‹ Les provinciales, ou, Lettres écritesChapitre 11 sur 95 · SUR LA CENSURE DE M. ARNAULD. 6T · texte numérisé non relu

SUR LA CENSURE DE M. ARNAULD. 6T

ardent des examinateurs, qui, en parlant encore ce matin à un docteur de mes amis qui lui demandait en quoi consiste cette difl’érence dont il s'agit , et s'il ne serait plus permis de dire ce qu'ont dit les Pères :

« Cette proposition , lui a-t-il excellemment répondu,

« serait catholique dans une autre bouche : ce n'est que (( dans M. Arnauld que la Sorbonne l’a condamnée. » Et ainsi admirez les machines du molinisme , qui font dans l Églîse de si prodigieux renversements , que ce qui est catholique dans les Pères devient hérétique dans M. Arnauld ; que ce qui était hérétique dans les semipélagiens devient orthodoxe dans les écrits des jésuites; (jue la doctrine si ancienne de saint Augustin est une nouveauté insupportable , et que les inventions nouvelles qu’on fabrique tous les joursà notre vue passent pour l’ancienne foi de l’Église. Sur cela , il me quitta.

Cette instruction m’a servi. J’y ai compris que c’est ici une hérésie d’une nouvelle espèce. Ce ne sont pas les sentiments de M. Arnauld qui sont hérétiques ; ce n’est que sa personne. C’est une hérésie personnelle. Il n’est pas hérétique pour ce qu’il a dit ou écrit, mais seulement pour ce qu’il est M. Arnauld. C’est tout ce qu’on trouve à redire en lui. Quoi qu’il fasse, s’il ne cesse d’être , il ne sera jamais bon catholique. La grâce le saint Augustin ne sera jamais la véritable tant qu’il ia défendra. Elle le deviendrait, s’il venait à la combattre. Ce serait un coup sûr, et presque le seul moyen de l’établir, et de détruire le molinisme; tant il porte de malheur aux opinions qu’il embrasse.

Laissons donc là leurs différends. Ce sont des disputes de théologiens , et non pas de théologie. Nous , qui ne sommes point docteurs , n’avons que faire à

QUATRIEME LETÏKK.

leurs démêlés. Apprenez des nouvelles de Ja censure à tous nos amis , et aimez-moi autant que je suis , Monsieur ,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur ,

De la grâce actuelle, toujours présente ; et des péchés d’ignorance.

D6 Paris , ce 25 février 1G56.

Monsieur ,

II n’est rien tel que les jésuites. J’ai bien vu des jacobins, des docteurs , et de toute sorte de gens ; mais une pareille visite manquait à mon instruction. Les autres ne font que les copier. Les choses valent toujours mieux dans leur source. J’en ai donc vu un des plus habiles , et j’y étals accompagné de mon fidèle janséniste qui vint avec moi aux Jacobins. Et comme je souhaitais particulièrement d’être éclairci sur le suiet d’un différend qu’ils ont avec les jansénistes , tow-

(1) Celle signature énigmatique a été expliquée ainsi qu’il suit ians l’édition in-18 de 1753 : Transportez les trois premières lettres à la fin de la ligne , et lisez i Biaise Pascal^ Auvergnat y fils d'Étienne Pascal , et d’Antoine Arnaud.

(2) A propos de cette lettre , où Pascal prend si vivement l’offensive contre les jésuites , M. Sainte-Beuve fait la remarque suivante :

« Si l’on jette les yeux sur les éditions originales, l’impression meme atteste qu’il y a là un redoublement, et que l’affaire décidément s’engage. Les trois premières Lellres, en plus gros caractères, faisaient à peine chacune huit pages in-4°. Avec la quatrième, les caractères deviennent plus serrés, plus fins, la matière plus dense. Les Lellres n’excèdent pourtant jamais les huit pages in-i°, excepté la seizième (qui encore a jon post-scriptum d’excuse) elles deux suivantes ei dernières, où le restant de la polémique déborde. Jusque là, au plus fort du combat , Pascal, dé plus en plus écrivain et maître de sa plume, s’était fait une loi de réduire et de faire tomber juste à une certaine mesure chaque petit acte, observant en cela une idée dé proportion et de nombre. » Port-Royal , t. III, pag. 451.

DE LA GRACE ACTUELLE

chant ce qu’ils appellent la grâce actuelle, je dis à ce bon père que je lui serais fort obligé s’il voulait m’en instruire, que je ne savais pas seulement ce que ce terme signifiait : je le priai donc de me l’expliquer. Très-volontiers , me dit-il ; car j’aime les gens curieux. En voici la définition : Nous appelons « grâce actuelle, a une inspiration de Dieu par laquelle il nous fait con- « naître sa volonté, et par laquelle il nous excite à la a vouloir accomplir. » En quoi , lui dis-je, êtes-vous en dispute avec les jansénistes sur ce sujet? C’est, me répondit-il , en ce que nous voulons que Dieu donne des grâces actuelles à tous les hommes , à chaque tentation; parce que nous soutenons que , si l’on n’avait pas a chaque tentation la grâce actuelle pour n’y point pécher, quelque péché que l’on commît, il ne pourrait jamais être imputé. Et les jansénistes disent, au contraire, que les péchés commis sans grâce actuelle ne laissent pas d’être imputés : mais ce sont des rêveurs. J’entrevoyais ce qu’il voulait dire ; mais , pour le lui faire encore expliquer plus clairement, je lui dis : Mou père, ce mot de grâce actuelle me brouille ; je n’y suis pas accoutumé : si vous aviez la bonté de me dire la même chose sans vous servir de ce terme, vous m’obligeriez infiniment. Oui, dit le père; c’est-à-dire que vous voulez que je substitue la définition à la place du défini : cela ne change jamais le sens du discours; je le veux bien. Nous soutenons donc, comme un principe indubitable, « qu’une action ne peut être imputée à « péché , si Dieu ne nous donne, avant que de la com- « mettre, la connaissance du mal qui y est, et une iu- « spiration qui nous excite à l’éviter. » M’entende*» vous maintenant?

