‹ Les provinciales, ou, Les lettres écritesChapitre 23 sur 99 · QUESTION POSEE PAR CARAMUEL · texte numérisé non relu

QUESTION POSEE PAR CARAMUEL

Eh quoi! mon père^ la vie des Jansénistes dépend donc seulement de savoir s'ils nuisent à votre réputation? Je les tiens peu en sûreté^ si cela est. Gar^ s'il devient tant soit peu probable qu'ils vous fassent tort^ les voilà tuables sans difficulté. Vous en ferez un argument en forme; et il n'en faut pas davantage > avec une direction d'intention 9 pour expédier un homme en sûreté de conscience. qu'heureux sont les gens qui ne veulent pas souffrir les injures^ d'être instruits en cette doctrine ! mais que malheureux sont ceux qui les offensent ! En vérité^ mon père , il vaudrait autant avoir affaire à des gens qui n'ont point de religion , qu'à ceux qui en sont instruits jusqu'à cette direction ; car enfin l'intention de celui qui blesse ne soulage point celui qui est blessé : il ne s'aperçoit point de cette direction secrète y et il ne sent que celle du coup qu'on lui porte. Et je ne sais même si on n'aurait pas moins de dépit de se voir tuer brutalement par des gens emportés^ que de se sentir poignarder consciencieusement par des gens dévots.

Tout de bon, mon père, je suis un peu surpris de tout ced ; et ces questions du père L'Amy et de Caramuel ne me plaisent point. Pourquoi? dit le père : èteshvous Janséniste? J'en ai une autre raison , lui dis-je. C'est que j'écris de temps en temps à un de mes amis de la campagne ce que j'apprends des maximes de vos pères. Et quoique je ne fasse que rapporter simplement et citer fidèlement leurs paroles, je ne sais néanmoins s'il ne se pourrait pas rencontrer quelque esprit bizarre qui , s'imaginant que cela vous fait tort, n'en tirât de vos principes quelque méchante conclusion. Allez, me dit le père, il ne vous' en arrivera point de mal, j'en suis garant. Sachez que ce que nos pères ont imprimé euxmêmes, et avec l'approbation de nos supérieurs, n'est ni mauvais ni dangereux à publier.

PIO^INGULES. 9

Je VOUS écris donc sur la par(de de ce bon père ; mais le papier me manque toujours, et non pas les passages. Car il y en a tant d'auti^es, «t de si forts, qu'il fiiudraît des volumes pour tout dire. Je suis, etc.

Maxknes eorrompues des Casuistes touchant les juges, tes usuriers, le contrat Mohatra , les banqueroutiers , les restitutions, etc. — Diverses extravagances des mômes Gamistes.

DePari8,fle28iui 1656.

MaNSiEUft,

Vous ne pensies pas que personne eût la curiosité de savoir qui nous sommes : cependant il y a des gens qui essayent de le deviner, mais ils rencontrent mal*. Les uns me prennent pour un docteur de Sorbonne ; les autres attribuent mes Lettres à quatre ou cinq peiv sonnes, qui, comme moi, ne sont ni prêtres ni ecclésiastiques. Tous ces faux soupçons me font connaître que je n'ai pas mal réussi dans le dessein que j'ai eu de n'être connu que de vous et du bon père qui souffre toujours mes visites, et dont je souffre toujours les discours, quoique avec bien de la peine. Mais je suis oMigé à me contraindre; car il ne les continuerait pas y s'il s'apercevait que j'en fusse si choqué ; et ainsi

' Ce fiit encove M. Nicote qui revit cette lettre* ( Note de Goujet, ) ^ Voici le fait auquel Pascal fait sans doute allusion. Les Petites Lettres avaient un tel succès, qu'on désirait vivement en connaître auteur. On soupçonna d'abord Gomberville, académicien. Gomberville protesta, dans une letirâ adressée au P. Gastillon, recteur du collège de Paris. Les Jésuites, de leur côté, se sentant frappés par une main invisib)e, recherchaient de toutes parts leur ennemi, pour le désarmer. Il était bien jprès d'eux cependant. Quoiqu'il eût une maison à Paris, Pascal, pour continuer ses Lettres, était allé se mettre dans une auberge de la rue des Poiriers, à l'enseigne du Roi David . vis-à-vis du collège de Clermont, dirigé par les Jésuites. Là il se faisait appeler monsieur de Mon$ , nom qui appartenait d'ailleurs à une branche de sa famille. {M, Cahhé Maifnard . ) — Voy. ci-tlessus p. 12 et 13.

