‹ Les Provinciales ou Lettres de Louis de MontalteChapitre 4 sur 18 · DE LA GRACE SUFFISANTE. ^ HZ · texte numérisé non relu

DE LA GRACE SUFFISANTE. ^ HZ

VOUS nVn avez pas perdu la mémoire : car pour me servir d'une comparainon qui vous sera plus sendifole , si Ton ne vous servoit à table que deux onces de pain et un verre d*eau par jour , sericz-vous content de votre prieur, qui vous diroit que cela seroit suffisant pour vous nour« rir , sous prétexte , qu'avec autre chose qu'il ne vous donneroit pas , vous auriez tout ce qui vous seroit nécessaire pour vous nourrir 1 Comment donc vous laissez -vous aller a dire que tous 1rs hommes ont la féroce suffisante pour agir, puisque vous confessez quUl y en a une autre absolument nécessaire pour agir, que tous n'ont pas? Est-ce que cette créance est peu importante , et que vous abaiido^inez a la liberté des hommrs , de croire que la grnce efficace est nécessaire ou noni Est-ce une chose îndifTérente de dire qn'aver la grâce suffisante on agit en etïet) Comment, dit ce bon -homme, indifférente! C'est une liérèsie , c'est une hérésie formelle. La néceHsiré de la grâce ejjfi» eace ponr agir effectivement , est de foi; il y a hérésie à la nier.

Où en sommes-nous donc, m'écriai -je, et quel parti dois -je ici prendre! Si je nie la grâce suffisante , je suis janséniste. Si je l'admets comme les jésuites, ensorte que la grâce eflicace ne soit pas nécessaire , je serai Mréii*

^UBj dit^s-'vous. Et si je l'admets comme vous f ensorte que la grâce efficace soit nécesaire 9 je pèche contre le sens commun > et je suis extravdgant , disent les jésuites. Que dois -je donc faire dans cette nécessité inévitable , d'é' tre ou extravagant y ou hérétique , ou janséniste? Et en quels termes sommes-nous réduits y s'il n*y a que les jansénistes qui ne se brouillent ni avec la foi , ni avec la raison , et qui se sauvent tout ensemble de la folie et de l'erreur ?

Mon ami janséniste prenoit ce discours à bon présage , et me croyoit déjà gagné. Il ne me dit rien néanmoins ; mais en s'adressant à ce pore : Dites- moi y je vous prie , mon père y en quoi vous êtes conformes aux jésuites? C'est ^ dit-il) en ce que les jésuites et nous reconnoissons les grâces suffisantes données à tous* Mais , lui dit -il , il y a deux choses dans ce mot de grâce suffisante ; il y a le son qui n'est que du vent, et la chose qu'il signifie y qui est réelle et effective.. Et ainsi, quand vous êtes d'accord avec les jésuites touchant le mot dé suffisantes et que vous leur ôtes contraires dans le sens , il est visible que vous ôtes contraires touchant la substance de ce terme , et que vous n'êtes d'accord que du son. Est-cq là agir sin« cèrement et cordialement? Mais quoi , dit le

B£ LA GRACE SUFFISANTE. sS bon^homme , de quoi vous plaîgncz^vous y puisque nous ne trahissons personne par cette manière de parler? Car dans nos écoles nous disons ouvertement, que nous l'entendons d'une manière contraire aux jésuites. Je me plains , '^-^

lui dit mon ami , de ce que vous ne publiez pas de toutes parts y que vous entendez par grâce suffisante , la grâce qui n'est pas suffisante. Vous êtes obligés en conscience , en changeant ainsi le sens des termes ordinaires de la religion I de dire que quand vous admettez une grâce suffisante dans tous les hommes , vous entendez qu'ils n'ont pas des grâces sufiisantes en effet. Tout ce qu'il y a de. personnes au monde entendent le mot de suffisant en un môme sens : les seuls nouveaux thomistes l'entendent en un autre. Toutes les femmes y qui font la moitié du monde y tous les gens de la cour ^ tous les gens de guerre y tous les magistrats y tous les gens de palais y les marchands y les artisans I tout le peuple; eniin toutes sortes d'hommes y excepté les dominicains y entendent, par le mot de suffisant ce qui enferme tout le nécessaire. Presque personne n'est averti de cette singularité. On dit seulement par toute la terre , que les jacobins tiennent que tous les hommes ont des gr<ices suffisantes. Que peut-on conclure de là^ sinon qu'ils tiennent Faotcnciaus. 1. a

a6 SECONDE LETTRE.

que tous les hommes ont toutes les grâces qui sont nécessaires pour agir , et principalement en le^ voyant joints d'intérêt et d'intrigue avec les jésuites qui l'entendent de cette sorte?

L'uniformité de vos expressions jointe à cette union de parti , n'est- elle pas une interprétation manifeste , et une confirmation de l'uniformité de vos sentimens?

