DES PÉCHÉS D IGNORANCE
« nètre ce qu'il y a de bien et de mal en elle. Volunkir arium est, dilron communément avec le philosophe « (vous savez bien que c'est Âristote, me dit-il en me (( serrant les doigts) , quodfit a principio cognoscmte stn- « gula in quitus est aetio : si bien q[ue quand la volonté^ « à la volée et sans discussion^ se porte à vouloir ou « abhorrer^ fiedre ou laisser quelque chose avant que « rentendement ait pu voir s'il y a du mal à la vouloir « ou à la fuir^ la faire ou la laisser^ telle action n'est ni « bonne ni mauvaise ; d'autant qu'avant cette perqui- « sition^ cette vue et réflexion de l'esprit dessus les qua-. <K lités bonnes ou mauvaises de la chose à laquelle l'on <i s'occupe, l'action avec laquelle on la fait n'est volon- « taire. »
Eh bien ! me dit le père, ètes-vous content? Il semble, repartis-je, qu'Aristote est de l'avis du père Bauny; mais cela ne laisse pas de me surprendre. Quoi! mon père, il ne suffit pas, pour agir volontairement, qu'on sache ce que Ton fait, et qu'on ne le fasse que parce qu'on le veut faire; mais il faut de plus « que l'on voie, « que l'on sache et que l'on pénètre ce qu'il y a de bien c( et de mal dans cette action? » Si cela est, il n'y a guère d'actions volontaires dans la vie; car on ne pense guère à tout cela. Que^de jurements dans le jeu, que d'excès dans les débauches, que d'emportements dans le carnaval, qui ne sont point volontaires, et par conséquent ni bons ni mauvais, pour n'être point accompagnés de ces réflexions d'esprit sur les qualités- bannes ou mauvaises de ce que l'on fait! Mais est-il possible, mon père , qu'Aristote ait eu cette pensée? car j'avais ouï dire que c'était un habile homme. Je m'en vas vous en éclaircir, me dit mon Janséniste. Et ayant demandé au père la Morale d'Aristote, il l'ouvrit au commencement du troisième livre, d'où le père Bauny a pris les
74 QUATRIÈMB LETTBB.
paroles qu'il en rapporte y et dit à ce bon père : Je vous pardonne d'avoir cro, sur la foi du père Bauny ^ qu'Aristote ait été de ce sentiment* Vous auriez changé d'avis^ si vous Taviez lu vous-mâme. Il est bien vrai qu'il enseigne « qu'afiin qu'une action soit volontaire, il faut « connaître les particularités de cette action , singula in <x quibus est actio. » Hais qu'entend-il par là, sinon les circonstances particulières de Faction, ainsi que les exemples qu'il en donne le justifient clairement; n'en rapportant point d'autres que de ceux où l'on ignore .quelqu'une de ces circonstances, comme « d'une perce sonne qui, voulant montrer une machine, en décoche. « un dard qui blesse quelqu'un ; et de Mérope, qui tua « son fils en pensant tuer son ennemi ; » et autres sem^ blahles?
Vous voyez donc par là quelle est Tignorance qui rend les actions involontaires; et que ce n'est que celle des circonstances particulières qui est appdée par les théologiens, comme vous le savez fort bien, mon père, Yignorance du fait. Mais quant à celle du droit , c'est-àdire quant à l'ignorance du bien et du mal qui est en Faction , de laquelle seule il s'agit ici , voyons si Arisfote* est de l'avis du père Bau!ny. Voici les paroles de ce philosophe : « Tous les méchanis ignorent ce qu'ils « doivent faille et ce qu'ils doivent fuir; et c'est cela « même qui les rend méchants et vicieux. C'est pource qum on ne peut pas dire que parce qu'un homme « ignore ce qu'il est à propos qu'il fasse pour satisfaire a à son devoir, sou action soit involontaire. Car cette « ignorance dans le choix du bien et du mal ne fait pas « qu'une action soit involoptaire, mais seulement qu'elle « est vicieuse. L'on doit dire la même chose de celui qui
' Morale, Kv. Il, di. ii. (M.)