Étonné d’un tel discours, selon lequel tous les péchés de surprise , et ceux qu’on fait dans un entier oubli de Dieu , ne pourraient être imputés, je me tournai vers mon janséniste , et je connus bien, à sa façon, qu’il n’en croyait rien Mais , comme il ne répondait mot , je dis à ce père : Je voudrais, mon père, que ce que vous dites fût bien véritable, et que vous en eussiez de bonnes preuves. En voulez-vous? me dit-il aussitôt ; je m’en vais vous en fournir , et des meilleures , laissez-moi faire. Sur cela , il alla chercher ses livres. Et je dis cependant à mon ami : ¥ en a-t-il quelque autre qui parle comme celui-ci ? Cela vous est-il si nouveau! me répondit-il. Faites état que jamais les Pères, les papes, les conciles, ni l’Écriture, ni aucun livre de piété, même dans ces derniers temps , n’ont parlé de cette sorte : mais que, pour des casuistes, et des nouveaux scolastiques , il vous en apportera un beau nombre. Mais quoi ! lui dis-je , je me moque de ces auteurs-là, s’ils sont contraires à la tradition. Vous avez raison, me dit-il. Et , à ces mots , le bon père arriva chargé de livres ; et m’offrant le premier qu’il tenait ; Lisez , me dit-il , la Somme des péchés du père Bauny , que voici ; et de la cinquième édition encore , pour vous montrer que c’est un bon livre. C’est dommage , me dit tout ba-s mon janséniste , que ce livre-Ià ait été condamné à Rome, et par les évêques de France. Voyez , me dit le père, la page 906. Je lus donc, et je trouvai ces paroles : « Pour pécher et se rendre coupa- « ble devant Dieu, il faut savoir que la chose qu’on veut « faire ne vaut rien , ou au moins en douter, craindre ; « ou bien juger que Dieu ne prend plaisir à l’action à t laquelle on s’occupe, liu’il la défend , et nonob-

DE LA GRACE ACTUELLE

< sla Ut la faire, franchir le saut, et passer outre. » Voilà qui commence bien, lui dis-je. Voyez cepeniant, me dit-il, ce que c’est que l’envie. C’était sur cela que M. Hallier, avant qu’il fût de nos amis, se moquait du père Bauny, et lui appliquait ces paroles : Ecce qui tollit peccata mundi ; « Voilà celui qui ôte les péchés du monde. » Il est vrai , lui dis-je , que voilà une rédemption toute nouvelle, selon le père Bauny.

En voulez-vous, ajouta-t-il, une autorité plus authentique? voyez ce livre du père Annat. C’est le dernier qu’il a fait contre M. Arnauld; lisez la page 34 , où il y a une oreille, et voyez les lignes que j’ai marquées avec du crayon; elles sont toutes d’or. Je lus donc ces termes : « Celui qui n’a aucune pensée de (c Dieu , ni de ses péchés , ni aucune appréhension , « c’est-à-dire, à ce qu’il me fit entendre, aucune con- « naissance de l’obligation d’exercer des actes d’amour « de Dieu, ou de contrition, n’a aucune grâce actuelle « pour exercer ces actes : mais il est vrai aussi qu’il (( ne fait aucun péché en les omettant; et que , s’il est c damné , ce ne sera pas en punition de cette omis- « sion. f> El quelques lignes plus bas : « Et on peut « dire la même chose d’une coupable commission. » Voyez-vous, me dit le père, comme il parle des péchés d’omission, et de ceux de commission? Car il n’oublie rien. Qu’en dites-vous? O que cela me plaît ! lui répondis-je; que j’en vois de belles conséquences. Je perce déjà dans les suites : que de mystères s’offrent à moi I Je vois , sans comparaison , plus de gens justifiés par celte ignorance et cet oubli de Dieu, que par la grâce et les sacrements. Mais , mon père , ne Dûp donnez-vous point une fausse joie? N’esl-ce point

7a giJATBlEME LETTRE.

ici quelque chose de semblable à cette suffisance aui ne suffit pas? J’appréhende furieusement le distinguo : j’y ai déjà été attrapé. Parlez-vous sincèrement? Comment! dit le père en s’échauffant, il n’en faut pas railler ; il n’y a point ici d’équivoque. Je n’en raille pas , lui dis-je ; mais c’est que je crains à force de désirer.

Voyez donc , me dit-il , pour vous en mieux assurer, les écrits de M. le Moine, qui l’a enseigné en pleine Sorbonne. Il l’a appris de nous, à la vérité; mais il l’a bien démêlé. O qu’il l’a fortement établi ! il enseigne que , pour faire qu’une action soit péché , il faut que toutes ces choses se passent dans V âme. Lisez et pesez chaque mot. Je lus donc en latin ce que vous verrez ici en français. « t .D’une part. Dieu répand dans ï l’âme quelque amour qui la penche vers la chose « commandée ; et , de l’autre part , la concupiscence a rebelle la sollicite au contraire. 2. Dieu lui inspire « la connaissance de sa faiblesse. 3. Dieu lui inspire « la connaissance du médecin qui la doit guérir, a 4. Dieu lui inspire le désir de sa guérison. 5. Dieu € lui inspire le désir de le prier et d’implorer son se- « cours. »

Et si toutes ces choses ne se passent dans l’âme, dit le jésuite, l’action n’est pas proprement péché, ït ne peut être imputée, comme M. le Moine le dit en ce même endroit et dans toute la suite.

