SE LA GRACE ACTUELLE
eDes sont toutes d'or. Je lus donc ces termes : n Celui qui n'a aucune pensée de Dieu ni de «c ses péchés y ni aucune appréhension , c'est- « à -dire, à ce qu'il me fit entendre» aucune ce connoissance de l'obligation d'exercer dea^ <c actes d'amour de Dieu , ou de contrition , n'a n aucune grâce actuelle pour exercer ces actes ; <c mais il est yrai aussi qu'il ne fait aucun pé" w ché en les omettant , et que » s'il est damné y « ce ne sera pas en punition de cette omission. Et quelques lignes plus bas : ce Et on peut dire « la même chose d'une coupable commission. »
Voyez-vous ,.me dit le père , comment il parle des péchés d'omission , et de ceux de commission 1 Car il n'oublie rien. Qu'en dites -vous? Oque cela me plait, lui répondis- je; que j'en vois de belles conséquences ! Je perce déjà dans les suites : que de mystères s'oftrent à moi ! Je rois y sans comparaison , plus de gens justifié» par cette ignorance et cet oubli de Dieu, que par la grâce et les sacremens. Mais y mon père , ne me donnez -vous point une fausse joie?
N'est-ce point ici quelque chose de semblable à cette suffisance qui ne suffit pas? J'appréhende furieusement le distinguo : j'y ai déjà été attrapé. Parlez -vous sincèrement? Comment ! dit le père en s'échaufTant : il n'en faut pas railler. Il n'y a point ici d'équiyoque. J#
vois toujours pensé qti*on péclioic d'autant plus qu^on peu soit moins à Dieu. Mais à ce que je Yois , quand on a pu gagner une fois sur soi de n*y phis penser du tout, toutes choses de- Tiennent pures pour Tavenir. Point de ces pécheurs à demi ^ qui ont quelqu'amour pour la Ter tu. Ils seront tous damnés ces demi - pécheurs. Mais pour ces francs pécheurs, pécheurs endurcis, pécheurs sans mélange, pleins et achevés, l'enfer ne les tient pas. Ils ont trompé le diahle à force de s'y abandonner.
Le bon père , qui voyoit assez clairement la liaison de ces conséquences avec son principe ^ s'en échappa adroitement ; et sans se fâcher f ou par douceur , on par prudence , il me dit seulement : Afin que vous entendiez comment nous sauvons ces inconvéniens , sachez qne nous disons bien que ces impies, dont vous parlez , seroient sans péché s'ils n'avoient jamais eu de pensées de se convertir, ni de désirs de se donner à Dieu. Mais nous soutenons qu^ils en ont tons ; et que Dieu n'a jamais laissé pécher un homme sans lui donner auparavant )a vTie du mal qu'il va Êiire, et le désir ou d'éviter le péché , ou au moins d'implorer son assistance pour le pouvoir éviter : et il n'y a que les jansénistes qui disent le contraire.
£t quoi , mon père ^ lui repartis- je ; est-ce-
DE LÀ G&ACS ACTUEZ.IS. 59
là rhérésie des jansénistes , de nier qu*à cha« que fois qii^on fait un péché, il Tient un remords troubler la conscience , malgré lequel on ne laisse pas de franchir le saut et dépasser outre, comme dit le père Bauny ? C'est une assez plaisante chose d'être hérétique pour cela. Je croyois bien qu'on fi\t damné pour n'avoir pas de bonnes pensées ; mais qu'on le soit pour ne pas croire que tout le monde en a, vraiment je ne le pensois pas. Mais , mon père , je me tiens obligé en conscience de vous désabuser , et de vous dire qu'il y a mille gens qui n'ont point ces désirs , qui pèchent sans regret , qui pe* chent avec joie , qui en font vanité. Et qui peut en savoir plus de nouvelles que vous? Il n'est pas que vous ne confessiez quelqu'un de ceux dont je parle ; car c'est parmi les personnes de grande qualité qu'il s'en rencontre d'ordinaire, JMais prenez garde , mon père , aux dangereuses suites de votre maxime. Ne remarquez - vous pas quel effet elle peut faire dans ces libertins qui ne cherchent qu'à douter de la religion T Quel prétexte leur en offrez- vous , quand vous leur dites , comme une vérité de foi , qu'ils sentent , à chaque péché qu'ils commettent , un avertissement et un désir intérieur de s'en abstenir ! Car n'est - il pas visible qu'étant conyaincus y par leur propre expérience , de la faus-
6o QUATRIEME LETTRE*
seté de votre doctrine en ce point y que roui dites être de foi , ils en étendront la conséquence à tous les autres? Ils diront que si vous n'êtes pas véritables en un article , vous êtes suspects en tous: et ainsi vous les obligerez à conclure ou que la religion est fausse , ou du moins que vous en êtes mal instruits.
Mais mon second soutenant mon discours y lui dit : Vous feriez bien, mon père, pour conserver votre doctrine y de n'expliquer pas aussi nettement que vous nous avez fait , ce que vous entendez par grâce actuelle^ Car comment pourriez -vous déclarer ouvertement^ sans perdre toute créance dans les esprits , « que personne «c ne pèche qu'il n'ait auparavant la connois- « sance de son infirmité , celle du médecin , le n désir de la ^uérison , et celui de la demander <c à Dieu ? » Croira-t-on , sur votre parole , que ceux qui sont plongés dans l'avarice , dans l'impudicité, dans les blasphèmes, dans le duel, dans la vengeance y dans les vols y dans les sacrilèges y aient véritablement le désir d'embrasser la chasteté, l'humilité, et les autres vertus chrétiennes?
Pensera-t-on que ces philosophes , qui vantoient si hautement la puissance de la nature y en connussent l'infirmité et le médecin ? Vi* rez-vouB que ceux qui soutenoieut comme une
DE LA GRACE ACTUELLE. 6l
maxime assurée , « que ce xi^est pas Dieu qui «c donne la vertu , et qu'il ne s'est jamais trou- « vé personne qui la lui ait demandée y » pensassent à la lui demander eux- mêmes 1
Qui pourra croire que les épicuriens qui nioient la Providence divine^ eussent des mouyemens de prier Dieu ? Eux qui disoleut , « que « c'étoit loi fiiire injure de l'implorer dans nos M besoins, comme s'il eût été capable de s'a- « muser à penser à nous. »
Et enfin y comment s'imaginer que les idolà' très et les athées aient dans toutes les tentations qui les portent au péché , c'est-à'dire une infinité de fois en leur vie y le désir de prier le vrai Dieu y qu'ils ignorent , de leur donner leftiraies vertus qu'ils ne connoissent pas?