Tous les fidèles demandent aux théologiens quel est le véritable état de la nature depuis sa corruption? Saint Augustin et ses disciples répondent qu'elle n'a plus de grâce suffisante ^ qu'autant qu'il plaît à Dieu de lui en donner. Les jésuites sont venus ensuite y et disent que tous ont des grâces eifectivement suffisantes. On consulte les dominicains siu* cette contrariété. Oue font-ils là-dessus î Ils s'unissent aux jésuites : ils font par cette union le plus grand nombre : ils se séparent de ceux qui nient ces graceiB suffisantes : ils déclarent que tous les hommes en ont. Que peut-on penser de là , sinon qu'ils autorisent les jésuites? Et puis ils ajoutent que néanmoins ces grâces suffisantes sont inutiles sans les efficaces , qui ne sont pas données à tous.

Voulez - vous voir une peinture de l'église dans ces différens avis ? Je la considère comme un homme qui , partant de son pays pour

I)£ £À GRÂCE SUFFISANTE. ^'^ &{re un royage y est rencontré par des voleursi qui le blessent de plusieurs coups et le lai '^enC à demi mort. Il envoie quérir trois médecins dans les villes voisines. Le premier ayant sondé les plaies , les juge mortelles , et lui déclare qu'il n'y a que Dieu qui lui puisse rendre ses forces perdues. Le second arrivant ensuite ^ roulant le flatter , lui dit qu'il avoit encore des forces suffisantes pour arriver en sa maison , et insultant contre le premier , qui s'opposoit à son avis , forma le dessein de le perdre. Le ma- Jade en cet état douteux , appercevant de loin le troisième , lui tend les mains , comme à celui qui le devoit déterminer. Celui-ci ayant considéré ses blessures , et su Pavis des deux premiers , embrasse le second , s'unit à lui , et tous deux ensemble se liguent contre le premier , et le cbassent honteusement, car ils étoient plus forts en nombre. Le malade juge à ce procédé qu'il est de l'avis du second ; et le lui demandant en eflet , il lui déclare affirmativement que ses forces sont suffisantes pour faire son voyage. Le blessé néanmoins ressentant sa foiblesse y lui demande à quoi il les Jugeoit telles? C'est , lui dit- il , parce que vous avez encore Tos jambes ; or les jambes sont les organes qui suffisent naturellement pour marcher. Mais , lui dit le malade , ai- je toute la force nécessaire

dS SECONDE LE1TRE.

pour m*en servir ; car il me semble qu'elles sont inutiles dans ma langueur? Non certainement y dit le médecin , et vous ne marcherez jamais effectivement, si Dieu ne vous envoie un secours extraordinaire pour vous soutenir et vous conduire. £t quoi , dit le malade , je n'ai donc pas en moi les forces suffisantes y et auxquelles il ne manque rien pour marcher eifectivement^ Vous en êtes bien éloigné , lui dit -il. Vous êtes donc , dit le blessé y d'avis contraire à votre compagnon touchant mon véritable état } Je vous l'avoue y lui répondit- il.

Que pensez - vous que dit le malade ? Il se plaignit du procédé bizarre y et des termes ambigus dé ce troisième médecin. Il le blâma de s'être uni au second y à qui il étoit contraire de sentiment y et avec lequel il n'avoit qu'une conformité apparente ; et d'avoir chassé le premier , auquel il étoit conforme en effet. Et après avoir fait essai de ses forces , et reconnu par expérience la vérité de sa foiblesse , il les renvoya tous deux : et rappellant le premier , se mit entre ses mains , et suivant son conseil il demanda à Dieu les forces qu'il confessoit n'avoir pas ; il en re^ut miséricorde , et par son secours ai'riva heureusement dans sa maison.

Le bon père étonné d'une telle parabole ne rcpondoit rien. £t je lui dis doucement pouK

DE lÀ O&ÀCE SUFFISÀKT£. âÇ

le rasssurer : Mais, après tout y mon père , k quoi avez vous pensé de donner le nom de suffisante à une grâce que vous dites qu'il est de foi de croire qu^elle est insuffisante en effet? Vous en parlez , dit- il , bien à votre aise. Vous êtes libre et particulier; je suis religieux, et en communauté. N'en savez-vous pas peser la différence l Nous dépendons des supérieurs :

ils dépendent d'ailleurs. Ils ont promis nos suffrages : que vQulez-vous que je devienne? Nou» l'entendîmes à demi mot , et cela nous fit 80u« venir de son confrère , qui a été relégué à Abbé ville pour un sujet semblable.