DES PÉCHÉS b'igMOEANCE. 75
« ignore en général les règles de son defvoir, puisque « cette ignorance rend les bommes dignes de blâme ^ et « non d'excuse. Et ainsi Tignorance qui read les actkms « involontaires et excusables est seulement ceUe qui re- « garde le feit en partieulier^ et ses circonstaiiûes sii^ « gulières : car alors on pardonne à un homme ^ et on « Texcuse , et on le considère conmie ayant agi contre « son gré. »
Après cela, mon père, direz-vôus encore qu'Aristote soit de votre opinion? Et qui ne s'étonnera de voir qu'un philosophe paXen ait été plus éclairé que vos docteurs en une matière aussi importante à toute la morale, et à la conduite même des Âmes, qu'est la connaissance des conditions qui rendent les actions volontaires ou involontaires, et qui ensuite les excusent ou ne les excusent pas de péché? N'espérez donc plus rien, mon père, de ce prince des philosophes; et ne résistez plus au prince des théologiens, qui décide ainsi ce point, au liv. 1 de ses Rétr. , ch. xv : « Ceux qui pèchent par ignorance « ne font leur action que parce qu'ils la veulent faire, a quoiqu'ils pèchent sans qu'ils veuillent pécher. Et <c ainsi ce péché même d'ignorance ne peut être comte mis que par la volonté de celui qui le commet; mais « par une volonté qui se porte à l'action, et non au péa ché : ce qui n'empêche pas néanmoins que l'action ne a soit péché, parce qu'il suffit pour cela qu'on ait fait « ce qu'on était obligé de ne point faire. »
Le père me parut surpris , et plus encore du passage d'Aristote que de celui de saint Augustin. Mais, comme il pensait à ce qu'il devait dire, on vint l'avertir ^e madame la maréchale de... et madame la marquise de... le demandaient. Et ainsi, en nous quittant à la hâte : J'en parlerai, dit-il, à nos pères. Ils y trouveront bien quelque réponse : nous en avons ici de bien subtils.
76 QUATmiÈME LETTRE.
Nous rentendlmes bien ; et quand je fus seul avec mon ami^ je lui témoignai d'être étonné du renversement que cette doctrine apportait dans la morale. A quoi il me répondit qu'il était bien étonné de mon étonnement. Ne savez-vous donc pas encore que leurs excès sont beaucoup plus grands dans la morale que dans les autres matières^? Il m'en donna d'étranges exemples ^ et remit le reste à une autre fois. J'espère que ce que j'en apprendrai sera le sujet de notre premier entretien. Je suis^ etc.
' Éd. iih4° et; in-1 2 : que dans la doctrine.
Dessein des Jésuites en établissant une nouvelle morale. — Deux sortes de Casuistes parmi eux ; beaucoup de relâchés , et quelques-uns de sévères; raison de cette différence. — Explication de la doctrine de la probabilité. — Foule d*auteurs modernes et inconnus mi&à la place des saints Pères.
De Paris, ce 20 mars 16916.
Monsieur^
Voici ce que je vous ai promis : voici les premiers traits de la morale des bons pères Jésuites^ a de ces a hommes éminents en doctrine et en sagesse^ qui sont « tous conduits par la sagesse divine^ qui est plus asa surée que toute la philosophie. » Vous pensez peutêtre que je raille. Je le dis sérieusement^ ou plutôt ce sont eux-mêmes qui le disent dans leur livre intitulé Imago primi sœculi. Je ne fais que copier leurs paroles^ aussi bien que dans la suite de cet éloge : « C'est une « société d'hommes, ou plutôt d'anges , qui a été pré- « dite par Isate en ces paroles : Allez, anges prompts « et légers. » La prophétie n'en est-elle pas claire? « Ce sont des esprits d'aigles; c'est une troupe de phé- « nix, un auteur ayant montré depuis peu qu'il y en a (( plusieurs. Us ont changé la face de la chrétienté. » Il le faut croire, puisqu'ils le disent. Et vous l'allez bien voir dans la suite de ce discours^ qui vous apprendra leurs maximes.