En voulez-vous encore d’autres autorités? en voici. Mais toutes modernes , me dit doucement mon janséniste. Je le vois bien , dis-je; et , en m’adressant à ce père, je lui dis ; O mon père, le grand bien que voici pour des gens de ma connaissance! il faut que je vous

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les amène. Peut-être n en avez-vous guère vu qui aient moins de péchés , cajv ils ne pensent jamais à Dieu ; les vices ont prévenu leur raison : « Ils n’ont jamais « connu ni leur infirmité, ni le médecin qui la peut « guérir. Ils n’ont jamais pensé à désirer la santé de c leur âme , et encore moins à prier Dieu de la leur « donner : » de sorte qu’ils sont encore dans l’innocence du baptême , selon M. le Moine. « Us n’ont ja- « mais eu de pensée d’aimer Dieu , ni d’être contrits « de leurs péchés ; de sorte que, selon le père Annat, ils n’ont commis aucun péché par te défaut de charité et de pénitence : leur vie est dans une recherche continuelle de toutes sortes de plaisirs , dont jamais le moindre remords n’a interrompu le cours. Tous ces excès me faisaient croire leur perte assurée; mais, mon père , vous m’apprenez que ces mêmes excès rendent leur salut assuré. Béni soyez-vous , mon père , qui justifiez ainsi les gens ! Les autres apprennent à guérir les âmes par des austérités pénibles : mais vous montrez que celles qu’on aurait crues le plus désespérément malades se portent bien. O la bonne voie pour être heureux en ce monde et en l’autre ! J’avais toujours pensé qu’on péchait d’autant plus qu’on pensait moins à Dieu ; mais , à ce que je vois , quand on a pu gagner une fois sur soi de n’y plus penser du tout , toutes choses deviennent pures pour l’avenir. Point de ces pécheurs a demi, qui ont quelque amour pour la vertu ; ils seront tous damnés ces demi-pécheurs. Mais pour ces francs pécheurs , pécheurs endurcis, pécheurs sans mélange, pleins et achevés, l’enfer ne les tient pas: ils ont trompé le diable à force de s’y abandonner.

Le bon père, qui voyait assez clairement la liaison

de ces conséquences avec son principe , s’en échappa adroitement ; et , sans se fâcher, ou par douceur, ou par prudence , il me dit seulement : Afin que vous entendiez comment nous sauvons ces inconvénients , sachez que nous disons bien que ces impies dont vous parlez seraient sans péché , s’ils n’avaient jamais eu de pensées 3e se convertir, ni de désirs de se donner à Dieu. Mais nous soutenons qu’ils en ont tous , et que Dieu n’a jamais laissé pécher un homme sans lui donner auparavant la vue du mal qu’il va faire , et le désir ou d’éviter le péché, ou au moins d’implorer son assistance pour le pouvoir éviter : et il n’y a que les jansénistes qui disent le contraire.

Eh quoi ! mon père , lui repartis-je , est-ce là l’hérésie des jansénistes, de nier qu’à chaque fois qu’on fait un péché , il vient un remords troubler la conscience , malgré lequel on ne laisse pas de franchir le saut et de passer outre, comme dit le père Bauny? C’est une assez plaisante chose d’être hérétique pour cela ! Je croyais bien qu’on fût damné pour n’avoir pas de bonnes pensées ; mais qu’on le soit pour ne pas croire que tout le monde en a , vraiment je ne le pensais pas. Mais , mon père , je me tiens obligé en conscience de vous désaWser, et de vous dire qu’il y a ïiille gens qui n’ont point ces désirs , qui pèchent sans regret, qui pèchent avec joie, qui en font vanité. Et qui peut en savoir plus de nouvelles que vous ? Il n’est pas que vous ne confessiez quelqu’un de ceux dont je parle ; car c’est parmi les personnes de grande qualité qu’il s’en rencontre d’ordinaire, Mais prenez garde , mon père , aux dangereuses suites • de votre maxime. Ne remarquez-vous pas quel effet •

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DE LA GRACE AGÏLELLE

ellepeuf. faire dans ces liberliiis qui ne cherchent qu’h douter de la religion ? Quel prétexte leur en offrezvous , quand vous leur dites , comme une vérité de foi , qu’ils sentent , à chaque péché qu’ils commettent , u^. avertissement et un désir intérieur de s’en abstenir.’ Car n'est-il pas visible qu’étant convaincus, par leur propre expérience, de la fausseté de votre doctrine en ce point, que vous dites être de foi, ils en étendront la conséquence à tous les autres? Ils diront que si vous n'êtes pas véritables en un article, vous êtes suspects en tous : et ainsi vous les obligerez à conclure , ou que la religion est fausse , ou du moins que vous en êtes mal instruits.

Mais mon second , soutenant mon discours , lui dit : Vous feriez bien , mon père , pour conserver votre doctrine, de n’expliquer pas aussi nettement que vous nous avez fait ce que vous entendez par grâce actuelle. Car comment pourriez-vous déclarer ouvertement, sans perdre toute créance dans les esprits, « que € personne ne pèche qu’il n’ait auparavant la con- « naissance de son infirmité, celle du médecin, le déü sir de la^uérison, et celui de la demander à Dieu? » Croira-t-on, sur votre parole , que ceux qui sont plongés dans l’avarice , dans l’impudicité , dans les blasphèmes , dans le duel , dans la vengeance , dans les vols . dans les sacrilèges , aient véritablement le désir d embrasser la chasteté, l’humilité, et les autres vertus chrétiennes? -

Pensera-t-on que les philosophes qui vautaient si hautement la puissance de la nature en connussent l’infirmité et le médecin? Direz-vous que ceux qui soutenaient comme une maxime assurée, « que ce

« n’est pas Dieu qui donne la vertu , et qu’il ne s’est

* jamais trouvé personne qui la lui ait demandée. » pensassent à la lui demander eux-mêmes?