Oui, dit le bon père d'un ton résolu , noua le dirons ; et plutôt que de dire qu'on pèche sans avoir la vue que l'on fait mal , et le désir de la vertu contraire , nous soutiendrons que tout le monde , et les impies et les infidèles y ont ces inspirations et ces désirs à chaque tentation. Car vous ne sauriez me montrer , au moins par l'écriture , que cela ne soit pas.
Je pris la parole à ce discours pour lui dire : Et quoi, mon père, faut- il recourir à l'écriture pour montrer une chose si claire 1 Ce n'est pas ici un point de foi , ni même de raisonnement.
62 QVATB.ISME LETTRE.
C'est une chose de fait. Nous le voyons , nou9 le savons y nous le sentons.
Mais mon janséniste se tenant dans les ter* mes que le père avoit prescrits , lui dit ainsi : Si vous voulez , mon perè , ne vous rendre qu'à récriture , j'y consens ; mais au moins ne lui résistez pas , et puisqu'il est écrit y « que « Dieu n'a pas révélé ses jugemens aux genet tilSy et qu'il les a laissés errer dans leurs « voies , M ne dites pas que Dieu a éclairé ceux que les livres sacrés nous assurent « avoir ce été abandonnés dans les ténèbres et dans <i l'ombre de la mort, m
Ne vous suffît- il pas y pour entendre l'erreur de votre principe, de voir que S. Paul se dit le premier des pécheurs, pour un péché qu'il déclare avoir commis par ignorance , et avec zèle?
Ne sufEt-il pas de voir par l'évangile , que ceux qui crucifioient J^sus-Christ avoient besoin du pardon qu'il demandoit pour eux , quoiqu'ils pe connussent point la malice de leur action , et qu'ils ne l'eussent jamais faite y selon S. Paul , s'ils en eussent eu la connoissance?
Ne suffit-il pas que Jésus-Christ nous avertisse , qu'il y aura des persécuteurs de l'église qui croiront rendre service à Dieu en s'effor« ^ant de la ruiner; pour nous faire entendre.
SES vécnia d'ionoràkce* 63 que ce péché , qui est le pins grand de tous y selon Papùtre , peut être commis par ceux qui sont si éloignés de savoir qu^is pèchent, qu'ils croiroient pécher en ne le taisant pasIJSt enfin ne suffit- il pas que Jésus - Christ lui - même nous ait appris qu*il y a deux sortes de pé« cUeurs , dont les uns pochent avec connoissance , et les autres sans connoissance ; et qu'ils seront tous cfa&tiés , quoiqu'à la yérîté différemment ?
Le bon père pressé par tant de témoignage»
de récriture , ù laquelle il avoit eu recours ^ commença à lâcher le pied , et laissant pécher les impies sans inspiration , il nous dit : Au moins tous ne nierez pas que les justes ne pèchent jamais sans que Dieu leur donne.. .Vous reculez, lui dis-)e en Tinterrompant , vous reculez y mon père : vous abandonnez le principe général , et voyant qu'il ne vaut plus rien à l'égard des pécheurs , vous voudriez entrer en composition , et le faire au moins subsister pour les justes. Mai» cela étant j'en vois l'usage bien raccourci ; car il ne servira plus à guère de gens ; et ce n'est quasi pas la peine de vous le disputer.
Mais mon second , qui avoit , à ce que je crois , étudié toute cette question te matin même , tant il étoit prêt sur tout ^ lui répondit :
64 QVATB.IEME LETT&E*
Voilà I mon père , le dernier retranchement où se retirent ceux de votre parti qui ont voula entrer en dispute. Mais vous y êtes aussi peu en assuriince. L'exemple des justes ne vous est pas plus £ivorable. Qui doute qu'ils ne tom« bent souvent dans des péchés de surprise san« qu'ils s'en apperçoivent T N'apprenons « nous pas des saints mêmes combien la concupiscence leur tend de pièges secrets , et combien il arrive ordinairement que, quelque sobres qu'ils soient , ils donnent à la volupté ce qu'ils pensent donner à la seule nécessité , comme 'S. Augustin le dit de soi même dans ses Con« fessions?
Combien est-il ordinaire de voir les plus zé" lés s'emporter dans la dispute à des mouvemens d'aigreur pour leur propre intérêt , sans que leur conscience leur rende sur l'heure d'autre témoignage , sinon qu'ils agissent de la sorte pour le seul intérêt de la vérité , et sans qu'ils s'en apper^oivent quelquefois que long* temps après?
l^is que dira-t-on de ceux qui se portent avec ardeur à des choses effectivement mauvaises f parce qu'ils les croient effectivement bonnes ; comme l'histoire ecclésiastique en donne des exemples ; ce qui n'empêche pas^
DES VÀCniè D^IONORANCE. 65
selon les pères , qu'ils niaient péché dans ces occasions "i
Et sans cela comment les }ustes auroient-ils des péchés cachés? Gomment seroit-il véritable que Dieu seul en connolt et la grandeur f et le nombre 1 que personne ne sait s'il est digne d*amour ou de haine y et que les plus saints doivent toujours demeurer dans la crainte et dans le tremblement ^ quoiqu'ils ne se sentent coupables en aucune chose , comme saint Paul le dit de lui>-méme ?
Concevez donc , mon père y que les exemples et des justes et des pécheurs renversent également cette nécessité que vous supposez pour pécher , de connoltre le mal et d'aimer la vertu contraire y puisque la passion que les impies ont pour les vices, témoigne assez qu'ils n'ont aucun désir pour la vertu : et que l'amour que les justes ont pour la vertu , témoigne liauteme'nt qu'ils n'ont pas toujours la connois- •ance des péchés qu'ils commettent chaque jour y selon l'écriture.
£t il est si vrai que les justes pèchent en cette sorte y qu'il est rare que les grands saints pèchent autrement. Car comment pourroit-on .
concevoir que ces âmes -si pures qui fuient Avec tant de soin et d'ardeur les moindres cho«
ses qui peuvent déplaire à Dieu, aussi-tôt qu'elles s*cn apperçoivent , et qui pèchent néanmoins plusieurs fois chaque jour, eussent à chaque fois avant que de tomber , « la connois- «c sance de leur infirmité en cette occasion y cf celle du médecin , le désir de leur santé , et « celui de prier Dieu de les secourir , » et que malgré toutes ces inspirations , ces âmes si zé* lées ne laissassent pas de passer outre j et de commettre le péché ?