je ne pourrais m'acquitter de la parole que je vous ai donnée^ de vous &ire savoir leur morale. Je vous assure que vous devez compter pour quelque chose la violence que je me fisds. Il est bien pénible de voir renverser toute la morale chrétienne par des égarements si étranges^ sans oser y contredire ouvertement. Mais^ après avoir tant enduré pour votre 8atis£action ^ je pense qu'à la fin j'éclaterai pour la mienne^ quand il n'aura plus rien à me dire. Cependant je me retiendrai autant qu'il me sera possible; car plus je me tais^ plus il me dit de choses. Il m'en apprit tant la dernière fois^ que j'aurai bien de la peine à tout dire. Vous verrez des principes bien commodes pour ne point restituer * . Gar^ de quelque manière qu'il pallie ses maximes^ celles que j'ai à vous dire ne vont^eneffet^qu'àfavoriser les juges corrompus^ les usuriers y les banqueroutiers , les larrons y les femmes perdues et les sorciers^ qui sont tous dispensés assez largement de restituer ce qu'ils gagnent chacun dans leur métier. C'«st ce que te bon père m'apprit par ce discours.

Dès le commencement de nos entretiens, me dit-il^ je me suis engagé à vous expliquer les maximes de nos auteurs pour toutes sortes de conditions. Vous avez déjà vu celles qui touchent les bénéficiers, les prêtres, les religieux, les domestiques*, et les gentilshommes : parcouions maintenant les autres, et commençons par les juges.

Je vous dirai d'abord une des plus importantes et des plus avantageuses maximes que nos pères aient enseignées en leur faveur. Elle est de notre savant Castro

' Éd. in-4" et in-12 : Vous verrez que la bourse y a éiè aussi malmenée que la vie le fut Vautre fois.

' Ibid. : les valets.

DES JV«ES. 133

Palao^ l'un de nos vingt-quatre vieillards. Voici ses mots : « Un juge peut>-il^ dans une question de droite « juger selon une opinion probable^ en quittant Topir a nion la {dus probable? Oui^ et même contre son « propre sentiment : Imo centra prapriam opinionem. » Et c'est ce que notre père Escobar rapporte aussi ^ au tr. 6, ex. 6, n. h6. mon père, lui di&-je^ voilà un beau commencement! les juges vous sont bien obligés; et je trouve bien étrange qu'ils s'opposent à vos probabilités^ comme nous l'avons remarqué quelquefois^ puisqu'elles leur sont si favorables : car vous leur donnez par là le môme pouvoir sur la fortune des hommes que vous vous êtes donné sur les consciences. Vous voyez^ me dit^il ^ que ce n'est pas notre intérêt qui nous fait agir^ nous n'avons eu égard qu'au repos de leurs consciences ; et c'est à quoi notre grand Molina a si utilement travaillé^ sur le sujet des présents qu'on leur fait. Car, pour lever les scrupules qu'ils pourraient avoir d'en prendre en de certaines rencontres , il a pris le soin de faire le d^iombrement de tous ka cas où ils en peuvent recevoir en conscience^ à moins qu'il y eûl^ quelque loi particulière qui le leur défendit. C'est en son t 1, tr. 2, d. 88, n. 6. Les voici : « Les juges peua vent recevoir des présents des parties, quand ils les « leur donnent ou par amitié, ou par reconnaissance de a la justice qu'ils ont rendue, ou pour les porter à la. ff rendre à l'avenir, ou pour les obliger à prendre un « soin particulier de leur afiaire, ou pour les engager à « les expédier promptement. » Notre savant Escobar en parle encore au tr. 6, ex. 6, n. <h3, en cette sorte : « S'il y a plusieurs personnes qui n'aient pas plus de « droit d'être expédiés i'un que l'autre, le juge qui

I' Toutes ibs éditions originales : à moins qu'il y eût y sans négation.

iZk HUITIÈME LETTRE.

« prendra quelque chose de Vun^ à condition, expaelo^ « de l'expédier le premier, péchera-t-il? Non certaine- « ment, selon Layma^^ : car il ne £stit aucune injure a aux autres, selon le droit naturel, lorsqu'il accorde à « Tun, par la considération de son présent, ce qu'il «t pouvait accorder à celui qu'il lui eût plu : et même, <x étant également obligé envers tous par l'égalité dé « leur droit, il le devient davantage envers celui qui « lui fait ce àoa, qui l'engage à le prélever aux autres ; <f et cette prëfteence semble pouvoir être estimée pour a de l'argent : QuœebligiUi9^videiurprêHike$timabili$. »

Mon révérend père, lui dis-je, je suis surpris de cette permission» que les premiers magistrats du royaume ne savent pas encore^ Car M. le premier piésident a apporté un Oindre dans le parlement pour empêcher que certains greffiers ne prissent de l'argent pour cette sorte de préférence : ce qui témoigne qu'il est bien éloigné de croire que cela soit permis à des juges; et tout le monde a loué une réformation si utile à toutes les par* ties. Le bon père, surpris de ce discours,, me répondit : Dites-vous vrai? je ne savais rien de cela^ Notre opinion n'est que probable, le contraire est probable aussi. En vérité, mon père, lui dis-je, on trouve que M^. le premier président a plus que probablement bien fait , et qu'il a arrêté parla le cours d'une corruption publique, et soufferte durant trop longtemps. J'en juge delà même sorte, dit le père; mais passons cela, laissons les juges. Vous avez raison, lui dis-je; aussi bien ne reconnaissentr-ils pas assez ce que vous faites pour eux. Ce n'est pas cela, dit le père; mais c'est qu'il y a tant de choses à dire sur tous , qu'il faut être court sur chacun .