Qui pourra croire que les épicuriens , qui niaient la providence divine, eussent des mouvements de prier Dieu , eux qui disaient * que c’était lui faire injure de « l’implorer dans nos besoins, comme s’il eût éic ca- € pable de s’amuser à penser à noos ? »

Et enfin, ‘comment s’imaginer que les idolâtres et les athées aient dans toutes les tentations qui les portent au péché, c’est-à-dire une infinité de fois en leur vie , le désir de prier le vrai Dieu, qu’ils ignorent, de leur donner les vraies vertus qu’ils ne connaissent pas ?

Oui, dit le bon père d’un ton résolu, nous le dirons; et plutôt que de dire qu’on pèche sans avoir la vue que l’on fait mal , et le désir de la vertu contraire , nous soutiendrons que tout le monde , et les impies et les infidèles, ont ces inspirations et ces désirs à chaque tentation. Car vous ne sauriez me montrer, au moins par l’Écriture , que cela ne soit pas

Je pris la parole à ce discours pour lui dire : Eh quoi ! mon père , faut-il recourir à l’Écriture pour montrer une chose si claire? Ce n’est pas ici un point de foi , ni même de raisonnement ; c’est une chose de fait ; nous le voyons , nous le savons , nous le sentons.

Mais mon janséniste, se tenant dans les termes que le père aval», prescrits , lui dit ainsi ; Si vous voulez, mon père , ne vous rendre qu’à l’Écriture , j’y consens; mais au moins ne lui résistez pas : et puisqu’il est écrit « que Dieu n’a pas révélé ses jugements aux « gentils, et qu’il les a laissés errer dans leurs voies, » ne dites pas que Dieu a éclairé ceux que les livres

sacrés nous assurent avoir été « abandonnés dans les t ténèbres et dans l’ombre de la mort. »

Ne vous suffit-il pas , pour entendre Verreur de votre principe , de voir que saint Paul se dit le premier des pécheurs, pour un péché qu’il déclare avoir commis par ignora/nce , et avec zèle ?

Ne suffit-il pas de voir par l’Évangiie que ceux qui crucifiaient Jésus -Christ avaient besoin du pardon qu’il demandait pour eux, quoiqu’ils ne connussent point la malice de leur action , et qu’ils ne l’eussent jamais faite , selon saint Paul , s’ils en eussent eu la connaissance?

Ne suffit -il pas que Jésus -Christ nous avertisse qu’il y aura des persécuteurs de l’Église qui croiront rendre service à Dieu en s’efforçant de la ruiner, pour nous faire entendre que ce péché, qui est le plus grand de tous selon l’apôtre , peut être commis par ceux qui sont si éloignés de savoir qufils pèchent, qu’ils croiraient pécher en ne le faisant pas.^ Et enfin ne suffit-il pas que Jésus-Christ lui- même nous ait appris qu’il y a deux sortes de pécheurs, dont les uns pèchent avec connaissance, et les autres sans connaissance; et qu’ils seront tous châtiés , quoiqu’à la vérité différemment? >

Le bon père, pressé par tant de témoignages de FÉ- 3riture , à laquellé il avait eu recours , commença à lâcher le pied ; et laissant pécher les impies sans inspiration , il nous dit : Au moins vous ne nierez pas que iCS justes ne pèchent jamais sans que Dieu leur donne.... Vous reculez , lui dis-je en l’interrompant, vous reculez, mon père : vous abandonnez le principe générai ; et, voyant qu’il ne vaut plus rien à l’égard

7«t QUATRIÈME LETTRE.

des pécheurs, vous voudriez entrer en composition, et ie faire au moins subsister pour les justes. Mais cela étant , j’en vois l’usage bien raccourci ; car il ne servira plus à guère de gens; et ce n’esl quasi pas la peine de vous le disputer.

Mais mon second, qui avait, à ce que je crois, étudié toute cette question le matin même, tant il était prêt sur tout , lui répondit ; Voilà , mon père , le dernier retranchement où «e retirent ceux de votre parti qui ont voulu entrer en dispute. Mais vous y êtes aussi peu en assurance. L’exemple des justes ne vous est pas plus favorable. Qui doute qu’ils ne tombent souvent dans des péchés de surprise sans qu’ils s’en aperçoivent? N’apprenons-nous pas des saints mêmes combien la concupiscence leur tend de pièges secrets, et combien il arrive ordinairement que , quelque sobres qu’ils soient , ils donnent à la volupté ce qu’ils pensent donner à la seule nécessité, comme saint Augustin le dit de soi-même dans ses Confessions ?

Combien est-il ordinaire de voir les plus zélés s’emporter dans la dispute à des mouvements d’aigreur pour leur propre intérêt, sans que leur conscience leur rende sur l’heure d’autre témoignage, sinon qu’ils agissent de la sorte pour le seul intérêt de la vérité , et sans qu’ils s’en aperçoivent quelquefois que longtemps après !

Mais que dira-t-on de ceux qui se portent avec ardeur à des choses effectivement mauvaises, parce qu’ils les croient effectivement bonnes , comme l’histoire ecclésiastique en donne des exemples; ce qui n’empêche pas , selon les Pères , qu’ils n’aient péché dans ces occasions ?

Et, sans cela, comment les justes auraient-ils des .échés cachés? Comment serait-il véritable que Dieu seul en connaît et la grandeur et le nombre ; que personne ne sait s’il est digne d’amour ou de haine , et que les plus saints doivent toujours demeurer dans la crainte et dans le tremblement , quoiqu’ils ne se sentent coupables en aucune chose , comme saint Paul le dit de lui-même?

Concevez d':^c , mou père , que les exemples et des justes et des jjecheurs renversent également ceMe nécessité que vous supposez pour pécher, de connaître le mal et d’aimer la vertu contraire , puisque la passion que les impies ont pour les vices témoigne assez qu’ils n’ont aucun désir pour la vertu ; et que l’amour que les justes ont pour la vertu témoigne hautement qu’ils n’ont pas toujours la connaissance des péchés qu’ils commettent chaque jour, selon l’Écriture.