Concluez donc, mon père, que ni les pécheurs , ni même les plus justes , n^ont pas toujours ces connoîssances, ces désirs , et toutes ces inspirations toutes les fois qu'ils pèchent ; c'est-à-dire , pour user de vos termes ^ qu'ils n'ont pas toujours la grâce actuelle dans toutes les occasions où ils pèchent. Et ne dites plus avec vos nouveaux auteurs , qu'il est impossible qu'on pèche quand on ne connoît pas la justice ; mais dites plutôt avec saint Augustin , et les anciens pères , qu'il est impossible qu'on ne pèche pas quand on ne connoit pas la justice : Necesse est ut peccet ,^a quo igno" raiur justitia»
Le bon père se trouvant aussi empêché de soutenir son opinion au regard des justes qu'au regard des pécheurs, ne perdit pas pourtant courage. Et après avoir un peu rêvé : Je m'en
SES PECHés D^IGKOAAKCB. 6^
TAS bien tous convaincre , nous dit-il. Et reprenant son père Bauny, à l'endroit même qu*il ii<iu8 avoit montré : Voyez , voyez la raison sur laquelle il établit sa pensée. Je sa vois bien qu'il ne manquoit pas de bonnes preuves. Lisez ce qu'il cite d'Aristote, et vous verrez qu'après une autorité si expresse y il faut brîiler les li^nres de ce prince des philosophes, ou être de notre opinion. Écoutez donc les principes qu'établit le père Bauny : il dit premièrement c< qu'une ac- « tion ne peut être imputée à blâme, lorsqu'elle ce est involontaire, m Je' l'avoue , lui dit moi& ami. Voilà la première fois, leur dis- je ^ que je vous ai vus d'accord. Tenez -vous en là^ mon père , si vous m'en croyez. Ce ne seroit rien faire , me dît-il , car il faut savoir quelles sont les condition s nécessaires pour faire qu'une action soit volontaire. J'ai bien peur , répondis-] e , que vous ne vous brouilliez là-dessus. Ke craignez point, dit-il, ceci est sftr; Aristote est pour moi. Écoutez bien ce que dit le père Bauny : « Afin qu'une action soit volon- « taire , il faut qu'elle procède d'homme qui a voie , qui sache , qui pénètre ce qu'il y a de « bien et de mal en elle. Voluwtarium est ^ ce dit - on: communément avec le philosophe ^ M ( vous savez bien que c'est Aristote , me ditm il , en me serrant les doigts ), quodfit aprin*
« cipio cognoscente singula , in qiùbuê est orn tio : si bien que quand ]a yolonté , à la tO" « lée et sans discussion , se porte à youloir on n abhorrer, faire ou laisser quelque chose , a* <c Tant que Fentendement ait pu voir s*il y a <i du mal à la vouloir ou à la fuir y la £aiire ou (I la laisser y telle action n'est ni bonne ni maa- « yaise , d'autant qu'avant cette perquisition , «c cette vue et réflexion de l'esprit dessus les « qualités bonnes ou mauvaises de la chose à « laquelle on s'occupe y l'action avec laquelle A on la fait , n'est volontaire. »
Et bien , me dit le père , êtes- vous content f Il semble , répartis- je , qu'Aristote est de l'avis du père Bauny ; mais cela ne laisse pas de me surprendre. Quoi , mon père , il ne suffit pas , pour agir volontairement , qu'on sache ce que l'on fait , et qu'on ne le £aisse que parce qu'on le veut £dre % mais il faut de plus <c que « l'on voie , que l'on sache , et que l'on pêne» c< tre ce qu'il y a de bien et de mal dans cette « action? » Si cela est , il n'y a guère d'actions volontaires dans la vie ; car on ne pense guère à tout cela. Que de juremens dans le jeu , que d'excès dans les débauches , que d'emportemens dans le carnaval, qui ne sont point volontaires, et par conséquent ni bons , ni maa« rais y pour n'être point accompagnés de ces
DES P^CHl^S d'iONOKANCE. 69
réflexions d*eaprit sur les qualités bonnes ou mauvaises de ce que IWiaît! Mais est-il possible , mon père , qu'Aristoteait eu cette pensée ? j'avois oui dire que c*étoit un habile hom- Je m^cn vas vous en éclaircir , me dit mon nistc. Et ayant demandé au père la Mod*Aristotc , il l'ouvrit au* commencement oisieme livre , d'où le père Bauny a pris arolcs qu'il en rapporte , et dit à ce bon : Je vous pardonne d'avoir cru, sur la ibi pcre Bauny, qu'Aristote ait été de ce senti* tinicnt.Vous auriez changé d'avis , si vous l'a- TÎcz lu vous-même. Il est bien vrai qu'il enseigne <c qu'afin qu'une action soit volontaire , <c il faut connoi^re les particularités de cette «( action : sincula in quitus est actio. Mais qu'entend -il par -là, sinon les circonstances particulières de l'action , ainsi que les exemples qu'il en donne, le justifient clairement , n'en rapportant point d'autre que de ceux où l'on ignore quelqu'une de ces circonstances y comme c< d'une personne qui, roulant monter ce une machine , en décoche un dard qui blesse t< quelqu'un ; et de Mérope qui tua son fils , en « pensant tuer son ennemi , » et autres semblables i
Vous voyc7. donc par-là quelle est l'ignorance qui rend les actions involontaires ; et que cq
hâte : J*en parlerai, dit-il , à nos pères. Ils y trouyeront bien quelque réponse. Nous en a* vons ici de bien subtils. Nous Tentendimes bien ; et quand je fus seul avec mon ami , je lui témoignai d^être étonné du renversement que cette doctrine apportoit dans la morale. A quoi il me répondit , quUl étoit bien étonné de mon étonnement. Ne savez -vous donc pas encore que leurs excès sont beaucoup plus grands dans la morale que dans les autres matières^ 11 m'en donna d'étranges exemples , et remit le reste à une autre fois. J'espère que ce que i'en apprendrai sera le sujet de notre premier entretien. Je suis , etc.
Dessein des jéraites en établissant une nouvelle morale. Deux sortes de casaistes parmi eux : beancoap de relAchés , et quelques-uns de sévères : raison de cetta différence. Explication de la doctrine de la Probabilité» Foule d*auteurs modernes et inconnus mis k 1a place des saints pères.
