sur votre parole^ que ceux qui sont plongés dans l'avarice^ dans l'impudicité, dans les blasphèmes, dans le duel, dans la vengeance, dans les vols, dans les sacrilèges, aient véritablement le désir ^ d'embrasser la chasteté> l'humilité, et les autres vertus chrétiennes?
Pensera-t-on que ces philosophes qui vantaient si hau^ tement la puissance de la nature en connussent l'infirmité et le médecin ? Dire^vous que ceux qui soutenaient, comme une maxime assurée, « que ce n'est pas Dieu n qui donne* la vertu, et qu'il ne s'est jamais trouvé c( personne qui la lui ait demandée, » pensassent à la lui demander eux-mêmes?
Qui pourra croire que les Épicuriens , qui niaient la Providence divine , eussent des mouvements de prier Dieu, eux qui disaient c< que c'était lui faire injure de (c l'implorer dans nos besoins, comme s'il eût été cau pable de s'amuser à penser à nous? »
Et enfin , comment s'imaginer que les idolâtres et les athées aient dans toutes les tentations qui les portent au péché, c'est-à-^re une infinité de fois en leur vie, le désir de prier le vrai Dieu, qu'ils ignorent, de leur donner les vraies * vertus, qu'ils ne connaissent pas? X Oui, dit le bon père d'un ton résolu, nous le dirons; et, plutôt que de dire qu'on pèche sans avoir la vue que l'on fait mal, et le désir de la vertu contraire, nous soutiendrons que tout le monde, et les impies et les infidèles, ont ces inspirations et ces désirs à chaque tentation. Car vous ne sauriez me montrer, au moins par l'Écriture, que cela ne soit pas.
Je pris la parole à ce discours pour lui dire : Eh quoi,
' Éd. in-4" et in- 12 : de véritables désirs.
' Éd. in-4*' et in-12 : que Dieu ne donne point.
» Ibid. : véritable Dieu...., véritables vertus.
DES PÉCHÉS d'ignorance. 69
mon père , &ut-il recourir à TÉcriture pour montrer une chose si claire? Ce n'est pas ici un point de foi ^ ni même de raisonnement ; c'est une chose de fait : nous le v.oyona, nous le savons ; nous le sentons.
Hais mon Janséniste ^ se tenant dans les termes que le père avait prescrits ^ lui dit ainsi : Si vous voulez, mon père, ne vous rendre qu'à L'Écriture, j'y consens; mais au moins ne lui résistez pas : et puisqu'il est écrit « que Dieu n'a pas révélé ses jugements aux Gentils, et c< qu'il les a laissés errer dans leurs voies, » ne dites pas que Dieu a éclairé ceux que les livres sacrés nous assurent a avoir été abandonnés dans les ténèbres et « dans l'ombre de la mort. y>
Ne vous suffit-il pas, pour entendre l'erreur de votre principe, de voir que saint Paul se dit le premier des pécheurs, pour un péché qu'il déclare avoir commis par ignorance, et avec zèle?
Ne suffilril pas de voir par l'Évangile que ceux qui crucifiaient Jésus-Gujust avaient besoin du pardon qu'il demandait pour eux, quoiqu'ils ne connussent point la malice de leur action , et qu'ils ne l'eussent jamais faite , selon saint Paul, s'ils en eussent eu la connaissance?
Ne suffit-il pas que Jésus^hrist nous avertisse qu'il y aura des persécuteurs de l'Église qui croiront rendre service à Dieu en s'efforçant de la ruiner^ pour nous faire entendre que ce péché, qui est le plus grand de tous selon l'apôtre, peut être commis par ceux qui sont si éloignés de savoir qu'ils pèchent, qu'ils croiraient pécher en ne le faisant pas? Et enfin, ne suffit-il pas que Jésus-Christ lui-même nous ait appris qu'il y a deux sortes de pécheurs, dont les uns pèchent avec connaissance, et les autres sans connaissance *; et qu'ils
' L'édition de 1659 n*a pas : et les autres sans connaisiance ; c^est une
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seront tous diàtiés, qiioi<pi'à la venté difféieranmEài?
Le bcMi père^ preasé par tant de témoîgBa^s de TÉcriture^ à laquelle il avait eu recours, commença à lâcher le pied; et^ laissant pécher les impies sans inspiration , il nous dit : Au moins vous no im rez pas que les justes ne pèchent jamais sans que Dieu leur donne.... Voua reculez^ lui di»-je en rinterrompant, vomi reculez, mon père : vous abandonnes le principe général; et, voyant qu'il ne vaut plus rien à l'égard des pécheurs, vous voudriez entrer en composition , ert le faire au moins subsister pour les justes. Mais oda étant, j'en vois Tusege bien raccourci; car il ne servira plus à guère de gens; et ce n'est quasi pas la peine de vous le disputer.