Et il est si vrai que les justes pèchent en cette sorte, qu’il est rare que les grands saints pèchent autrement. Car comment pourrait-on concevoir que ces âmes si pures, qui fuient avec tant de soin et d’ardeur les moindres choses qui peuvent déplaire à Dieu aussitôt qu’elles s’en aperçoivent, et qui pèchent néanmoins plusieurs fois chaque jour , eussent à chaque (ois , avant que de tomber « la connaissance de leur « infirmité en cette occasion , celle du médecin , le dé- « sir de leur santé , et celui de prier Dieu de les se- « courir, » et que, malgré toutes ces inspirations , ces âmes si zélées ne laissassent pas de passer outre et de commettre le péché?

Concluez donc, mon père, que ni les pécheurs, ni même les plus justes , n’ont pas toujours ces connais-

sances , ces désirs , et toutes ces inspirations , toutes les fois qu’ils pècljent; c’est-à-dire, pour user de vos termes, qu’ils n’ont pas toujours la grâce actuelle dans toutes les occasions où ils pèchent. Et ne dites plus, avec vos nouveaux auteurs, qu’il est impossible qu’on pèche quand on ne connaît pas la justice ; mais dites plutôt , avec saint Augustin et les anciens Pères , qu’il est impossible qu’on ne pèche pas quand on ne connaît pas la justice ; Neccsse est utpeccet, a quo ignoratur justiiia.

Le bon père, se trouvant aussi empêché de soutenir son opinion au regard des justes qu’au regard des pécheurs, ne perdit pas pourtant courage ; et après avoir un peu rêvé : Je m’en vais bien vous convaincre, nous dit-il. Et reprenant son père Bauny à l’endroit même qu’il nous avait montré : Voyez , voyez la raison sur laquelle il établit sa pensée. Je savais bien qu’il ne manquait pas de bonnes preuves. Lisez ce qu’il cite d’Aristote ; et vous verrez qu’après une autorité si expresse , il faut brûler les livres de ce prince des philosophes, ou être de notre opinion. Écoutez donc les principes qu’établit le père Bauny : il dit premièrement « qu’une action ne peut être imputée à blâme « lorsqu’elle est involontaire. » Je l’avoue, lui dit mon ami. Voilà la première fois, leur dis-je, que je vous ai vus d’accord. Tenez-vous-en là, mon père, si vous m’en croyez. Ce ne serait rien faire, me dit-il; car il faut savoir quelles sont les conditions nécessaires pour faire qu’une action soit volontaire. J’ai bien peur, répondis-je, que vous ne vous brouillez là-dessus. Ne craignez point , dit-il , ceci est sûr ; Aristote est pour moi. Écoutez bien ce que dit le père Bauny : « Afin

a qu’une action soit volontaire, il faut qu’elle procède « d’homme qui voie , qui sache , qui pénètre ce qu’il « y a de bien et de mal en elle. VoluntaRiüm est, dit- « on communément avec le philosophe (vous savez « bien que c’est Aristote , me dit-il en me serrant les « doigts), quod fit a principio cognoscente singiila « in quibus est actio : si bien que quand la volonté,

€ il la volée et sans discussion , se porte à vouloir ou « abhorrer, faire ou laisser quelque chose avant que a l’entendement ait pu voir s’il y a du mal à la vou- « loir ou à la fuir, la faire ou la laisser, telle action « n’est ni bonne ni mauvaise ; d’autant qu’avant cette « perquisition, cette vue et réflexion de l’esprit dessus (I les qualités bonnes ou mauvaises de la chose à laa quelle on s’occupe , l’action avec laquelle on la fait € n’est volontaire. »

Eh bien! me dit le père, êtes-vous content? Il semble, repartis-je, qu’ Aristote est de l’avis du père Bauny; mais cela ne laisse pas de me surprendre. Quoi ! mon père , il ne suffit pas , pour agir volontairement , qu’on sache ce que l’on fait , et qu’on ne le fasse que parce qu’on le veut faire ; mais il faut de plus « que Ton voie , que l’on sache et que l’on pé- » nètre ce qu’il y a de bien et de mal dans cette ac- « tion? » Si cela est , il n’y a guère d’actions volontaires dans la vie ; car on ne pense guère à tout cela. Que de jurements dans le jeu , que d’excès dans les débauches , que d’emportements dans le carnaval, qui ne sont point volontaires , et par conséquent ni bons ni mauvais , pour n’clre point accompagnés de ces réflexions d* esprit sur tes qualités bonnes ou mau vaises de ce que l’on faitl Mais est-il possible, mon

m QUATRIÈME LETTRE.

père, qu’ Aristote ait eu cette pensée, car j’avais oui dire que c’était un habile homme? Je m’en vais vous en éclaircir, me dit mon janséniste. Et ayant demandé au père la Morale d’Aristote, il l’ouvrit au commencement du troisième livre , d’où le père Bauny a pris les paroles qu’il en rapporte, et dit à ce bon père : Je vous pardonne d’avoir cru , sur la foi du père Bauny, qu’Aristote ait été de ce sentiment. Vous auriez changé d’avis, si vous l’aviez lu vous-même. Il est bien vrai qu’il enseigne qu’afin qu’une action soit volontaire, « il faut connaître les particularités de cette action , a SîNGüLA lu quihus est actio. » Mais .qu’entend -il par là , sinon les circonstances particulières de l’action , ainsi que les exemples qu’il en donne le justifient clairement ; n’en rapportant point d’autre que de ceux où l’on ignore quelqu’une de ces circonstances , comme « d’une personne qui , voulant monter « une machine , en décoche un dard qui blesse quel- « qu’un ; et de Mérope , qui tua son bis en pensant < tuer son ennemi, » et autres semblables?

