‹ Les Provinciales ou Lettres de Louis de MontalteChapitre 3 sur 18 · DB I.A GRACE SUFFISANTS · texte numérisé non relu

DB I.A GRACE SUFFISANTS

De Farif 9 ce 29 janTier. x65tf«

ONSIEUR,

Comme je fermois la lettre que ]e votts ai ëcrite , je fus yisité par monsieur N. nqtre an-» cîen ami , le plus heureusement du monde pour ma curiosité ; car il est très' informé des questions du temps , et il sait parfaitement le secret des jésuites , chez qui il est à toute heure , et avec les principaux. Après avoir parlé de ce qui Tamenoit chez moi, je le priai de me dire en un mot quels sont les points débattus entre les deux partis.

Il me satisfit sur Theure , et me dit qu'il y en avoit deux principaux : le premier , touchant le pouvoir prochain ; le second , touchant la grâce suffisante. Je vous ai éclairci du premier par la précédente : je vous parlerai du second dans celle-ci.

Je sus donc , en un mot, que leur différend , touchant la grâce suffisante, est en ce que les

l8 SECONDE LETTRE,

jésuites prétendent qu'il y a une grâce donnée généralement à tous ]es hommes , soumise de telle sorte au libre arbitre , qu'il la rend efficace ou inefficace à son choix , sans aucun nouveau secours de Dieu , et sans qu'il manque rien de sa part pour agir efifectivement : ce qui fait qu'ils l'appellent suffisante, parce qu'elle seule suffit pour agir. Et que les jansénistes y au contraire , veulent qu'il n'y ait aucune grâce actuellement suffisante , qui ne soit aussi efficace, c'est-à-dire que toutes celles qui ne déterminent point la volonté à agir eflectivement , sont insuffisantes pour agir, parce qu'ils disent qu'on n'agit jamais sans ^ra4:e efficace, VoilÀ leur difl'érend.

Et m'informant après de la doctrine des nouveaux thomistes : Elle est bizarre, me dit-il ; ils sont d'accord avec les jésuites, d'admettre une grâce suffisante donnée à tous les hommes ; mais ils veulent néanmoins que les hommes n'agissent jamais avec cette seule grâce , et qu'il faille , pour les faire agir , que Dieu leur donne une grâce efficace qui détermine réellement leur volonté à l'action , et laquelle Dieu ne donne pas à tous. De sorte que , suivant cette doctrine , lui dis-je , cette grâce est suffisante sans l'être. Justement | me dit- il ; car si elle suffit ^

DE LA OAACE SUmaANTE. 19 il n*en faut pus davantage pour agir; et si elle ne suffit pas , elle n'est pas suffisante»

Mais, lui dis-je, quelle (Ui'f(*rcnce y a-t-il donc entre eux et les janséninres? Ils différent ^ me dit-il , en ce qu'au moins les dominicains ont cela de bon , qu'ils ne laissent pas de dire que tous les hommes ont la grâce suffisante.

J'entends bien y répondis «je ; mais ils le disent sans le penser , puisqu'ils ajoutent quUl faut nrrcssairement , pour agir, avoir une grâce efficace , qui n*est pas donnée à tous : ainsi y s'ils sont conformes aux jcsuites par un terme qui n'a pas de sens , ils leur sont contraires et conformes aux jansénistes , dans la substance de la chose. Cela est vrai, dit-il. Gomment donc ^ lui dis-je , les jésuites sont-ils unis avec eux 9 et que ne les combattent-ils aussi bien que les jansénistes , puisqu'ils auront toujours en eux de puissans adversaires , lesquels soutenant la nécessité de la grâce efficace qui détermine ^ les empêcheront d'établir celle qu'ils veulent être seule suffisante}

