‹ Les provinciales, ou, Lettres écritesChapitre 22 sur 95 · DUEL PERMIS · texte numérisé non relu

DUEL PERMIS

« ment. » C’est au livre De spe, v. 2, d. 15, sect. 4, §48.

Mon révérend père, lui dis-je, l’Église a bien oublié de mettre une. oraison à cette intention dans ses prières. Ou n’y a pas mis, me dit-il , tout ce qu’on peut demander à Dieu. Outre que cela ne se pouvait pas; car cette opinion-là est plus nouvelle que le bréviaire : vous n’êtes pas bon chronologiste. Mais , sans sortir de ce sujet , écoutez encore ce passage de notre père Gaspar Hurtado, De sub. pecc. diff. 9, cité par Diana, p. 5, Ir. 14, r. 99. C’est l’un des vingt-quatre pères d’Escobar. t Un bénéficier peut , sans aucun péché < mortel , désirer la mort de celui qui a une pension « sur son bénéfice ; et un fils celte de son père , et se € réjouir quand elle arrive, pourvu que ce ne soit que « pour le bien qui lui en revient, et non pas par une « haine personnelle. »

O mon père, lui dis-je, voilà un beau fruit de la direction d’intention ! Je vois bien qu’elle est de grande étendue. Mais néanmoins il y a de certains cas dont la résolution serait encore difficile , quoique fort nécessaire pour les gentilshommes. Proposez-les pour voir, dit le père. Montrez-moi, lui dis-je avec toute cette direction d’intention, qu’il soit permis de se battre en duel. Notre grand Hurtado de Mendoza, dit le père , vous y satisfera sur l’heure , dans ce passage que Diana rapporte, p. 5 , tr. 14, r. 99 : « Si un gentilhomme qui est appelé en duel e.=l connu

* pour n’être pas dévot, et que les péchés qu’on lui « voit commettre à toute heure sans scrupule fassent

* aisémenljuger que, s’il refuse le duel, ce n’est pas par 7 la crainte de Dieu, mais par timidité ; et qu’ainsion

f dise de lui que c’est une poule et non pas un homme, « gallina et non vir, il peut, pour conserver son « honneur , se trouver au lieu assigné , non pas véri- « tablement avec l’intention expresse de se battre en « duel , mais seulement avec celle de se détendre , si K celui qui Ta appelé Ty vient attaquei injustement. « Et son action sera toute indifférente d’elle-même; « car quel mal y a-t-il d’aller dans un champ, de s’y « promener en attendant un homme, et de se défendre « si on l’y vient attaquer?Etainsi il ne pèche en aucune « manière, puisque ce n’est point du tout accepter un « duel , ayant l’intention dirigée à d’autres circon- « stances. Car l’acceptation du duel consiste en l’in- « tention expresse de se battre , laquelle celui-ci n’a « pas. »

Vous ne m’avez pas tenu parole, mon père. Ce n’est pas là proprement permettre le duel ; au contraire ; il le croit tellement défendu, que pour le rendre permis, il évite de dire que c’en soit un. Ho ! ho ! dit le père , vous commencez à pénétrer; j’en suis ravi. Je pourrais dire néanmoins qu’il permet en cela tout ce que demandent ceux qui se battent en duel. Mais, puisqu’il faut vous répondre juste, notre père Laymanle fera pour moi, en permettant le duel en mots propres, pourvu qu’on dirige son intention à l’accepter seulement pour conserver son honneur ou sa fortune. C’est au 1. 3, p. 3, c. 3, n. 2 et 3 : « Si un soldat à l’armée, « ou un gentilhomme à la cour , se trouve en état de « perdre son honneur ou sa fortune s’il n’accepte un « duel, je ne vois pas que l’on puisse condamner celui « qui le;' ‘çoit pour se défendre. » Petrus Hurti^lo dit la même chose , au rapport de notre célèbre Esccoar .

au Ir. 4 , ex. 7 , ii. 96 et 98 ; il ajoute ces paroles de Hurtado : « Qu on peut se battre en duel pour délendre (ü même son bien , s’il n’y a que ce moyen de le con- « server, parce que chacun a le droit de défendre son « bien , et même par la mort de ses ennemis. > J’admirai sur ces passages de voir que la piété du roi emploie sa puissance à défendre et à abolir le duel dans ses États , et que la piété des jésuites occupe leur subtilité à le permettre et à l’autoriser dans l’Église. Mais le bon père était si en train , qu’on lui eût fait tort de l’arrêter, de sorte qu’il poursuivit ainsi : Enfin, dit-il, Sanchez (voyez un peu quelles gens je vous cite!) passe outre ; car il permet non-seulement de recevoir, mais encore d’offrir le duel , en dirigeant bien son intention. Et noU'e Escobar le suit en cela au même lieu , n. 97. Mon père, lui dis-je, je le quitte si cela est; mais je ne croirai jamais qu’il l’ait écrit, si je ne le vois. Lisez-le donc vous-même, me dit-il. Et je lus en effet ces mots dans la Théologie morale de Sanchez , liv. 2, c. 39, n. 7 : « Il est bien raisonnable de dire qu’un homme peut se battre en duel pour sauver sa « vie, son honneur, ou son bien en une quantité con- « sidérable, lorsqu’il est constant quon les lui veut a ravir injustement par des procès et des chicaneries, « et qu’il n’y a que ce seul moyen de les conserver. Et a Navarrusdit fort bien qu’en cette occasion il estpermis d’accepter et d’offrir le duel : Licet acceptare et « offerre duellum. Et aussi qu’on peut tuer en cachette « son ennemi. Et même, en ces rencontres-là, on ne « doit point user de la voie du duel, si on peut tuer en * cachette son homme, et sortir par là d’affaire : car, « par ce moyen, on évitera tout ensemble, et dexpo-