Vous voyez donc par là quelle est l’ignorance qui rend les actions involontaires; et que ce n’est que celle des circonstances particulières qui est appelée par les théologiens , comme vous le savez fort bien , mon , \ ignorance du fait. Mais quant à celle du droit , c’est-à-dire quant à l’ignorance du bien et du mal qui est en l’action , de laquelle seuje il s’agit ici , voyons si Aristote est de l’avis du père Bauny. Voici les paroles de ce philosophe : « Tous les mé- « chants ignorent ce qu’ils doivent faire et ce qu’ils « doivent fuir ; et c’est cela même qui les rend mé- « chants et vicieux. C’est pourquoi ou ne peut pas dire

« que, parce qu’un homme ignore ce qu’il est à pro- « pos qu’il fasse pour satisfaire à son devoir, son act tion soit involontaire. Car cette ignorance dans le » choix du bien et du mal ne fait pas qu’une action t soit involontaire; mais seulement qu’elle est vi- « cieuse. On doit dire la même chose de celui qui « ignore en général les règles de son devoir, puisque « cette ignorance rend les hommes dignes de blâme, et « non d’excuse. Et ainsi l’ignorancequi rend les actions « involontaires et excusables est seulement celle qui « regarde le fait en particulier, et ses circonstances « singulières. Car alors on pardonne à un homme, et « on l’excuse, et on le considère comme ayant agi € contre son gré. »

Après cela , mon père , direz-vous encore qu’ Aristote soit de votre opinion? Et qui ne s’étonnera de voir qu’un philosophe pa'ien ait été plus éclairé que vos docteurs en une matière aussi importante à toute la morale, et à la conduite même des âmes, qu’est la connaissance des conditions qui rendent les actions volontaires ou involontaires , et qui ensuite les excusent ou ne les excusent pas de péché? N’espérez donc plus rien , mon père , de ce prince des philosophes ; et ne résistez plus au prince des théologiens , qui décide ainsi co point, au liv. I de ses Rétr. , ch. xv ; « Ceux qui pèchent par ignorance ne font leur action « que oarce qu’ils la veulent faire , quoiqu’ils- pèchent « sans qu’ils veuillent pécher. Et ainsi ce péché même « d’ignorance ne peut être commis que par la volonté « de celui qui le commet ; mais par une volonté qui se * porte a l’action , et non au péché : ce qui n’empêche « pas néanmoins que l’action ne soit péché , parce

CINQUIEME LETTKE.

• qu’il suffit pour cela qu’on ait fait ce qu’on était « obligé de ne point faire. »

Le père me parut surpris, eV plus encore du passage d’Aristote que de celui de saint Augustin. Mais , comme il pensait à ce qu’il devait dire, on vint l’avertir que la maréchale de... et M“® la marquise de... le demandaient. Et ainsi, en nous quittant à la hâte : J’en parlerai , dit-il , à nos pères. Ils y trouveront bien quelque réponse : nous en avons ici de bien subtils. Nous l’entendîmes bien; et, quand je fus seul avec mon ami, je lui témoignai d’être étonné du renversement que cette doctrine apportait dans la morale. A quoi il me répondit qu’il était bien étonné de mon étonnement. Ne savez-vous donv^ pas encore que leurs excès sont beaucoup plus grands dans la morale que dans les autres matières? 11 m’en donna d’étranges exemples, et remit le reste à une autre fois. J’espère que ce que j’en apprendrai sera le sujet de notre premier entretien. Je suis, etc. (1).

Dessein des jésuites en établissant une nouvelle morale. — Deux sortes de casuistes parmi eux : beaucoup de relâchés et quelques-uns de sévères; raison de cette différence. — Explication de la doctrine de la probabilité. — Foule d’auteurs modernes et inconnus mis à la place des saints Pères.

Do Paris , ce 20 mars lCo6.

Monsieur ,

Voici ce que je vous ai promis : voici les premiers traits de la morale de ces bons pères jésuites , « de

{i) A partir de la quattième Lettre, dit M. Saiiitc-Beuvc, Pascal , qui semblait

t ces hommes éminents en doctrine et en sagesse, qui « sont tous conduits par la sagesse divine, qui est plus 4 assurée que toute la philosophie. «Vous pensez peutêtre que je raille. Je le dis sérieusement, ou plutôt ce sont eux-mêmes qui le disent dans leur livre intitulé : Imago primi sœculi. Je ne fais que copier leurs paro-

occupé d’expliquer au public les matières de la grâce, changea de route, en prit une plus large , et entra tout droit et brusquement dans la morale des jésuites. Ceux-ci y ont vu un profond calcul et une tactique profonde. Le père Daniel, dans ses Entretiens de Cléandre et d’Eudoxe, après un exposé de la situation critique k laquelle était réduit en ce moment le parti janséniste , continue en ces termes :

c En un mot, jamais parti n’avoit été plus malmené et plus accablé par les puissances ecclésiastiques et par les puissances séculières , lorsque ces habiles gens firent changer tout à coup la scène ; et , au moment que les uns les plaignoient , que les autres les blâmoient, et que quelques-uns leur insultoient, ils s6 firent les acteurs d’une comédie qui fit oublier aux spectateurs tout ce qui venoit de se passer, ns donnèrent le change au public presque sans qu’il s’en aperçût, et le firent prendre «ax jésuites , sur lesquels ils rabattirent tout court après avoir d'abord fait semblant d’en vouloir à la Sorbonne. Ils les mirent sur la défensive et les poussèrent si vivemen* qu’ils s’attirèrent les applaudissements d’une grande partie de ceux qui n’avoieni pour eux , un peu auparavant , que des sentiments d’indignation... »

Le fait est que les ProiHnciales se peuvent exactement considérer comme la contre-partie et les représailles de l’affaire de Rome , de cette affaire de la bulle dan* laquelle les députés avaient été joués sous main...