De Paris, ce le mars i65G,
Mon
SIEUR
Voici ce que je vous ai promis. Voici les premiers traits de la morale de ces bons pères jésuites I «de ces hommes éminens en doctrine ce et en sagesse , qui sont tous conduits par la <c sagesse divine , qui est plus assurée que toute n la philosophie. » Vous pensez peut-être que je raille. Je le dis sérieusement, ou plutôt ce souk eux-mêmes qui le disent dans leur lirre intitulé I Xmago primi sœculi* Je ne fais que copier leurs paroles , aussi-bien que dans la suite de cet éloge : « G^est une société d^hommes ou a plutôt d^anges , qui a été prédite par Isaïe eu
FA0YUiaAI.£S I. 4
« ces paroles : Allez , anges prompts et légers.» La prophétie n'en est-elle pas-claire? c< Ce sont a des esprits d'aigles ; c'est une troupe de phé- <f nix ; un auteur ayant montré depuis peu qu'il rc y en a plusieurs. Ils ont changé la ùice de la n chrétienté. » Il le faut croire , puisqu'ils le disent. Et vous l'allez bien voir dans la suite de ce discours y qui vous apprendra leurs maximes.
J'ai Toulu m'en instruire de bonne sorte. Je ne me suis pas fié à ce que notre ami m'en avoit appris. J'ai voulu les voir eux-mêmes. Mais j'ai trouvé qu'il ne m'avoit rien dit que de vrai. Je pense qu'il ne ment jamais. Vous le verrez par le récit de ces conférences.
Dans celle que j'eus avec lui , il me dit de si étranges choses y que j'avois peine à le croire; mais il me les montra dans les livres de ces pères : de sorte qu^il ne me resta à dire pour leur défense y sinon que c^étoient les sentimens de quelques particuliers y qu'il n'étoit pas juste d'imputer au corps. Et en effet y je l'assurai que j'en connoissois qui sont aussi sévères , que ceux qu'il me citoit sont relâchés. Ce fut sur cela qu'il me découvrit l'esprit de la Société y qui n'est pas cOnnu de tout le monde ; et vous serez peut- être bien aise de l'apprendre. Voici ce qu*il me dit. ,-
POtXTIQUIS DES jisUITES* 75
Vous pensez beancoupjaire en leur faveur, de montrer quMlsont de leurs pères aussi con« ibrmea aux maximes évangéliques , que les au* très Y 8<3iit contraires ; et vous concluez de* là que ces opinions larges n^apparrîennent pas à toute la Société. Je le sais bien ; car si cela étoit , ils n*en souflriroicnt pas qui y lussent si contraires. Mais puisqu'ils en ont aussi qui sont dans une doctrine si licencieuse , con« cluez-en de môme , que Vesprit de la Société ii*c8t pas celui de la sévérité chrétienne. Car si cela étoit , ils n'en souHriroient pns qui y fussent si opposés. Et quoi , lui répondis-je , quel peut donc être le dessein du corps entier? C'est sans doute qu'ils n'en ont aucun d'arrêté ^ et que chacun a la liberté de dire à l'aventure ce qu'il pense. Cela ne peut pas être ^ me répondit-il f un si grand corps ne subsisteroit pas clans une conduite téméraire , et sans une ame qui le gouverne et qui règle tous ses mouve« mens. Outre qu'ils ont un ordre particulier , de ne rien imprimejr sans l'aveu de leurs supérieurs. Mais quoi , lui dis-je , comment tes mômes supérieurs peuvent-ils consentir à des maximes si différentes î C'est ce qu'il laut vous apprendre , me répliqua-t-il.
Sachez donc que leur objet n'est pas de corrompre les mœurs : ce n'est pas leur dessein.
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Maïs ils n^ont pas aussi pour unique but celai de les réformer : ce seroit une mauTaise politique. Voici quelle est leur pensée. Ils ont assez bonne opinion d'eux-mêmes, pour croire qull est utile et comme nécessaire au bien de la religion , que leur crédit s*étende par.tout , et qu'ils gouvernent toutes les consciences. Et parce que les maximes évangéliques et séyeres «ont propres pour gouyerner quelques sortes de personnes , ils s'en servent dans ces occasions où elles leur sont favorables. Mais comme ces mêmes maximes ne s'accordent pas aa dessein de la plupart des gens , ils les laissent à l'égard de ceux-là , afin d'avoir de quoi satis&irc tout le monde. C'est pour cette raison qu'ayant af&ire à des personnes de toutes sortes de conditions et de nations si différentes , il est nécessaire qu'ils aient des casuistes assortis à toute cette diversité.
De ce principe vous jugez aisément que s'ils n'avoient que des casuistes relâchés , ils ruineroient leur principal dessein , qui est d'embrasser tout le monde , puisque ceux qui sont véritablement pieux , cherchent une conduite plus sévère. Mais comme il n'y en a pas beaucoup de cette sorte , ils n'ont pas besoin de beaucoup de directeurs sévères pour les conduire. Ht en ont peu pour peu ; au lieu que U
DE LA PROBABILITE. 77
foule des casuistes relAchcs s'ofTre a la foule de ceux qui cherchent le relâchement.
C'est par cette conduite obligeante et accom* modante , comme Rappelle le P. Petau y qu'ils tendent les bras k tout le monde. Car s'il se présente à eux quelqu'un qui soit tout rc^sola de rendre des biens mal acquis , ne craignez pas qu'ils l'en détournent. Ils loueront au contraire et confirmeront une si sainte résolution. Mais qu'il en vienne un autre qui veuille avoir Tabsolution sans restituer , la chose sera bien difficile, s'ils n'en fournissent des moyens dont ils se rendront les garans.
Par-là ils conservent tous leurs amis , et se défendent contre tous leurs ennemis. Car si on leur reproche leur extrême relâchement , ils produisent inconrinent au public leurs dircc* teurs austères , avec quelques livres qu'ils ont faits de la rigueur de la loi chrétienne ; et lea simples , et ceux qui n'approfondissent pas plus avant les choses, se contentent de ces preuves.