J'ai voulu m'en instruire de bonne sorte. Je ne me suis pas fié à pe que notre ami m'en avait appris. J'ai voulu les voir eux-mêmes ; mais j'ai trouvé qu'il ne m'avait rien dit que de vrai. Je pense qu'il ne ment jamais. Vous le verrez par le récit de ces conférences.
Dans celle que j'eus avec lui ^ il me dit de si étranges choses , que j'avais peine à le croire ; mais il me les montra dans les livves de ces pères : de sorte qu'il ne me resta à dire pour leur défense ^ sinon que c'étaient les sentiments de quelques particuliers^ qu'il n'était pas juste d'imputer au corps. Et en effet je l'assurai que j'en oonnaissaîs qui sont aussi sévères que ceux qu'il me citait sont relâchés. Ce fut sur cela qu'il me découvrit l'esprit de la Société^ qui n'est pas connue de tout le monde; et vous serez peuirètre bien aise de l'apprendre. Voici ce qu'il me dit.
Vous pensez beaucoup faire eh leur faveur^ de montrer qu'ils ont de leurs pères aussi conformes aux maxir mes évangéliques que les autres y sont contr^dres; et vous concluez de U que ces opinions larges n'appartiennent pa0 à toute la Société. Je le sais bien; car si cela était, ils n'en souffriraient pas qui y fussent si ccmtraires. Hais, puisqu'ils en ont aussi qui sont dans une doctrine si licencieuse, concluez^n de même que l'esprit de la Société n'est pas celui de la sévérité chrétieime ; car, si cela était, ils n'en souffriraient pas qui y fussent si opposés. Eh quoil lui répondis-je, quel peut donc être le dessein du corps entier? C'est sans doute qu'ils n'en ont aucun d'arrêté, et que chacun a la liberté de dire à l'aventure ee qu'il pense. Cela ne peut pas être, me répondii-il; un si grand corps ne subsisterait pas dans une conduite téméraire, et sans une hme qui le gouverne et qui règle tous ses mouvements; outre qu'ils ont un ordre particulier de ne rien imprimer sans l'aveu de leurs supérieurs. Mais quoi 1 lui dis-je, comment les mêmes supérieurs peuvent-ils consentir à des maximes si différentes? C'est oe qu'il faut vous apprendre, me répliqua-i-il.
Sachez donc que leur objet n'est pas de corrompre
POLITIQUE DBS JESUITES. 79
les mœurs; ce n'est pas leur dessein. Mais ils n'ont pas aussi pour unique but celui de les râbnner; ce serait une mauvaise politique. Voici quelle est leur pensée. Ils ont assez bonne opinion d'eux-mêmes pour croire qu'il est utile et comme nécessaire au bien de la religion que leur crédit s'étende pajrtout, et qu'ils gouver^ nent toutes les consciences. Et parce que 1^ maximes évangéliques et sévères sont iptoçres pour gouverner quelques sortes de personnes ^ ils s'en servent dans ces occasions où elles leur sont favorables. Hais comme ces mêmes maximes ne s'accordent pds au dessein de la plupart des g^iS; ils les laissent à l'égard de oeux-Ià.> afin d'avoir de quoi satisfaire tout le monde. C'est pour cette raison qu'ayant affaire à des personnes de toutes sortes de conditions et de nations si différentes, il est nécessaire qu'ils aient des Casuistes assortis à toute cette diversité.
De ce principe vous jugez aisément que s'ils n'avaient que des Casuistes rel&chés, ils ruineraient leur principal dessein, qui est d'embrasser tout le monde, puisque ceux qui sont véritablement pieux chercbent une conduite plus sûre, liais comme il n'y en a pas beaucoup de cette sorte, ils n'ont pas besoin de beaucoup de directeurs sévères pour les conduire. Us en ont peu pour peu; au lieu que la foule des Casuistes relftdiés s'offre à la foule de ceux qui cherchent le relâchement.