Mais mon second , qui avait, à ee que je crois, étudié toute cette question le matin même, tant il était prêt sur tout, lui répondit : Vc^à, mon père., le dernier retranchement où se retirent ceux de votre 'parti qui ont voulu entrer en dispute. Mais v^is y êtes aussi peu en assurance. L'exemple des justes ne vous est pas plus favorable. Qui doute qu'ils ne tombent souvent dans des péchés de surprise sans qu'ils s'en aperçoivent? N'appr&nons^nous pas des saints mêmes combien la concupisc^ioe leur tend de pièges seia^ets, et combien il arrive ordinairement que, quelque sobres qu'ils soient, ils donnent à la vcdupté ce qu'ils prisent donner à la seule nécessité, comme saint Augustin le dit de soinnême dans ses CSonfessians?
Combien est-il ordinaire de voir les plus zâés s^emporter dans la dispute à des mouvements d'aigreur pour leur propre intérêt, sans que leur conscience leur rende sur l'heure d'autre témoî^iig», sinon qu'ils agissent de la sorte pour le seul intérêt de la vérité, et sans
omission qui nous parait devoir éinre attribuée à rimprimeur . (Lef. . . .)
DBS PÉGBSS d'ignorance. 7t
qu'il» s'en ap^çoifveiii qùelquefoû que longtemps après !
Hais qQedïrain4ron de ceux qui se portent avec ardeur à des dioses effectivraient mauvaises^ parce qu'ils les croient effectivement bonnes , comme l'histoire ecclé^ siastique en donne des exemples ; ce qui n'empêche pas y selon les Pères., qu'^ib n'aient péché dans ces occasions? Et^ sans cela^ comment les justes auraient«ils des pé^ chés cachés? Comment serait-il véritable que Dieu seul en connaît et la grandeur et le n<»ntMre; qufi personne ne sait s'il est digne d'amour ou de haine ; et que les plus saints dcMvent taajoors demeura dans la crainte et dans le tremblement^ quoiqu'ils ne se senteait coupables en aucune chose ^ comme saint Paul le dit de lui-^néme?
Concevez donc, mon père, que les exemples «t des justes et des pécheurs renveraent également cette nécessité y que vous supposes pour pédher, de connaître le mal et d'aimer la vertu contraire, puisque la passion^ que les im|âes ont pour les vices témoigne assez qu'ils n'ont aucun désir pour la vertu ; et que l'amour que les justes (mt pour la v^*tu ttoioigne hautement qu'ils n'ont pas toujours la connaissance des péchés qu'ils ooia^ mettent chaque jour, selon l'Écriture.
Et il ei^ si vrai que les justes pèchent en cette sorte , qu'il est rare que les grands saints pèchent autrement. Car comment pourrait-on concevoir que ces âmes si pures, qui fuient avec tant de soin et d'ardeur les momdres choses qui peuvent déplaire à Dieu aussitôt qu'elles s'en aperçoivent, et qui pèdtient néanmoins plusieurs fois chaque jour, eussent à chaque fois, avant que de tomber, « la connaissance de leur infirmité en « cette occasion, celle du médecin, le désir de leur « santé, et celui de prier Dieu de les secourir: » et que, malgré toutes ces inspirations, ces Ames si zélées ne laissagsmt pas de passer autre et de commettre le péché?
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GoQchlez doac^ mon père, que ni le» pécheurs, ni même lea plus justes, n'ont pas toujours ces connaissances, ces désirs, et toutes ces inspirations, toutes les fois qu'Us pèchent; c'esirà-dire, pour user de vos termes, qu'ils n'ont pas toujours la grâce actuelle dans toutes les occasions où ils pèchent. Et ne dites plus, avec vos nouveaux auteurs, qu'il est impossible qu'on pèche quand on ne connaît pas la justice ; mais dites plutôt, avec saint Augustin et les anciens Pères, qu'il est impossible qu'on ne pèche pas quand on ne connaît pas la justice : Neceête est utpeecet, a quo ignaraiurjusiitia.
Le bon père, se trouvant aussi empêché de soutenir son opinion au regard des justes qu'au regard des pécheurs , ne perdit pas pourtant courage; et après avoir un peu rêvé : Je m'en vais bien vous convaincve, nous dit^il. Et reprenant son père Bauny, à l'endroit même qu'U nous avait montré : Voyez, voyez la raison sur laquelle il établit sa pensée. Je savais bien qu'il ne manquait pas de bonnes preuves 1 lisez ce qu'il dte d'Aris> tote; et vous verrez qu'après une autorité si expresse, il faut brûler les livres de ce prince des philosophes, ou être de notre opinion. Écoutez donc les principes qu'établit le père Bauny : il dit premièrement « qu'une action ne peut être imputée à blâme lorsqu'elle est involontaire. » Je l'avoue, lui dit mon ami. Voilà la première fois, leur dis-je, que je vous ai vus d'accord. Tenezvous-en là, mon pèse , si vous m'en croyez. Ce ne serait rien faire, me dit-il ; car il faut savoir quelles sont les conditions nécessaires pour faire qu'une action soit volontaire. J'ai bien peur, répondis-je, que vous ne vous brouilliez là-dessus. Ne craignez point, dit-il, ceci est sûr : Aristote est pour moi. Écoutez bien ce que dit le père Bauny : « Afin qu'une action soit volontaire , il faut (( qu'elle procède d'homme qui voie, qui sache, qui pé-