Ainsi , ils en ont pour toutes sortes de personnes , et répondent si bien selon ce qu'on leur demande , que quand ils se trouvent en des pays où un Dieu crucifié passe pour folie , ils suppriment le scandale de la croix , et ne prêchent que J. C. glorieux, et non pas J. C« soufIi*ants comme ils ont lait dans les Indes et dans la
Chine , où ils ont permis aux chrétiens ridol» trie même par cette subtile invention , de leur faire cacher sous leurs habits une image de J. C. à laquelle ils leur enseignent de rapporter mentalement les adorations publiques qu^ils rendent à l'idole Cachinchoam et à leur Keum-.fîicum , comme Gravina , dominicain , le leur reproche ; et comme le témoigne le mémoire en espagnol , présenté au roi d'Espagne Philippe IV , par les cordeliers des Isles Philippines , rapporté par Thomas Hurtado dans son livre du Martyre de la foi , page 4.27. De telle sorte que la congrégation des cardinaux de propaganda fide^ fut obligée de défendre particulièrement aux jésuites , sur peine d'excommunication , de permettre des adorations d'idoles sous aucun. / prétexte , et de cacher le mystère de la croix à. ceux qu'ils instruisent de la religion , leur commandant expressément de n'en recevoir aucun AU baptême qu'après cette connoissance , et leur ordonnant d'exposer dans leurs églises l'image du Crucifix , comme il est porté amplement dans^ le décret de cette congrégation , donné le 9*. juillet 1646, signé par le cardinal Capponî.
Voilà de quelle manière ils se sont répandus par toute la terre à la faveur de la doctrine des opinions probables , qui est la source et la base de tout ce dérèglement. C'est ce qu'il iaut
DE LA FROBABILITi« 79
^ue VOUS appreniez d'eux'xnômes. Car ils ne lo cachent à personne y non plus que tout ce que ▼ous venez d^entendre *, avec cette seule diftérence, qu^ils couvrent leur prudence humaine et politique , du prétexte d^une prudence divine et chrétienne ) comme si la foi et la tradition qui la maintient , nYtoit pas toujours une et invariable dans tous les temps et dans tous les lieux ; comme si c'ëtoit à la règle à se fléchir pour convenir au sujet qui doit lui être conforme ; et comme si les âmes n^avoient pour se purifier de leurs taches | qu*à corrompre la loi du Seigneur *, au lieu <t que la loi du Sei- « gncur qui est sans tache et toute sainte y est « celle qui doit convertir les âmes j » et le» conformer à ses salutaires instructions !
Allez donc y je vous prie, voir ces bons pères , et je m'assure que vous remarquere:a aisément dans le relâchement de leur morale la cause de leur doctrine touchant la grâce. Vous y verrez les vertus chrétiennes si inconnues ^ et si dépourvues de la charité qui en est Tame et la vie ; vous y verrez tant de crimes palliés ^ et tant de désordres souftcrts , que vous ne trouverez plus étrange qu'ils soutiennent que tous les hommes ont toujours assez de grâce pour vivre dans la piété de la ipaniere quUls l'entendent. Gomme leur morale est toute payenne y
8o CtKQUIEME I.£TTR£;
la iiature suffit pour l'observer. Quand nonif soutenpns la nécessité de la grâce efficace ^ nous lui donnons d'autres vertus pour objet.
Ce n'est pas simplement pour guérir les vices par d'autres vices ; ce n'est pas seulement pour faire pratiquer aux hommes les devoirs extérieurs de la religion ; c'est pour une vertu plus haute que celle des pharisiens et des plus sages du paganisme. La loi et la raison sont des grâces suffisantes pour ces efiets. Mais pour dégager l'ame de l'amour du monde y pour la retirer de ce qu'elle a de plus cher , pour la faire mourir à soi-même , pour la porter et l'attacher uniquement et invariablement à Dieu y ce n'est l'ouvrage que d'une main toute-puissante. Et il est aussi peu raisonnable de prétendre que l'on a toujours un plein pouvoir , qu'il le «eroit de nier que ces vertus destituées d'aoïour de Dien, lesquelles ces bons pères confondent avec les vertus chrétiennes y ne sont pas en notre puissance.
Voilà comme il me parla y et avec beaucoup de douleur ; car il s'aiHige sérieusement de tous ces désordres. Pour moi j'estimai ces bons pères de l'excellence de leur politique : et je fus , selon son conseil , trouver un bon casuiste de la Société. C'est une de mes anciennes con- BoissanceS) que je voulus renouyeller exprès^
X>£ LA. PROBABILITE. 8l
£t comme j^étois instruit de la manière dont il les Êilloit traiter, je n'eus pas peine à le mettre en train. Il me fit d'abord mille caresses ; car il m'aime toujours : et après quelques discours indififérens , je pris occasion du temps où nous sommes , pour apprendre de lui quelque chose sur le jeûne , afin d^entrer insensiblement en matière. Je lui témoignai donc que j'avois de la peine à le supporter. Il m'exhorta à me faire Tiolence : mais comme je continuai à me plaindre , il en fut touché , et se mit à chercher quel* que cause de dispense. Il m'en offrit en effet plusieurs qui ne me conyenoient point , lorsqu'il s'avisa enfin de me demander si jen'avois pas de peine à dormir sans souper. Oui , lui dis- je , mon père , et cela m'oblige souvent à £ûre collation à midi , et à souper le soir. Je suis bien aise , me répliqua- t-il y d'avoir trouvé ce moyen de vous soulager sans péché : allez, vous n'êtes point obligé à jeûner. Je ne veux pas que vous m'en croyiez , venez à la bibliothèque. J'y fus , et là , en prenant un livre : En voici la preuve , me dit-il y et Dieu sait quelle ! C'est Escobar. Qui est Escobar, lui dis- je , mon père? Quoi , vous ne savez pas qui est Escobar de notre. Société, qui a compilé cette Théologie morale de vingt-quatre de nos pères ; 9ur quoi il ùât dans la préface une allégorie de
8a CINQUIEME LETTRE,
ce livre « à celui de T Apocalypse qui étoît scellé n de sept sceaux % Et il dit que Jisus Toffine «c ainsi scellé aux quatre animaux y Suarez^Yas- <i quez , Molina y Valentia y en présence de ce vingt -quatre jésuites qui représentent les « vingt - quatre vieillards ?» Il lut toute cette Allégorie quUl trouvoit bien juste , et par ou il ne donnoit une grande idée de Pexcellencè de cet ouvrage. Ayant ensuite cherché son passa» ge du jeûne : Le voici y me dit-il, autr. i. ex. i3 , n. 6^» « Celui qui ne peut dormir s'il n*a «c soupe y est-il obligé de jeûner? Nullement. » K'êtes-vous pas content } Non pas tout-à-£ût y lui dis'je ; car je puis bien supporter le jeûne en faisant collation le matin et soupant le soir. Voyez donc la suite y me dit-il y ils ont pensé à tout. « Et que dira- 1- on y si on peut bien se ce passer d'une collation le matin en soupant le m soir 1 Me voilà* On n'est point encore obligé ce à jeûner. Car personne n'est obligé à changer ce l'ordre de ses repas. » O la })onne raison , lui dis -je! Mais dites - moi , continua-t-il , usez vous de beaucoup de vin "i Non , mon père y lui dis-je ; je ne le puis souffrir. Je vous disois cela, me répondit-il y pour vous avertir que vous en pourriez boire le matin , et quand il vous plairoit, sans rompre le jeûne ; et cela soutient toujours. En yoici la décision au même lieu j n. ^5*
<K Peut -on I sans rompre le jeûne , boire du n TÎn à telle heure qu'on youdra y et même en «c grande quantité % On le peut , et même de « Phypocras. » Je ne me souyenois pas de cet bypocras , dit-il ; il îàut que je le mette sur mon recueil. Voilà un honnête homme y lui dis- je , qu'Escobar *, tout le monde Paime , répondit le père. Il fait de si jolies questionâ* Voyez- celle-ci qui est au même endroit, num. 38. ce Si un homme doute qu'il ait vingt - un «ic ans y est-il obligé de jeûner "i Non. Mais si ce j'ai YÎngt 'Un ans cette nuit à une heure m après minuit , et qu'il soit demain jeûne , «t serai - je obligé de jeûner demain ? Kon.
