‹ Les provinciales, ou, Lettres écritesChapitre 12 sur 95 · DU JEUNE · texte numérisé non relu

DU JEUNE

(res vices , ce n’est pas seulement pour faire pratiquer aux hommes les devoirs extérieurs de la religion, c’est pour une vertu plus haute que celle des pharisiens et des plus sages du paganisme. La loi et la raison sont des grâces suffisantes pour ces effets. Mais pour dégager râme do l’amour du monde , pour la retirer de ce qu’elle a de plus cher , pour la faire mourir à soimême , pour la porter et l’attacher uniquement et invariablement à Dieu , ce n est Touvrage que d’une main toute-puissante. Et il est aussi peu raisonnable de prétendre que Ton a toujours un plein pouvoir, qu’il le serait de nier que ces vertus destituées d’amour de Dieu , lesquelles ces bons pères confondent avec les vertus chrétiennes, ne sont pas en notre puissance.

Voilà comment il me parla, et avec beaucoup de douleur ; car il s’afflige sérieusement de tous ces désordres. Pour moi, j’estimai ces bons pères de l’excellence de leur politique ; et je fus, selon son conseil, trouver un bon casuiste de la société. C’est une de mes anciennes connaissances, que je voulus renouveler exprès. Et comme j’étais instruit de la manière dont il les fallait traiter , je n’eus pas de peine à le mettre en train. Il me fit d’abord mille caresses , car il m’aime toujours : et, après quelques discours indifférents, je pris occasion du temps où nous sommes pour apprendre de lui quelque chose sur le jeûne, afin d’entrer insensiblement en matière. Je lui témoignai donc que j’avais de la peine à le supporter. Il ui’exhorta à me faire violence ; mais , comme je continuai à me plaindre , il en fut touché , et se mit à chercher quelque cause de dispense. Il m’en offrit en effet plusieurs qui ne me convenaient point, lorsqu’il s’avisa enfin de me

demander si je n’avais pas de peine à dormir sans sou per. Oui, lui dis-je, mon père, et cela m'oblige sou vent à .aire collation à. midi et à souper le soir. Je suis bien aise, me répliqua-t-il , d’avoir trouve ce moyen de vous soulager sans péché ; allez, vous n’êtes point obligé à jeûner. Je ne veux pas que vous m’en croyiez, venez à la binfiothèque. J’y fus, et la, en prenant un livre: En voici la preuve, me dit-il, et Dieu sait quelle! c’est Escobar. Qui est Escobar , lui dis-je, mon père? Quoi) vous nesavezpas quiest Escobar, de notre société, qui a compilé cette Théologie morale de vingt-quatre de nos pères , sur quoi il fait , dans la préface , une « allégorie de ce livre à celui de l’Apocalypse qui était « scellé de sept sceaux? » et il dit que « Jésus l’oflre « ainsi scellé aux quatre animaux , Suarez , Vasquez , « Molina, Yalentia, en présence de vingt-quatre jé- « suites qui représentent les vingt-quatre vieillards? » Il lut toute cette allégorie , qu’il trouvait bien juste , et par où il me donnait une grande idée de l’excellence de cet ouvrage. Ayant ensuite cherché son passage du jeûne : Le voici , me dit-il , au tr. 1 , ex. 13, n, 68. « Celui qui ne peut dormir s’il n’a soupé, est-il obligé « de jeûner? Nullement. » N’êtes-vous pas content? Non , pas tout à fait, lui dis-je; car je puis bien supporter le jeûne en faisant collation le matin et soupant le soir. Voyez donc la suite , me dit-il ; ils ont pensé à tout. « Et que dira-t-on, .si on peut bien se pas- « ser d’une collation le matin en soupant le soir? « Me « voilà. » On n’est point encore obligé à jeûner ; car per- « sonnen’estobligéà changer l’ordre de ses repas. » O la bonne raison 1 lui dis-je. Mais, dites-moi, continuat-il, usez-vous de beaucoup de vin? Non, mon père,

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