On se tromperait fort pourtant en supposant que le calcul soit entré pour beaucoup dans ce choix de la bonne veine, et qu’un hasard heureux, un de ces hasards qui n’arrivent qu’k ceux qui en savent profiter, n’y ait pas aidé avant tout :

« Quoi qu’il en soit , dit toujours le père Daniel, on prétend que, quelque grand qu’eût été le succès de la quatrième Lettre , le chevalier de Méré conseilla k Pascal de laisser absolument la matière de la grâce dont elle traitoit encore, quoique par rapport k la morale , et de s’ouvrir une plus grande carrière. >

Nicole raconte la chose sans donner le nom des personnes, mais avec plus de développement.

M. Sainte-Beuve, continuant d’exposer la situation après celle quatrième Lettre, la résume tout entière dans ces lignes d’une si heureuse justesse .

« De ce jour-lk , la question fui nettement dessinée ; tout devint un pur duel à mort entre Pascal et la société, ou, pour parler plus justement, entre le jansénisme d’une part et le jésuitisme de l’autre. Le rôle du jansénisme , sa destinée, sa vocation historique , k dater de ce moment, pa.,ut être uniquement de tuer Vautre et de mourir «iprès, vainqueur, mais transpercé en une môme blessure. Toute cette grande entreprise de réforme intérieure et doctrinale, selon Jansénius et Saint- Cyran , aboutit et fit place k un simple rôle pratique , courageux , obstiné , impitoyable, et k un combat mortel corps k corps. Le monde, qui aimf ^es combats bien vifs et les résultats bien nets , n’a guère connu et loué le jansénisme que par Ik , et ce qui a été la déviation k bien des égards , le '•étrécissement et l’idée fixe de la secte, est devenu son seul titre de gloire.

• Les jansénistes , depuis Pascal, ont été, par rapport aux jésuites , les exécuteurs des hautes oeuvres de la morale publique, t

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les, aussi bien que dans la suite de cet éloge. «C’est « une société d’hommes-, ou plutôt d’anges , qui a été « prédite par Isaïe en ces paroles : « Allez, anges « prompts et légers. » La prophétie n’en est-elle pas claire? « Ce sont des esprits d’aigles ; c’est une troupe « de phénix, » un auteur ayant montré depuis peu qu’il y en a plusieurs. « Ils ont changé la face de la (( chrétienté. » Il le faut croire , puisqu’ils le disent. Et vous l’allez bien voir dans la suite de ce discours, qui vous apprendra leurs maximes.

J’ai voulu m’en instruire de bonne sorte. Je ne me suis pas lié à ce que notre ami m’en avait appris. J’ai voulu les voir eux-mêmes ; mais j’ai trouvé qu’il ne m’avait rien dit que de vrai. Je pense qu’il ne ment jamais. Vous le verrez par le récit de ces conférences.

Dans celle que j’eus avec lui, il me dit de si étranges choses que j’avais peine à le croire; mais il me les montra dans les livres de ces pères (4) : de sorte qu’il ne me resta à dire pour leur défense, sinon que c’étaient Assentiments de quelques particuliers qu’il n’était pas juste d’imputer au corps. Et, en effet, je l’assurai que j’en connaissais qui sont aussi sévères que ceux qu’il me citait sont relâchés. Ce fut sur cela qu’il «

(i) Ce n*est point en effet Pascal qui le premier eut l'idée de vérifier, dans leurs livres mêmes , les doctrines des jésuites , ou qui en signala l'immoràlité : voici ce que dit , k celte occasion , M. Sainte-Beuve : t L*abl)é de Saint-Cyran , en relevant, dès 1626 , les erreurs de la Somme du père Garasse , y avait dénoncé plusieurs nro* positions d’une morale tout a fait drôlatique et déshonorante dans un chrétien. Arnauld surtcut, en 1643, lançant la première escarmouche contre la société en corps, avait publié sous ce litre : Thé&logie morale des jésuites , extraite fidèle^ ment de leurs livres , un recueil de plusieurs maximes et règles de conduite , de leur façon, plus ou moins révoltantes ou récréatives. La faculté de théologie de Pa« ris avait censuré quelques propositions de morale du père Bauny , en 1641 ; l’université avait condamné , en 1644 , la Morale du Père Héreau. M. Hallier, avait.soutenu vers le même temps une polémique sur ces matières contre le père Pinlhereau. Mais tout cela restait enfermé dans l'école , et Pascal seul afficha publiquement el livra le coupable au monde. » Sainte-Beuve, Pori-Ro^al, tom. III, pag. 41-43.

me découvrit l’esprit de la société , qui n’est pas connu de tout le monde; et vous serez peut-être bien aise de l’apprendre. Voici ce qu’il me dit :

Vous pensez beaucoup faire en leur faveur, de montrer qu’ils ont de leurs pères aussi conformes aux maximes évangéliques que les autres y sont contraires ; et vous concluez de là que ces opinions larges n’appartiennent pas à toute la société. Je lésais bien ; car si cela était , ils n’en souffiraient pas qui y fussent si contraires. Mais puisqu’ils en ont aussi qui sont dans une doctrine si licencieuse, concluez-en de même que l’esprit de la société n’est pas celui de la sévérité chrétienne : car , si cela était, ils n’en souffriraient pas qui y fussent si opposés. Eh quoi! lui répondis-je, quel peut donc être le dessein du corps entier? C’est sans doute qu’ils n’en ont aucun d’arrêté, et que chacun a la liberté de dire à l’aventure ce qu’il pense. Cela ne peut pas être, me répondit-il; un si grand corps ne subsisterait pas dans une conduite téméraire, et sans une âme qui le gouverne et qui règle tous ses mouvements : outre qu’ils ont un ordre particulier de ne rien imprimer sans l’aveu de leurs supérieurs. Mais quoi! lui dis-je, comment les mêmes supérieurs peuvent-ils consentir à des maximes si différentes? C’est ce qu’il faut vous apprendre , me répliqua-t-il.