C'est par cette conduite obligeante et accommodanie , comme l'appelle le P. Péiau, qu'ils tendent les bras à tout le monde. Car, s'il se présente à eux quelqu'un qui soit tout résolu de rendre des biens mal acquis, ne craignez pas qu' ils l'en détournent ; ils loueront, au contraire, et confirmeront une si sainte résolution. Mais qu'il en vienne un autre qui veuille avoir l'absolution sans restituer ; la chose sera bien difficile, s'ils n'en fournissent des moyens dont ils se rendront les garants.
Par là ils conservent tous leurs amis^ et se défendent contre tous leurs ennemis. Car^ si on leur reproche leur extrême relâchement, ils produisent incontinent au public leurs directeurs austères, avec quelques livres qu'ils ont faits de Ija rigueur de la loi chrétienne ; et les simples, et ceux qui n'approfondissent pas plus avant les choses, se contentent de ces preuves.
Ainsi, ils en ont pour toutes sortes de personnes, et répondent si bien selon ce qu'on leur demande, que, quand ils se trouvent en des pays où un Dieu crucifié passe pour folie, ils suppriment le scandale de la croix, et ne prêchent que Jésus-Chbist glorieux, et non pas Jésus-Christ souffrant : comme ils ont fait dans les Indes et dans la Chine, où ils ont permis aux chrétiens l'idôlatrie méme^ par cette subtile invention de leur faire cacher sous leurs habits une image de Jésus-Christ, à laquelle ils leur enseignent de rapporter mentalement Les adorations publiques qu'ils rendent à Tidole Chacimchoan et à leur Keum-fucum, comme Gravina, Dominicain, le leur reproche, et comme le témoigne le mémoire en espagnol présenté au roi d'Espagne Philippe lY par les Cordeliers des lies Philippines , rapporté par Thomas Hurtado, dans son livre du Martyre de la foi, p. 437 . De telle sorte que la congrégation des cardinaux depr(h pagandafide fut obligée de défendre particulièrement aux Jésuites, sur peine d'excommunication, de permettre^ des adorations d'idoles sous aucun prétexte, et de cacher le mystère de la croix à ceux qu'ils instruisent de la religion, leur commandant expressément de n'en recevoir aucun au baptême qu'après cette connaissance, et leur ordonnant^ d'exposer dans leurs églises l'image du crucifix , comme il est porté amplement dans le dé-
' Leur ordonnant manque dans les éd. in-4' et m-12.
POLITIQUE DES jéStfltES. 81
cfet de cette congrégation, donné le 9 juillet 1646, signé par le cardinal Caponi.
Voilà de qaelle sorte ils se sont répandus par toute la terre, à la faveur de la doctrine de$ opinions proba^ blés, qui est la source et la base de tout ce déréglementa» C'est ce qu'il faut que voiis appreniez. d'eux-mêmes; car ils ne le cachent à personne , non plus que tout ce que vous venez d'entendre; avec cette seule* différence qu'ils couvrent leur prudence humaine et politique du prétexte d'une prudence divine et chrétienne : comme si la foi, et la tradition qui la maintient, n'était pas toujours une et invariable dans tous les temps et dans tous les lieux ; comme si c'était à la règle à se fléchir pour convenir au sujet qui doit lui être conforme, et comme si les âmes n'avaient, pour se purifier de leurs taches, qu'àeorrompre la loi du Seigneur; au lieu « que « la loi du Seigneur, qui est sans tache et toute sainte, c< est celle qui doit convertir les âmes, » et les conformer à ses salutaires instructions!