t ser sa vie dans un combat, et de participer au pé- « ché que notre ennemi commettrait par un duel. »

Voilà, mon père, lui dis-je, un pieux guet-apens : mais, quoique pieux, il demeure toujours guet-apens, puisqu’il est permis de tuer son ennemi en trahison. Vous ai-je dit, répliqua le père, qu’on peut tuer en trahison ? Dieu m’en garde 1 Je vous dis qu’on peut tuer en cachette, et delà vous concluez qu’on peut tuer en trahison, comme si c’était la même chose. Apprenez d’Escobar, tr. 6, ex. 4, n. 26, ce que c’est que tuer en trahison , et puis vous parlerez : « On apc pelle tuer en trahison , quand on tue celui qui ne

* s’en défie en aucune manière. Et c’est pourquoi ce- € lui qui tue son ennemi n’est pas dit le tuer en tra- « hison, quoique ce soit par derrière, ou dans une

♦ embûche : Licetper insidias aut à tergo percutiat. » Et au même traité, n. 56 : < Celui qui tue son ennemi « avec lequel il s’était réconcilié , sous promesse de « ne plus attenter à sa vie , n’est pas absolument dit c le tuer en trahison, à moins qu’il n’y eût entre eux € une amitié bien étroite : arciior amicitia. »

Vous voyez par là que vous ne savez pas seulement ce que les termes signifient, et cependant vous parlez comme un docteur. J’avoue, lui dis-je, que cela m’est nouveau ; et j’apprends de ceue définition qu’on n’a peut-être jamais tué personne en trahison ; car on ne s’avise guère d’assassiner que ses ennemis. Mais, quoi qu’il en soit , on peut donc , selon Sanchez , tuer hardiment , je ne dis plus en trahison , mais seulement par derrière, ou dans une embûche, un calomniateur qui nous poursuit eu justice? Oui , dit le père , mais en dirigeant bien l’intention : vous oubliez toujours

le principal. Et c’est ce que Molina soutient aussi, • t. 4, tr. 3, disp. 12. Et même, selon notre docte Reginaldus, lib. 21, c. 5, n. 57 : c On peut tuer aussi f les faux témoins qu’il suscite contre nous. » Et enfin , selon nos grands et célèbres pères Tanner us et Emmanuel Sa , on peut de même tuer et les faux témoins et le juge , s’il est d^ leur intelligence. Voici ses mots , tr. 3 , disp. 4 , q. 8, n. 83 : € Sotus, dit-il, c et Lessius disent qu’il n’est pas permis de tuer les f faux témoins et le juge qui conspirent à faire mouc rir un innocent; mais Emmanuel Sa et d’autres c auteurs ont raison d’improuver ce sentiment-là, au c moins pour ce qui touche la conscience. * Et il confirme encore, au même lieu, qu’on peut tuer et témoins et juge.

Mon père, lui dis-je, j’entends maintenant assez bien votre principe de la direction d’intention; mais ]’en veux bien entendre aussi les conséquences , et tous les cas où cette méthode donne le pouvoir de tuer. Reprenons donc ceux que vous m’avez dit, de peur de méprise ; car l’équivoque serait ici dangereuse. Il ne faut tuer que bien à propos et sur bonne opinion probable. Vous m’avez donc assuré qu’en dirigeant bien son intention, on peut, selon vos pères, pour conserver son honneur , et même son bien , accepter un dueJ , l’offrir quelquefois, tuer encachetleunfaux accusateur, et ses témoins avec lui , et encore le juge corrompu qui les favorise; et vous m’avez dit aussi que celui qui a reçu un soufflet peut, sans se venger, le réparera coups d’épée. Mais, mon père, vous ne m’avez pas dit avec quelle mesure. On ne s’y peut guère tromper, dit le nère; car on peut aller jusqu’à le tuer. C’est ce

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que prouve fort bien notre savant Henriquez, liv. 14, c. 10, n. 3, et d’autres de nos pères rapportés par* Escobar, tr. 1 , ex. 7, n. 48, en ces mots : « On peut « tuer celui qui a donné un soufflet , quoiqu’il s’en- « fuie , pourvu qu’on évite de le faire par haine ou « par vengeance, et que par là on ne donne pas « lieu à des meurtres excessifs et nuisibles à l’État.