Sachez donc que leur objet n’est pas de corrompre les mœurs : ce n’est pas leur dessein. Mais ils n’ont pas aussi pour unique but celui de les réformer : ce serait une mauvaise politique. Voici quelle est leur pensée. Ils ont assez bonne opinion d’eux-mêmes pour croire qu’il est utile et comme nécessaire au bien de la religion que leur crédit s’étende partout, et qu’ils

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gouvernent toutes les consciences. Et, parce que les maximes évangéliques et sévères sont propres pour gouverner quelques sortes de personnes, ils s’en servent dans ces occasions où elles leur sont favorables. Mais comme ces mêmes maximes ne s’accordent pas au dessein de la plupart des gens , ils les laissent à l’égard de ceus-là , afin d’avoir de quoi satisfaire tout le monde C’est pour cette raison qu’ayant affaire à des personnes de toutes sortes de conditions et de nations si différentes, il est nécessaire qu’ils aient des casuistes assortis à toute cette diversité.

De ce principe vous jugez aisément que s’ils n’avaient que des casuistes relâchés, ils ruineraient leur ' principal dessein , qui est d’embrasser tout le monde, puisque ceux qui sont véritablement pieux cherchent une conduite plus sévère. Mais comme il n’y en a pas beaucoup de cette sorte, ils n’ont pas besoin de directeurs sévères pour les conduire. Ils en ont peu pour peu; au lieu que la foule des casuistes relâchés s’offre à la foule de ceux qui cherchent le relâchement.

C’est par cette conduite obligeante et accommodante, comme l’appelle le P. Petau, qu’ils tendent les bras atout le monde. Car s’il se présenteà eux quelqu’un qui soit tout résolu de rendre des biens mal acquis, ne craignez pas qu’ils l’en détournent; ils loueront au contraire et confirmeront une si sainte résolution. Mais qu’il en vienne un autre qui veuille avoir l’absolution sans restituer, la chose sera bien difficile, s’ib n’en fournissent des moyens dont ils se rendront les garants.

Par là ils conservent tous leurs amis , et se défendent contre tous leurs ennemis. Car si on leur reproche leur extrême relâchement , ils produisent incon-

POLITIQUE DES JËSUITES.

tineut au public leurs directeurs austères, avec quelques livres qu’ils ont fait de la rigueur de la loi chrétienue; et les simples, et ceux qui n’approfondissent pas plus avant les choses, se contentent de ces preuves.

Ainsi ils en ont pour toutes sortes de personnes, et répondent si bien selon ce qu’on leur demande , que , quand ils se trouvent en des pays où un Dieu crucifié passe pour folie, ils suppriment le scandale delà croix, et ne prêchent que Jésus-Christ glorieux , et non pas Jésus-Christ souffrant : comme ils ont fait dans les Indes et dans la Chine , où ils ont permis aux chrétiens l’idolâtrie même, par cette subtile invention de leur faire cacher sous leurs habits une image de Jésus- Christ, à laquelle ils leur enseignent de rapporter mentalement les adorations publiques qu’ils rendent à l’idole Cachlmchoan et à leur Keum-fucum, comme Gravina, dominicain le leur reproche; et comme le témoigne le mémoire , en espagnol , présenté au roi d’Espagne Philippe IV par les Cordeliers des îles Philippines , rapporté par Thomas Hurtado dans son livre du Martyre de la foi, p. 42î7. De telle sorte que la congrégation des cardinaux de propagandâ fide fut obligée de défendre particulièrement aux jésuites , sur peine d’excommunication , de permettre des adorations d’idoles sous aucun prétexte , et de cacher le mystère de la croix â ceux qu’ils instruisent de la religion , leur commandant expressément de n’en recevoir aucun au baptême qu’après cette connaissance , et leur ordonnant d’exposer dans /eurs églises l’image du crucifix, comme il est porté amplement dans le décret de cette congrégation , donné le 9® juillet 1646, signé par le cardinal Capponi.

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Voilà de quelle manière ils se sont répandus par toute la terre à la faveur de la doctrine des opinions probables, qui est la source et la base de tout ce dérèglement. C’est ce qu’il faut que vous appreniez d’euxmêmes; car ils ne le cachent à personne-, non plus que tout ce que vous venez d’entendre, avec cette seule différence , qu’ils couvrent leur prudence humaine et politique du prétexte d’une prudence divine et chrétienne : comme si la foi , et la tradition qui la maintient, n’était pas toujours une et invariable dans tous les temps et dans tous les lieux ; comme si c’était à la règle à se fléchir pour convenir au sujet qui doit lui être conforme, et comme si les âmes n’avaient, pour se purifier de leurs taches, qu’à corrompre la loi du Seigneur, au lieu « que la loi du Seigneur, qui est « sans tache et toute sainte , est celle qui doit conver- « tir les âmes , » et les conformer à ses salutaires instructions.

Allez donc, je vous prie, voir ces bons pères , et je m’assure que vous remarquerez aisément , dans le relâchement de leur morale , la cause de leur doctrine touchant la grâce. Vous y verrez les vertus chrétiennes si inconnues et si dépourvues de la charité, qui en est l’âme et la vie ; vous y verrez tant de crimes palliés , et tant de désordres soufferts , que vous ne trouverez plus étrange qu’ils soutiennent que tous les hommes ont toujours assez de grâce pour vivre dans la piété , de la manière qu’ils l’entendent. Comme leur jnorale est toute païenne, la nature suffit pour l’observer. Quand nous soutenons la nécessité de la grâce efficace , nous lui donnons d’autres vertus pour objet. Ce n’est pas simplement pour guérir les vices p»^"4’au-

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