«c Car TOUS pourriez manger autant qu'il vous <f plairoit depuis minuit jusqu'à une heure » «c puisque TOUS n'auriez pas encore yingt-uii <c ans : ei ainsi ayant droit de rompre le jeûne y* <v TOUS n'y êtes point obligé. » O que cela est divertissant , lui dis - je ! On ne s'en peut tirer y me répondit > il ; je passe les jours et lea nuits à le lire ; je ne Êiis autre chose. Le bon père voyant que j'y prenois plaisir , en fut rayi ; et continuant : Voyez y dit -il y encore ce trait de Filiutius y qui est un de ces vingt-quatre jésuites , tom. a , tr. 27 , part, a , c. 6 , n. 143. « Celui qui s'est fatigué à quelque chose, n comme à poursuivre une fiUe ad insequen*
84 CWQtJÏEME tETTRE.
« ci^iiTi amicam, est-il obligé de jeûner? NulIC'^ M ment. Mais s^il s^est fatigué exprès pour être «I par là dispensé du jeûne , y sera-t-il tenu ? «I Encore qu'il ait eu ce dessein formé , il n'y «c sera point obligé, m Et bien , Teussiez-Tous cru , me dit-îll En vérité , mon père , lui dis-je, je ne le crois pas bien encore. Et quoi , n*est-ce pas un péché de ne pas jeûner quand on le peuti Et est 'il permis de rechercher les occasions de pécher : ou plutôt n^eston pas obligé de les fuir? Cela seroit assez commode. Non pas toujours , me dit - il , c'est selon. Selon quoi , lui dis- je % Jio ! ho ! repartit le père. Et si on recevoit quelque incommodité en fuyant les occasions , y seroit- on obligé à votre avis? Ce n'est pas au moins celui du père Bauny que voici , p. 1084. ce On ne doit pas refuser l'absolution à ceux qui CI demeurent dans les occasions procQaines du «( péché , s'ils sont en tel état , qu'ils ne puisce sent les quitter sans donner sujet au monde a de parler , ou sans qu'ils en reçussent eux- «c mêmes de l'incommodité, m Je m'en réjouis^ mon père ; il ne reste plus qu'à dire qu'on peu rechercher les occasions de propos délibéré y puisqu'il est permis de ne les pas fuir. Cela même est aussi quelquefois permis y ajouta-t-il. Le célèbre casuiste Basile Ponce l'a dit y et le .j[)ere Bauny le cite et approuve son sentiment
SE lÀ PHOËABtLXTi. 85
que voici dans le traité de la pénitence y q. 4 > p. 94< « On peut rechercher une occasion di- «t rectement et pour elle-même; primo et pek «t SE ; quand le bien spirituel ou temporel de <c nous ou de notre prochain nous y porte, m
Vraiment, lui dis -je , il me semble que je.
rêve y quand j>ntends des religieux parler de cette sorte ! Et quoi y mon père , dites-moi , en conscience , êtes -vous dans ce sentiment-là? ^~on vraiment, me dit le père. Vous parlez donc, continuai- je , contre votre conscience? Point du tout, dit-il. Je ne parloispas en cela selon ma conscience , mais selon celle de T^once et du père Bauny. Et vous pourriez les suivre en sûreté ; car ce sont d'habiles gens. Quoi , mon père , parce qu'ils ont mis ces trois lignes dans leurs livres , sera-t-il devenu permis de rechercher les'occasions de pécher l Je croyois ne devoir prendre pour règle que l'écriture et la tradition de Péglise ; mais non pas vos casuistes. O bon Dieu, s'écria le père, vous me faites souvenir de ces janséniâtes ! Est-ce que le père Bauny et Basile Ponce ne peuvent pas rendre leur opinion probable? Je ne me contente pas du probable y lui dis- je , je cherche le sûr. Je vois bien , me dit le bon père , que vous ne savez pas ce que c'est que la doctrine des opinions probables. Vous parleriez autre*
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ment si voas le saviez. Ah vraiment , il faut que je vous en instruise. Vous n'aurez pas perdu votre temps d'être venu ici y sans cela vous ne pouviez rien entendre. C'est le fondement et Va b c de toute notre morale. Je fus ravi de le voir tombé dans ce que je souhaitois y et le lui ayant témoigné 9 je le priai de m'expliquer ce que c'étoit qu'une opinion probable. Nos auteurs vous y répondront mieux que moi ^ dit-il. Voici comme ils en parlent tous généralement y et entre autres nos yingt- quatre , in princ, ex. 3| n. 8. <c Une opinion est appellée <c probal^e , lorsqu'elle est fondée sur des rai- « sons de quelque considération. D'où il arrin ve quelquefois y qu'un seul docteur fort grâce ve peut rendre une opinion probable. » £t en voici la raison : <c Car un homme adonné parce ticulièrement à l'étude y ne s'attacheroit pas ce à une opinion , s'il n'y étoit attiré par une ce raison bonne et suffisante. » Et ainsi , lui dis-je , un seul docteur peut tourner les consciences et les bouleverser à son gré y et toujours en sûreté. Il n'en faut pas rire , me ditil y ni penser combattre cette doctrine. Quand les jansénistes l'ont voulu faire , ils y ont perdu leur temps. Elle est trop bien établie. Écoutei Sanchez qui est un des plus célèbres de nos pères , Som* 1. i , c. 9 , n. 7. « Vous douterez
BB Z.A PltOBABZLITi. 8/
it peut-être, ai Pautorité d*un aeul docteur a bon et Bavant rend une opinion probable. A <t quoi je réponds qu^oui. Et c^eat ce qu^aaau- <ff rent Angélus, Sylv. Navarre , Emmanuel Sa f <f etc. Et voici comme on le prouve. Une opi- <f nion probable eat celle qui a un fondement 4c conaidërable. Or , l'autorité d'un homme aa- <« vaut et pieux n'est paa de petite considéra- R tion f mais plutôt de grande considération. tt Car j écoutez bien cette raison : Si le témoi- <« gnage d*un tel homme est de grand poids ^ ce pour nous assurer qu'une chose se soit pas- «t sée , par exemple , à Rome , pourquoi ne le «c aera-t*il paa de même duna un doute de mo« « raie ? »
La plaiaante comparaiaon ^ lui dia-je ^ des choses du monde à celles de la conscience !