Mais , lui dis - je , pourquoi votre communauté s'est-elle engagée à admettre cette grâce? C'est un autre discours, me dit-il. Tout ce que je vous puis dire en un mot , est que notre ordre a soutenu autant qu'il a pu la doctrine de S. Thomas touchant la grâce efficace. Combien s'est il opposé ardemment à la naissance de la doctrine de Molina? Combien a-tîl travaillé pour l'établissement de la nécessité de la grâce efficace de Jésus-Christ? Ignorezvous ce qui se fit sous Clément VIII et Paul V, et que la mort prévenant l'un , et quelques affaires d'Italie empêchant l'autre de publier sa bulle ) nos armes sont demeurées au Vatican { Mais les jésuites, qui dès le commencement

3o SECONDE LETTILE,

de l'hérésie de Luther et de Calvin s^étoient prévalus du peu de lumière qu'a le peuple pour en discerner l'erreur d'avec la vérité de la doctrine de S. Thomas , avoient en peu de temps répandu part- tout leur doctrine avec un tel progrès , qu'on les vit bientôt maîtres de la créance des peuples : et nous en état d'être décriés comme des calvinistes et traités comme les jansénistes le sont aujourd'hui , si nous ne tempérions la vérité de la grâce efficace par l'aveu , au moins apparent , d'une suffisante» Dans cette extrémité, que pouvions-nous mieux faire pour sauver la vérité sans perdre notre crédit , sinon d'admettre le nom de grâce sufiisante , en niant qu'elle soit telle en effet? Voilà comment la chose est arrivée.

Il nous dit cela si tristement , qu'il me fit pitié ', mais non pas à mon second , qui lui dit : Ne vous flattez point d'avoir sauvé la vérité î si elle n'avoit point eu d'autres protecteurs y elle seroit périe en des mains si ibibles. Vou^ avez reçu dans l'église le nom de son ennemi : c'est y avoir reçu l'ennemi même. Les noms sont inséparables des choses. Si le mot de grâce suffisante est une fois affermi , vous aurez beau dire que vous entendez par-là une grâce qui est insuffisante , vous n'y serez pas reçus. Votre explication seroit odiçuse dans le monde:

DE LA ghâce suffisante. 3i 01) y parle plus sincèrement des choses moins importantes : les jésuites triompheront: ce sera leur grâce suffisante en eiîet y et non pas la vôtre qui ne Test que de nom j qui passera pour établie ; et on fera un article de foi du contraire de votre créance.

Nous souffririons tous le martyre , lui dit le père , plutôt que de consentir à rétablissement de la grâce suffisante au sens des jésuites» &• Thomas, que nous jurons de suivre jusquW la mort, y étant directement contraire. A quoi mon ami plus sérieux que moi , lui dit : Allez ^ mon père , votre ordre a reçu un honneur qu'il ménage mal. Il abandonne cette grâce qui lui avoit été confiée , et qui n'a jamais été abandonnée depuis la création du monde. Cette grâce victorieuse qui a été attendue par les patriarches , prédite par les prophètes , apportée par Jésus-Christ , pr^chée par S. Paul, expliquée par S. Augustin le plus grand des pcres | embrassée par ceux qui l'ont suivi, confirmée par S. Bernard le dernier des pères , soutenue par S. Thomas l'ange de l'école, transmise de lui à votre ordre , maintenue par tant de vof pères , et si glorieusement défendue par vos religieux sous les papes Clément et Paul : cette grâce efficace , qui avoit été mise comme en dépôt entre vos mains , pour avoir dans un saint

ordre à jamais darable , des prédicateurs qui ]a publiassent au monde jusqu^à la fin des temps y se trouve comme délaissée par des intérêts si indignes. Il est temps que d'autres mains s'arment pour sa querelle. Il est temps que Dieu suscite des disciples intrépides au docteur de la grâce , qui ignorant les engagemens du siècle , servent Dieu pour Dieu. La grâce peut bien n'avoir plus les dominicains pour défenseurs ; mais elle ne manquera jamais de défenseurs : car elle les forme elle-même par sa force toute-puissante. Elle demande des cœurs purs et dégagés ; et elle - même les purifie , et les dégage des intérêts du monde , incompatibles avec les vérités de l'évangile* Pensez-y bien , mon père , et prenez garde que Dieu ne change ce flambeau de sa place , et qu'il ne vous laisse dans les ténèbres , et sans couronne , pour punir la froideur que vous avez pour une cause si importante à son église.

Il en eût bien dit davantage ; car il s'écliauffoit de plus en plus. Mais je l'interrompis , et dis en me levant : En vérité , mon père , si j'ayois du crédit en France y je ferois publier à son de trompe : « On fait a savoir, que quand ce les jacobins disent que la grâce suffisante est a donnée à tous y ils entendent y que tous n'ont « pas la grâce qui suffit elTectivemcnt. » Après

DE LA GHÀCE svfpisakte. 33 quoi vous le diriez tant qu'il vous plairoit , mail non pas autrement. Ainsi finit notre visite.

Vous voyez donc par-là , que cVst ici une suffisance politique , pareille au pouvoir pro» chain. Cependant, je vous dirai quUl me semble y qu'on peut sans péril douter du pout^oir prochain, et de cette grâce suffisante j pourvu qu'on ne soit pas jacobin.

En fermant ma lettre, je viens d'apprendre que la censure est faite. Mais comme je ne sais pas encore en quels termes , et qu'elle ne sera publiée que le i5 février , je ne vous en parlerai que par le premier ordinaire. Je suis^ etc.

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