Parlons maintenant des gens d'affaires. Vous savez

' Lib. m , tr. IV, cap. iv, n. 9. ( M. Vabbé Maynaré. )

I>E9 USQftlBftS. 135,

que la phis grande peine qu'on ait avec eux est de les détourner de rusore^ et e'est aussi à quoi nos pères ont pris un soin particuli^; ear ils délestent si fort ce vice, qu'Escobar dit au tr^ 3, ex. 6, n. 1^ que « de dire que « Tusure n'est pas péehé , ce serait une hérésie. » Et notre père Bauny> dans s% Somme des péchés ^ ch. Ih, remplit plusieurs pages des peines dues aux usuriers. Il les déclare « inâmes durant leur vie^ et indignes de^ « sépulture après leur mort. » O moi^ père ^ ja ne le croyais pas si sévère! U l'est quand il. le faut^ me dit-il; mais aussi ee savant Casuiste ayant remarqué qu'on n'est attiré à l'usure quç par }fi désir du gain^ il dit au même lieu : « y on n'obligerait <|one pas peu lie monde, « si, le garantissant des mauvais effets de l'usure, et tout « ensemble du péché qui en est la cause. Ton lui don-^ « nait le moyen de tirer autant ^ de profit de sou argent, « par quelque bon et légitime emploi, que l'ou n'en* « tire des usures. » Sans doute, mon père, U n'y aurait plus d'usuriers après cela. C'est pourquoi, dit41, il en a fourni une « méthode générale pour toutes sortes de per*^ a sonnes, gentilshommes, présidents, conseiUers^ etc., d et si facile, qu'elle ne consiste qu'eu l'usage de certaines paroles qu'il faut pronouoer en prêtant son argent; ensuite desquelles <m peut en prendre du profit ssjîs craindre qu'il soit usuraire, comme il est sans doute qu'il Vaunût été autrement. Et quehk sont donc ces termes mystérieux, mon père? Les voici, me dit-il, et en mots propres; car vous saves qu'ilafait son livre de la Somme des péchés en fran^Sj pour être entendu de toiU le monde, comme il le dit dans la préface : a Celui à qui on de- « mande de l'argent répondra donc en cette sorte ; Je

' Édit. de 1657 : autant et à l'aventure pins Ae. « Ibid. : fiie l'on ne /ai f.

« n'ai point d'argent à prêter ; si ai ^ bien à mettre à profit « honnête et licite. Si vous désirez la somme que de- « mandes pour la faire valoir par votre industrie à « moitié gain , moitié perte, peulrêU^m'y résoudrai-je. « Bien est vrai qu'à cause qu'il y a trop de peine à s'ac- « corder pour le profit, si vous m'en voulez assurer un a certain, etquantetquantaiissimonsortprincipal, qu'il « ne coure fortune, nous tomberions bien plutôt *d'ac^ a cord, et vous ferai toucher argent dans* cette heure. » N'est-ce pas là un moyen bien aisé de gagner de l'argent sans pécher? et le père Bauny n'a4-il pas raison de dire ces paroles, par lesquelles il conclut cette méthode : a Voilà, à mon avis, le moyen par lequel quantité de « personnes dans le monde qui, par leurs usures , exr tf torsions et contrats illicites, se provoquent la juste in-r « dignation de Dieu, se peuvent sauver en faisant de « beaux, honnêtes et licites profits. »

mon père , lui dis-je , voilà des pardes bien puiS' sautes^ I Sans doute elles ont quelque vertu occulte pour chasser l'usure, que je n'entends pas : car j'ai toujours pensé que ce péché consistait à retirer plus d'argent qu'on n'en a prêté. Vous l'entendez bien peu, me dit-il. L'usure ne consiste presque, selon nos pères, qu'en l'intention de prendre ce profit comme usuraire. Et c'est pourquoi notre père Escobar fait éviter l'usure par un simpledétourd'intention;c'estautr.3,ex. 5, n. 4,33,4ï : « Ce serait usure, ditr-il, de prendre du profit de ceux « à qui on prête, si on l'exigeait comme dû par justice •

■ Éd. de 1657 : si bien.

' Ibid. : nous tomberons lienlôt.

' Ibid. : dès.

* Les éd. in-4° et in- 12 ajoutent ici : « Je vous proteste que si je ne savais qu'elles viennent de bonne part, je les prendrais pour quelquesuns de ces mots enchantés qui ont pouvoir de rompre un charme. »

Page 1