Ayez patience : Sanchez répond à cela dans les lignes qui suivent immédiatement. « Et la n restriction qu'y apportent certains auteurs p «t ne me plait paa , que l'autorité d'un tel docte teur eat auffiaante dans lea choaea de droit ce humain y maia non paa dana cellea de droit tt divin. Car elle est de grand poids dana les « unea et dana lea autrea. »
Mon peré , lui dis - je franchement , je ne puis faire cas de cette règle. Qui m'a assuré ^ue dans la liberté que yos docteurs se donnent
88 CINQUIEME LETTlLE.
d^examiner les choses par la raison j ce qui paroitra sùx à rtin , le paroisse à tous les autres? La diversité des jugemens est si grande Vous ne l'entendez pas , dit le père en
m'intcrrompant ; aussi sont-ils fort souvent de diflérens avis : mais cela n^ tait rien. Cliacnn rend le sien probable et sûr. Vraiment Ton sait bien qu'ils ne sont pas tous de même sentiment. Et cela n'en est que mieux. Ils ne s'accordent au contraire presque jamais. Il y a peu de questions où vous ne trouviez que l'un dit,' oui ; l'autre dit , non. Et en tous ces cas - là ^ l'une et l'autre des opinions contraires est probable. Et c'est pourquoi Diana dit sur un certain sujet , part. 3 ^ tom. 4» r. a44« " Ponce et «c Sanchez sont de contraires avis : mais parce a qu'ils étoient tous deux savans , chacun rend ce son opinion probable. »
Mais , mon père , lui dis - je , on doit être bien embarrassé à choisir alors ! Point, du tout, dit il , il n'y a qu'à suivre l'avis qui agrée lô plus. Et quoi , si l'autre est plus probable ? Il n'importe , me dit-il. Et si l'autre est plus sûr? Il n'importe , me dit encore le père; le voici bien expliqué. C'est Emmanuel Sa de notre Société y dans son Aphorisme de dubio , p. i83. rc On peut faire ce qu'on pense être permis 9 selon une opinion probable : quoique le con-
SE LA PAOBABILITi. 89
«r traire soit plus sûr. Or Popinion d^un seul «I docteur grave y suffit. » £t si une opinion est tout ensemble et moins probable et moins sAre , sera-t-il permis de la suivre , en quittant ce que Ton croit être plus probable et plus sûr? Oui encore une fois , me dit-il ; écoutez Filiutius , ce grand jésuite de Rome, Afor/. QuœsU tr, 21 , c. 4) n. ia8. « Il est permis de suivre <f Popinion la moins probable , quoiqu'elle soit ce la moins sûre. C'est l'opinion commune des «c nouveaux auteurs. » Cela n'est-il pas clair? Nous voici bien au large , lui dis- je , mon révérend père ; grâces à vos opinions probables. Nous avons une belle liberté de conscience.
£t vous autres casuistes , avez - vous la même liberté dans vos réponses ? Oui ^ me dit - il , nous répondons aussi ce qu'il nous plait , ou plutôt ce qu'il plait à ceux qui nous interro* gent. Car voici nos règles , prises de nos peres^ Ijaiman , Theol. Mor, 1. i, tr. 1, c. a, $. a, n. j\ Vasquez y Dist, 6a , c. 9 , n. 47 ; Sanchez , in filin».. 1. 1, c. 9, n. 23 ; et de nos 24 ) inprinc. ex* 3) n. a4* Voici les paroles de Laiman , que le livre de nos vingt-quatre a suivies : a Un docteur <c étant consulté, peut donner un conseil , nona seulement probable selon son opinion , mais u contraire à son opinion , s'il est estimé pro- « bable par d'autres , lorsque cet avis contraire