Allez donc, je vous prie, voir ces bons pères, et je m'assure que vous remarquerez aisément, dans le relâchement de leur morale, la cause de leur doctrine touchant la grâce. Vous y verrez les vertus chrétiennes si inconnues et si dépourvues de la charité, qui en est l'âme et la vie ; vous y verrez tant de crimes palliés et tant de désordres soufferts, que vous ne trouverez plus étrange qu'ils soutiennent que tous lés hommes ont toujours assez de grâce pour vivre dans la piété , de la manière qu'ils l'entendent. Ck)mme leur morale est toute païenne, la nature suffit pour l'observer. Quand nous soutenons la nécessité de la grâce efficace, nous lui don^ nons d'autres vertus pour objet. Ce n'est pas simple-
* ^eu^ manque dans les éà, in-4° et in-12.
PBOVINCliLES. 6
92 CinOUIÈME LETTRE.
ment pour guérir les vicespar d'autres vices^ ce n'est pas seulement pour faire pratiquer aux honunes les devoirs extérieurs de la religion : c'est pour une vertu plus haute que celle des pharisiens et des plus sages du paganisme. La loi et la raison sont des grâces suffisantes pour ces effets. Hais pour dégager l'&me de Tamour du monde^ pour la retirer de ce qu'elle a dé plus cher^ pour la faire mourir à soi-même^ pour la porter et l'attacher uniquement et invariablement à Dieu, ce n'est Touvrage que d'une main toute-puissante. Et il est aussi peu raisonnable de prétendre que l'on en a toujours un plein pouvoir, qu'il le serait de nier que ces vertus destituées d'amour de Dieu , lesquelles ces bons pères confondent avec les vertus chrétiennes , ne sont pas en notre puissance.
Voilà comment il me parla, et avec beaucoup de douleur; car il s'affiUige sérieusement de tous ces désordres. Pour mpi, j'estimai ces bons pères de rexcellence de leur politique; etje fus, selon son conseil, trouverunbon Gasuiste de la Société. C'est une de mes anciennes connaissances, que je voulus renouveler exprès. Et comme j'étais instruit de la manière dont il les fallait traiter, je n'eus pas peine à le mettre en train. Il me fit d'abord mille caresses, car il m'aime toujours; et, après quelques discours indifférents, je pris occasion du temps où nous sommes pour apprendre de lui quelque chose sur le jeûne, afin d'entrer insensiblement en matière. Je lui témoignai donc que j'avais de la peine à le supporter. Il m'exhortaà mefaire violence ; mais, comme je continuai à me plaindre, ilen fut touché, et se mit à chercher quelque cause de dispense. 11 m'en offrit en effet plusieurs, qui ne me convenaient point, lorsqu'il s'avisa enfin de me demander si je n'avais pas de peine à dormir sans souper. Oui, lui dis-je, mon père, et cela
POLItlQbË DES JÉSUITES. 83
m'oblige souvent à faire collation à midi et à souper le soir. Je suis bien aise, me répliqua-t-il, d'avoir trouvé ce moyen de vous soulager sans pédié : allez, vous n'êtes point obligé à jeûner. Je ne veux pas que vous m'en croyiez; venez à la bibliothèque. J'y fus; et là, en prenant un livre : En voici la preuve, me dit'-il, et Dieu sait/]UelleI c'est Ëscobar. Qui est Escobar, lui dis^je, mon père? Quoi! vous ne savez pas qui est Escobar, de notre Société, qui a compilé cette Théologie morale de vingirquatre de nos pères; sur quoi il fait, dans la pré*face, une allégorie de ce livre a à celui de T Apocalypse, « qui était scellé de sept sceaux; » et il dit que « Jésus « l'offre ainsi scellé aux quatre animaux, Suarez, Yas^ « quez, Holina, Valentia, en présence de ving(rquatre « Jésuites qui représentent les vingtnpiatre vieillards ? >» Il lut toute cette allégorie, qu'il trouvait bien juste, et par où il me donnait une grande idée de l'exceU^ice de cet ouvrage. Ayant ensuite cherché son passage du jeûne : Le voici, me dit-il, au tr. 1, ex. 13, n. 76* « Ceci lui qui ne peut dormir s'il n'a soupe, ^t*il obligé de « jeûner? Nullement. » fTétes-vous pas content? Non, pas tout à fait , lui dis-je; car je puis bien supporter le jeûne en faisant collation le matin et soupant le soir. Voyez donc la suite, me dit-il; ils ont pensé à tout. « Et « que dirarVon, si on peut bien se passer d'une colla- « tion le matin en soupant le soir? i» Me voilà : « On « n'est point encore obUgé à jeûner; car personne n'est « obligé à changer l'ordre de ses repas. » O là bonne raisoni lui dis^je. Mais, dites-moi, continiia-t^il, usezvous de beaucoup de vin? Non, mon père, lui'dis-je; je ne le puis. souffrir. Je vous disais cela, me répondit-il pour vous avertir que vous en pourriez boire le matin , et quand il vous plairait, sans rompre le jeûne; et cela soutient toujours. En voici la décision au même lieu ,
su CINQUIÈME LETTRE.