Les dominicains sont trop puissans , me dit* il , et la société des jésuites est trop politique pour les choquer ouvertement. Elle se contente d'avoir gagné surouxqu'ils admettent au moine le nom de^rac0 suffisante, quoiqu'ils l'enten»

dent en un autre sens. Par-là elle a cet ayan-^ tage, qu^elle fera passer leur opinion pour insoutenable, quand elle le jugera à propos, et cela lui sera aisé. Car, supposé que tous 'les hommes aient des grâces, suffisante s, il n'y a rien de plus naturel que d'en conclure que la grâce efficace n'est donc pas nécessaire pour agir, puisque la suffisance de ces grâces générales excluroit la nécessité de toutes les autres. Qui dit suffisant , marque tout ce qui est né« cessaire pour agir , et il serviroit de peu aux dominicains de s'écrier qu'ils donnent un autre sens au mot de suffisant : le peuple , accoutumé à l'intelligence commune de ce terme, n'é- . couteroit pas seulement leur explication. Ainsi , la société profite assez de cette expression que les dominicains reçoivent , sans les pouS' ser davantage ; et si vous aviez la contioissance des choses qui se sont passées sous les papes Clément VIII et Paul V, et combien la société fut traversée dans l'établissement de la grâce suffisante , par les dominicains , vous ne vous étonneriez pas de voir qu'elle ne se brouille pas avec eux , et qu'elle consent qu'ils gardent leur opinion , pourvu que la sienne soit libre, et principalement quand les dominicains la favorisent par le nom de grâce suffisante ^ dont ils ont consenti de se servir publiquement*

13E ZX GRACE SUFFISANTE. 21 Elle est bien satisfaite de leur complaisance. Bile n^cxige pas qu'ils nient la nécessité de la grâce efficace \ ce seroit trop les presser : il no faut pas tyranniser ses amis ; les jésuites ont assez gagné. Car le monde se paie de paroles : peu approfondissent les choses : et ainsi le nom de grâce suffisante étant reçu des deux côtés f quoiquVvec divers sens , il n*y a personne , hors les plus fins théologiens , qui ne pense que la chose que ce mot signifie , soit tenue aussi bien par les jacobins que par les jésuites , et la suite fera voir que ces derniers ne sont pas les plus dupes.

Je lui avouai que cMtoient d'iiabilcs gens :

et pour profiter de son avis y je mVn allai droit aux jacobins , où je trouvai à la porte un de mes bons amis, grand janséniste, car j*en ai de tous les partis , qui dcmandoit quelqu'autre perc que celui que je chorchois. Mais je Pen* gageai à m'accorapagner à force de prières , et demandai un do mes nouveaux thomistes. Il fut ravi de me revoir : Et bien , mon père , lui disje , ce n'est pas assez que tous les hommes aient un pouvoir prochain , par lequel pourtant ils n'agissent en efi'et jamais , il faut qu'ils aient encore une grince sujjisante , avec laquelle ils agissent aussi peu. N'est-ce pas là l'opinion de TOtre école 1 Oui , dit le bon père *, et je Vtd

àa ' SECONDE LETTRE,

bien dit ce matin en Sorbonne. J^y ai parlé toute ma demi-heure , et sans le sable j^eusse bien fait changer ce malheureux proTerbe qui court déjà dans Paris: « Il opine du bonnet com- « me un moine en Sorbonne. m Et que voulezvous dire par votre demi-heure et par votre sable , lui répondis-je ; taille-t-on vos avis à une certaine mesure? Oui , me dit-il , depuis quelques jours. £t vous oblige-t-on de parler demiheure? Non. On parle aussi peu qu'on veut.

Mais non pas tant que Ton veut , lui dis-je. O la bonne règle pour les ignorans! O l'honnête prétexte pour ceux qui n'ont rien de bon à dire ! Mais enfin , mon père , cette grâce donnée à tous les hommes est suffisante? Oui, dit- il. £t néanmoins elle n'a nul effet sans grâce ef" ficace? Cela est vrai , dit-il. £t tous les hommes ont la suffisante , continuai «je , et tous n'ont pas V efficace? Il est vrai, dit-il. C'est-à-dire, lui dis- je , que tous ont assez de grâce , et que tous n'en ont pas assez : c'est-à-dire que cette grâce suffit , quoiqu'elle ne suffise pas 1 c'est* à-dire qu'elle est suffisante de nom et insuffisante en effet. En bonne foi , mon père , cette doctrine est bien subtile. Avcz-vous oublié en quittant le, monde , ce que le mot de suffisant y signifie : ne vous souvient- il pas' qu'il enferme tout ce qui est nécessaire pour agir? Mais

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