« Et la raison en est qu’on peut ainsi courir après « son honneur, comme après du bien dérobé : car en- « core que votre honneur ne soit pas entre les mains « de votre ennemi , comme seraient des hardes qu’il « vous aurait votées , on peut néanmoins le recou- « vrer en la même manière , en donnant des marques « de grandeur et d’autorité , et s’acquérant par là « l’estime des hommes. Et , en effet , n’est-il pas vé- « ritable que celui qui a reçu un soufflet est réputé « sans honneur, jusqu’à ce qu’il ait tué son ennemi? » Cela me parut si horrible , que j’eus peine à me retenir ; mais , pour savoir le reste, je le laissai continuer ainsi. Et même, dit-il, on peut, pour prévenir un soufflet, tuer celui qui le veut donner , s’il n’y a que ce moyen de l’éviter. Cela est commun dans nos pères. Par exemple, Azor, Inst, mor., part. 3, p. 103 (c’est encore l’un des vingt-quatre vieillards) : « Est- « il permis à un homme d’honneur de. tuer celui qui « lui veut donner un soufflet , ou un coup de hâton?

« Les uns disent que non, et leur raison est que la vie « du prochain est plus précieuse que notre honneur :

« outre qu’il y a de la cruauté à tuer un homme pour « éviter seulement un soufflet. Mais les autres disent « que cela est permis ; et certainement je le trouve « probable, quand on ne peut l’éviter autrement ; car

s sans cela l’honneur des innocents seidii sans cesse « exposé à la malice des insolents. » Notre grand Filiutius, de même , t. 2, tr. 29 , c. 3 . n. 50 ; et le père Héreao , dans ses écrits de l’Homicide ; Hurtado de Mendoza, ic 2,* disp. 170, sect. 16, § 137; et Bécan, Som., t. 1 , q. 64, De homicid. ; et nos pères Flahaut etLecourt, dans leurs écrits que l’université, dans sa troisième requête , a rapportés tout au long pour les décrier, mais elle n’y a pas réussi , et Escobar, au même lieu, n. 48, disent tous les mêmes choses. Enfin cela est si généralement soutenu , que Lessius le décide comme une chose qui n’est contestée d’aucun casuiste, 1. 2 , c. 9, n. 76. Car il en apporte un grand nombre qui sont de cette opinion , et aucun qui soit contraire; et même il allègue, n. 77, Pierre Navarre, qui, parlant généralement des affronts, dont il n’y en a point de plus sensible qu’un soufflet , déclare que, selon le consentement de tous les casuistes, ex sententia omnium licet contumeliosum occidere, si aliter ea injuria arceri nequit. En voulezvous davantage?

Je l’en remerciai, car je n’en avais que trop entendu, Mais , pour voir jusqu’où irait une si damnable doctrine , je lui dis : Mais , mon père, ne sera-t-il point permis de tuer pour un peu moins? Ne sauraiton diriger son intention en sorte qu’on puisse tuer pour un démenti? Oui, dit le père; et, selon notre père Balùelle , 1. 3, disp. 24, n. 24, rapporté par Escobar au même lieu , n. 49 , t il est permis de tuer « celui qui vous dit : vous avez menti, si on ne peut « le réprimer autrement. » Et on peut tuer de lamême sorte pour des médisances , selon nos pères ; car Les-

sius , que le père Héreau entre autres sait mot à mot, dit , au lieu déjà cité : « Si vous tâchez de ruiner ma t réputation par des calomnies devant des personnes € d’honneur ^ et que Je ne puisse l’éviter autrement « qu’en vous tuant , le puis-je faire ? Oui , selon des « auteurs modernes, et même encore que le crime que « vous publiez soit véritable , si toutefois il est secret,

< en sorte que vous ne puissiez le découvrir selon les « voies de la justice ; et en voici la preuve. Si vous me t voulez ravir l’honneur en me donnant un soufflet , * je puis l’empêcher par la force des armes ; donc la « même défense est permise quand vous me voulez € faire la même injure avec la langue. De plus, on

< peut empêcher les affronts : donc on peut empêcher € les médisances. Enfin , l’honneur est plus cher que « la vie. Or on peut tuer pour défendre sa vie : donc « on peut tuer pour défendre son honneur, t

Voilà des arguments en forme. Ce n’est pas là discourir, c’est prouver. Et enfin ce grand Lessius montre au même endroit, n. 78, qu’on peut tuer même pour un simple geste , ou un signe de mépris. « On « peut , dit-il , attaquer et ôter l’honneur eu plusieurs « manières, dans lesquelles la défense paraît bien « juste; comme si on veut donner un coup de bâton, « ou un soufflet, ou si on veut nous faire affront par « des paroles ou par des signes : sive per signa. »

O mon père ! lui dis-je, voilà tout ce qu’on peut souhaiter pour mettre l’honneur à couvert ; mais la vie est bien exposée, si , pour de simples médisances, ou des gestes désobligeants, on peut tuer le monde en conscience. Cela est vrai , me dit-il ; mais comme nos pères sont fort circonspects , ils ont trouvé à pro-

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