11. 75 : a Peut-on, sans rompre le jeûne, boire du vin « à telle heure qu'on voudra, et même en grande quan- « tité? On le peut> et même de Thypocras. » Je ne me souvenais pas de cet hypocraâ, dit-il; il faut que je le mette sur mon recueil. Voilà un honnête homme , lui dis^j^> qu'Escobar. Tout le monde Taime, répondit ie père. 11 fait de si jolies questions I Voyez celle-ci, qui est au même endroit, n. 38 : « Si un homme doute qu'il « ait vingt-un ans, est-il obligé de jeûner? Non, Mais si « j'ai vingt^un ans cette nuit, à une heure après minuit, « et qu'il soit demain jeûne, serai*-je obligé de jeûner 4c demain? Non; car vous pourriez manger autant qu'il « vous plairait depuis minuit jusqu'à une heure, puisce que vous n'auriez pas encore vingt-im ans : et ainsi, «( ayant droit de rompre le jeûne , vous n'y êtes point «c obligé. » que cela est divertissant ! lui dis-je. On ne s'en peut tirer, me répondit-il; je passe les jours et les nuits à le lire; je ne fais autre chose. Le bon père, voyant que j'y prenais plaisir, en fut ravi; et continuant : Voyez, dit-il, encore ce trait de Filiutius, qui ^t un de ces vingt^uatre Jésuites, t. Il, tr. 27, partie 3, c. 6, n. 123 : « Celui qui s'est fatigué à quelque «c chose, comme à poursuivre une fille, est-il obligé de « jeûner? Nullement. Mais s'il s'est fatigué exprès, pour « être par là dispensé du jeûne , y sera-t-il tenu? En- « core qu'il ait eu ce dessein formé, il n'y sera point « obligé* » Eh bien ITeussiez-vous cru? me dit-il. En vérité, mon père, lui dis-je, je ne le crois pas bien encore^ Eh quoi! n'est-ce pas un péché de ne pas jeûner quand on le peut? Et est-il permis de rechercher les occjsusions de pécher, ou plutôt n'est-on pas obligé de les fuir? Cela serait assez conmiode. Non pas toigours, me dit-il; c'est selon. Selon quoi? lui di&ge. Ho ho! repartit le père. Et si on recevait quelque incommodité en fuvant
les occasions, y serait-on obligé^ à votre avis? Ce n'est pas, au moins, celui du père Bauny, que voici, p. t084 : « On ne doit pas refuser l'absolution à ceux qui denaeua rent dans les occasions prochaines du péché, s'ils sont <c en tel état qu'ils ne puissent les quitter san» donner « sujet au monde de parler, ou ëans qu'ils 6n reçussent a eux-mêmes de l'incommodité. » Je m'en réjouis, mon père; il ne reste plus qu'à dire qu'on peut rechercher les occasions de propos délibéré, puisqu'il est permis de ne les pas fuir. Cela même est aussi quelquefois permis, ajouta-lril. Le célèbre Casuiste Basile Ponce l'a dit, et le P. Bauny le cite et approuve son sentiment, que voici, dans le Traité de la Pénitence^ pars 1 , q. 14, p. 94 : « On peut rechercher une occasion directement et pour « elle-même, primo etper se y quand le bien spirituel « ou temporel de nous ou de notre prochain nous y « porte. »