90 CINQUIEME X.ETTEC.
« an sien se rencontre pins EiT<»able , et plBL» «t agréable à celai qni le consulte. Sm toî «K haec illi Jarorabilior seu exopiatior »i. 3tL « )e ciis de plus, qn il ne sera point hors de « son , qu'il donne à ceux qui le consuîtemr^ <K un avis tenu pour probable par quelque per- « sonne sarante , quand même il s*assureroiK «K qu'il seroit absolument faux. »
Tout de bon , mon père , TOtre doctrine esK bien commode. Quoi ! aroir à répondre y oui cc mon y à son choix? On ne peut assex priser ma tel aTanta^e. £t je toîs bien maintenant à quoi TOUS serrent les opinions contraires que t«»s docteurs ont sur chaque matière. Car Tane TOUS sert toujours , et Tautre ne tous nuit }»mais. Si tous ne trouTCZTOtre compte d*nn cô> té y tous tous jettes de Tantre , et toujours en sàreté. Cela est Trai , dit- il; et ainsi noos pouTons toujours dire utcc Diana, qui trouTa. le père BanuT pour lui , lorsque le père Lngo lui étoit contraire :
Sœpe pcemrate Dec Sert Deas altcr
Si qiielqae Dieu boos preœ , u aatre bovs dr!Irrr«
J'entends bien , lui dis- je ; mais il me Tient une difficmhé dans l'esprit. Cest qu^après UToir consulté un de tos docteurs , et pris de lui une «pinioB un pen lai]ge, on sera peut-être attrm-
MipRIS DES SS. PERES. Çt
}»é y si on rencontre un confesseur qui n^en soit pas , et qui refuse Pabsolution si on ne change de sentiment. N*y avez>yous point donné ordre , mon père? En doutez-vous , me répondit-il % On les a obligés à absoudre leurs pé • iiitens qui ont des opinions probables , sur peine de péché mortel , afin qu'ils n'y manquent pas. Cest ce qu'ont bien montré nos pères , et entre autres le père Bauny, tr. 4* De Pœnit. q. ] 3 , p. 93. « Quand le pénitent , dit-il , suit une n opinion probable , le confesseur le doit ab- «t soudre , quoique son opinion soit contraire «c à celle du pénitent. » Mais il ne dit pas que ce soit un péché mortel de ne le pas absoudre. Que TOUS ôtes prompt , me dit-Il; écoutez la suite : il en fait une conclusion expresse : a Re- « fuser l'absolution à un pénitent qui agit sea Ion une opinion probable , est un péché qui <c de sa natnre est mortel. » £t il cite , pour confirmer ce sentiment y trois des plus fiaimeux de nos pères , Suarez, to. 4 9 <list. 3a y sect. 5; Vasquezy disp. 62, c. 7; et Sanchez^ num. 29. O mon père , lui dis-je y voilà qui est bien prudemment ordonné ! Il n'y a plus rien à craindre. Un confesseur n'oseroit plus y manquer.
Je ne sa vois pas que vous eussiez le pouvoir d'ordonner sur peine de damnation. Je croyois que TOUS ne saviez qu'ùter les péchés ; je ne
pensoispas que vous en sussiez introduire. Maïs vous avez tout pouvoir , à ce que je vois. Vous ne parlez pas proprement , me dit-il. Nous n'introduisons pas les péchés, nous ne faisons que les remarquer. J'ai déjà bien reconnu deux ou trois fois quef vous n'êtes pas bon scbolastiqae. Quoi qu'il en soit , mon père , voilà mon doute bien résolu. Mais j'en ai un autre encore à vous proposer. C'est que je ne sais comment vous pouvez faire , quand les pères de l'église sont contraires au sentiment de quelqu'un de vos casuistes.
Vous l'entendez bien peu , me dit-îl. Les pères étoient bons pour la morale de leur temps; mais ils sont trop éloignés pour celle du nôtre. Ce ne sont plus eux qui la règlent, ce sont les nouveaux casuistes. Ecoutez notre père Cellot, de Hier. 1 8 , cap; i6 , p. 714 , qui suit en cela notre fameux père Reginaldus : a Dans les quesr< tions de morale , les nouveaux casuistes sont A préférables aux anciens pères , quoiqu'ils fus* « sent plus proches des apôtres. » Et c'est en suivant cette maxime que Diana parle de cette sorte , p . 5 , tr . 8, reg. 3 1 . « Les bén éficiers sont- « ils obligés de restituer leur revenu dont ils ce disposent mal? Les anciens disoient qu'oui , <v mais les nouveaux disent que non : ne quit- « tons donc pas cette opinion qui déchargé de
MEPRIS DES 68. PERES. çS
« ^obligation de restituer, u Voilà de belles paroles , lui dis-je y et pleines de consolation pour bion du monde. Nous laissons les pères , me dit- il, à ceux qui traitent la positive: mais pour nous qui gouvernons les consciences , nous les lisons peu , et ne citons dans nos écrits que les nouveaux casuistes. Voyez Diana qui a tant écrit; il amis à Tentrée de ses livres la liste des auteurs qu^il rapporte. Il y en a deux cent quatre-vingt-seize y dont le plus ancien est depuis quatre-vingts ans. Cela est donc venu au monde depuis votre Société y dis-je ? Environ , me répondit-il. Cest-à-dire , mon père, qu*à votre arrivée on a vu disparoitre saint Augustin, saint Clirysostome , saint Ambroise , saint Jérôme ^ et les autres pour ce qui est de la morale. Mais au moins , que je sache les noms de ceux qui leur ont succédé ; qui sont- il s ces nouveaux auteurs <{ Ce sont des gens bien habiles et bien célèbres, me dit-il. C'est Villalobos, Conink; Llamas , Achokicr , Dealkozer , Dellacrux, Veracruz , Ugolin , Tambourin , Fernandcz , Mar* tinez, Suarez, Henriquez, Vasquez , Lopez^ Gomez , Sanchez , de Vechis , de Grassis , de Grassalis , de Pitigianis , de Grapheeis , Squilanti,Bizozeri,BarcoIa, de Bobadilla, Sinianclia , Ferez de Lara , Aldretta , Lorca , de Scarcia f Quaranta , Scophra , Pcdrezza , Cabrezza^
Bisbe , Dîas , de Clavasio , Villagut , Adam k Manden y Iribai-ne , Bînsield , Volfangi à Vorberg , Vosthery , Strevesdorf. O mon père , lui dis- je tout effrayé , tous ces gens-là étoientils chrétiens? Comment , chrétiens , me répons dit-il ! Ne vous disols-je pas que ce sont les Seuls par lesquels nous gouvernons aujourd'hui la chrétienté ? Cela me fit pitié , mais je ne lui en témoignai rien , et lui demandai seulement si tous ces auteurs-là étoient jésuites. Non , me dit-il ; mais il n'importe ; ils n'ont pas laissé de dire de bonnes choses. Ce n'est pas que la plupart ne les aient prises ou imitées des nôtres , mais nous ne nous piquonspas d'honneur, outre qu'ils citent nos pères à toute heure , et avec éloge. Voyez Diana qui n'est pas de notre Société , quand il parle de Vasquez , il l'appelle le phénix des esprits. Et quelquefois il dit a que Vasquez seul lui est autant que tout le <c reste des hommes ensemble. Instar omniunt.'iy Aussi tous nos pères se servent fort souvent de ce bon Diana ; car si vous entendez bien notre doctrine de la Probabilité , vous verrez que cela n'y fait rien. Au contraire nous avons bien Toulu que d'autres que les jésuites puissent rendre leurs opinions probables , afin qu'on ne puisse pas nous les imputer toutes. Et ainsi quand » quelque auteur que ce soit , en a