Vraiment, lui dis-je^ il me semble que je rêve, quand j'entends des religieux parler de cette sorte! Eh quoi! mon père, dites-moi, en conscience, êtes-vous dans ce sentiment-là? Non vraiment, me dit le père. Vous parlez donc, continuai-je , contre votre conscience? Point du tout, dit-il. Je ne parlais pas en cela selon ma conscience, mais selon celle de Ponce et du père Bauny; et vous pourriez les suivre en sûreté, car ce sont d'habiles gens. Quoi! mon père, parce qu'ils ont mis ces trois lignes dans leurs livres, sera-t-il devenu permis de rechercher les occasions de pécher? Je croyais ne devoir prendre pour règle que l'Écriture et la. tradition de l'Église, mais non pas vos Casuistes. bon Dieu ! s'écria le père, vous me faites souvenir de ces Jansénistes! Est-ce que le père Bauny et Basile Ponce ne peuvent pas rendre leur opinion' probable? Je ne me contente pas du probable, lui dis-je, je cherche le sûr. Je vois bien, me dit
86 CINOriÈHE LETTaE.
le bon père^ que vous ne savez pas ce que c'est que la doctrine des opinions probables : vous parleriez autrement si vous la saviez. Ah ! vraiment^ il iiaut que je vous en instruise. Vous n'aurez pas perdu votre temps d'être venu iei ; sans cela vous ne pouviez rien entendre. C'est le fondement et Va bcàe toute notre morale. Je fus ravi de le voir tombé dans co que je souhaitais; et^ le lui ayant témoigné^ je le priai de m'expliquer ce que c'était qu'une opinion probable. Nos auteurs vous y répondront mieux que moi^ dii41. Voici comme ils en paiv lent tous généralement^ et^ entre autres , nos vingtquatre, inprinc» ex. 3, n. 8 : « Une opinion est appelée « probable, lorsqu'elle est fondée sur des raisons de « quelque considération. D'où il arrive quelquefois « qu'un seul docjteur fort grave peut rendre une opi- « nion probable. » Et en voici la raison^ : « Car un « homme adonné particulièrement à l'étude ne s'air< tacherait pas à une opinion , s'il n'y était attiré par « une raison bonne et suffisante. » Et ainsi > lui dis-je, un seul docteur peut tourner les consciences et les houleverser àsfon gré, et toujours en sûreté. Il n'en faut pas rire, me dit-il, ni penser combattre cette doctrine. Quand les Jansénistes l'ont voulu faire, ils ont perdu leur temps. Elle est trop bien établie. Écoutez Sanchez, qui est un des plus célèbres de nos pères, Som., 1. 1 , c. 9, n. 7 : t< Vous douterez peuirètre si l'autorité d'un seul docteur, « bon et savant, rend une opinion probable. A* quoi je « réponds que oui; et c'est ce qu'assurent Angélus, Syl- « vestre, Navarre, Emmanuel Sa, etc. Et voici comme « on le prouve. Une opinion probable est celle qui a un c( fondement considérable. Or l'autorité d'un homme (c savant et pieux n'est pas de petite considération, mais
* Ed. in- 12 : an même lieu^
D£ LA PROBABILITE. 87
« plutôt de grande coDsidération . Car ( écoutez bien cette K raison) si le témoignage d'un tel homme est de grand « poids pour nous assurer qu'une chose se soit passée^ « par exemple y à Rome^ pourquoi ne le seranUl pas de « même dans un doute de morale? »
La plaisante comparaison^ lui dis-je, des choses du monde à celles de la conscience 1 Ayez patience : San^ chez répond à cela dans les lignes qui suivent immédiatement. «( Et la restriction qu'y apportent certains au« c< teurs ne me plaît pas : que Tautorité d'un tel docteur « est suffisante dans les choses de droit humain^ mais « non pas dans celles de droit divin. Car elle est de « grand poids dans les unes et dans les autres. »
Mon père^ lui dis-je franchement^ je ne puis&ire cas de cette règle. Qui m'a fissuré que> dans la liberté que vos docteurs se donnent d'examiner les choses par la raison^ ce qui paraîtra sûr à l'un le paraisse à tous les autres? La diversité des jugements est si grande... Vous ne l'entendez pas^ dit le père en m'interrompanl; aussi sont-ils fort souvent de différente avis : mais cela n'y fait rien ; chacun rend le sien probable et sûr. Vraiment l'on sait bien qu'ils ne sont pas tous de même sentiment; et cela n'en est que mieux. Ils ne s'accordent^ au contraire^ presque jamais. U y a peu de questions où vous ne trouviez que l'un dit oui^ l'autre dit non. Et en tous ces cai»-là l'une et l'autre des opinions contraires est probable. Et c'est pourquoi Diana dit sur un certain sujets part. 3^ tr. 4^ res. 244 : « Ponce et Sann chez sont de contraires avis : mais ^ parce qu'ils étaient «tous deux savants, chacun rend son opinion proie bable. »
Mais, mon père, lui dis-je, on doit être bien embarrassé à choisir alors! Point du tout, dit-il; il n'y a qu'à suivre l'avis qui agitée le plus. Eh quoi! si l'autre est
plus probable? 11 n'importe^ me ditril. Et si l'autre est plus sur? Il n'importe^ me dit encore le père; le voici bieu expliqué. C'est Emmanuel Sa^ de notre Société , dans son aphorisme De dvibio, p. 183 : « On peut faire « ce qu'on pense être permis selon une opinion proie bable^ quoique le contraire soit plus sûr. Or l'opinion « d'un seul docteur gtave y suffit. » Et si une o{4nion est tout ensemble et moins probable et moins sûre , serat-il permis de la suivre^ en quittant ce que l'on croit être plus probable et plus sûr? Oui, encore une fois^ me dit-il : écoutez Filiutius^ ce grand Jésuite de Rome, Msr. Quœst. ,. tom. II, tr. M,c. k, n. 128 : « 11 est per- « mis de suivre l'opinion la moins probable, qu(»qu'elle « soit la moins sûre. C'est l'opinion conmiune des nou- « veaux auteurs. » Cela n'esiril pas clair? Nous voici bien au large, lui dis-je, mon révérend père, gr&ces à vos opinions probables. Nous avons une belle liberté de conscience. Et vous autres Gasuistes, avez-vousla même liberté dans vos réponses? Oui, me dit-il; nous répondons aussi ce qu'il nous plaît, ou plutôt ce qui plaît & ceux qui nous interrogent. Car voici nos règles, prises de nos pères : Layman, Theol. Mot. y 1. 1, tr. 1, c. &, §2, n. 9;Vasquez, t. I, pars 2, disp. 62, c. 9, n. 47; Sanchez, Sum.y 1. I, c. 9, n. 19; et de nos vingtquatre, inprinc. ex. 3, n. 2*. Voici les paroles de Lay« man, que le livre de nos vingt-quatre a suivies : c< Un « docteur, étant consulté, peut donner un conseil nonce seulement probable selon son opinion, mais contraire « à son opinion, s'il est estimé probable par d'autres > « lorsque cet avis contraire au sien se rencontre plus « favorable et plus agréable à celui qui le consulte : Si c( forte hœcilli favorabilior seu exoptatiorsit. Mais je dis « de plus qu'il ne sera point hors de raison qu'il donne « à ceux qui le consultent un avis tenu pour probable