POUR LES USURIERS
« dire que l’usure n’est pas péché, ce serait une hé- € résie. » Et notre père Bauny, dans sa Somme des péchés, ch. 44, rem lit plusieurs pages des peines, dues aux usuriers. Il les déclare c infâmes durant leur t vie, et indignes de sépulture après leur mort. • O mon père 1 je ne le croyais pas si sévère. Il l’est quand il le faut , me dit-il ; mais aussi ce savant casuisîe ayant remarqué qu’on n’est attiré à l’usure que par le désir du gain, il dit au même lieu : c On n’oblit gérait donc pas peu le monde , si , le garantissant
< des mauvais effets de l’usure , et tout ensemble du t péché qui en est la cause , on lui donnait le moyen « de tirer autant et plus de profit de son argent , par t quelque bon et légitime emploi , que l’on en lire des t usures. » Sans doute, mon père, il n’y aurait plus d’usuriers après cela. Et c’est pourquoi , dit-il , il en a fourni une < méthode générale pour toutes sortes
< de personnes, gentilshommes, présidents, conseil- « 1ers , etc. , » et si facile , qu’elle ne consiste qu’en l’usage de certaines paroles qu’il faut prononcer en prêtant son argent ; ensuite desquelles on peut en prendre du profit , sans craindre qu’il soit usuraire , comme il est sans doute qu’il l’aurait été autrement. Et quels sont donc ces termes mystérieux, mon père? Les voici, me dit-il , et en mots propres; car vous savez qu’il a fait son livre de la Somme des péchés en français , pour être entendu de tout le monde , comme il le dit dans la préface ; < Celui à qui on demande de l’ar-
• gent répondra donc en cette sorte : Je n’ai point f d’argent à prêter , si ai bien à mettre à profit hon-
* nête et licite. Si désirez la somme que demandez « pour la faire valoir par votre industrie à moitié
146 HUITIÈME LETTHE.
« gah'i , moitié perte, peut-être m’y résoudrai -je. Bien
* est vrai qu’à cause qu’il y a trop de peine à s’acf commoder pour le profit, si vous voulez m’en assu- « rer un certain , et quant et quant aussi mon sort « principal , qu’il ne coure fortune, nous tomberions « bien plus tôt d’accord , et vous ferai toucher argent € dans cette heure. » N’est-ce pas là un moyen bien aisé de gagner de l’argent sans pécher? et le pèreBauny n’a-t-il pas raison de dire ces paroles, par lesquelles il conclut cette méthode : t Voilà, à mon avis, le « moyen par lequel quantité de personnes dans le t monde, qui , par leurs usures , extorsions et contrats « illicites , se provoquent la juste indignation de Dieu,
« se peuvent sauver en faisant de beaux , honnêtes et « licites profits? »
O mon père , lui dis-je, voilà des paroles bien puissantesISans doute ellesont quelque vertu occulte pour chasser l’usure , que je n’entends pas ; car j’ai toujours pensé que ce péché consistait à retirer plus d’argent qu’on n’en a prêté. Vous l’entendez bien peu , me dit-il. L’usure ne consiste presque, selon nos pères, qu’en rintention de prendre ce profit comme usuraire. Et c’est pourquoi notre père Escobar fait éviter l'usure par un simple détour d’intent'on ; c’est au tr. 3, ex. 5, n. 4, 33, 44 : t Ce serait usure , dit-il, de pren- « dre du profit de ceux à qui on prête , si on l’exigeait € comme dû par justice : mais si on l’exige comme dû « par reconnaissance , ce n’est point usure. » Et n. 3 : t II n’est pas permis d’avoir l’intention de proliter de i t l’argent prêté immédiatement ; mais de le prétendre [
* par l’entremise de la bienveillance de celui à qui on ^ a l’a prêté, media benevolentia, ce n’est point usure.» -
ou CONTKAl MOHATRa.
Voilà de subtiles méthodes; mais une des meilleures , à mon sens (car nous en avons à .choisir) . c’est celle du contrat Mohatra. Le contra* Mohatra, mon père! Je vois bien , dit-il, que vous ne savez ce que c’est. Il n’y a que le nom d’étrange. Escobar vous l’expliquera au tr. 3, ex. 3, n. 36 « Le contrat Mohatra € est celui par lequel on achète des étoffes chèrement f et à crédit , pour les revendre au même instant à la i même personne argent comptant et à bon marché. » Voilà ce que c’est que le contrat Mohatra : par où vous voyez qu’on reçoit une certaine somme comptant, en demeurant obligé pour davantage. Mais, mon père, je crois qu’il n’y a jamais eu qu’Escobar qui se soit servi de ce mot-là ; y a-t-il d’autres livres qui en parlent? Que vous savez peu les choses I me dit le père. Le dernier livre de théologie morale qui a été imprimé cette année même à Paris, parle du Mohatra, et doctement. Il est intitulé : Epilogus Summariim. C’est un abrégé de toutes les Sommes de théologie, pris de nos pères Suarez, Sanchez, Lessius, Fagundez, Hurtado, et d’autres casuistes célèbres, comme le titre le dit. Vous y verrez donc en la p. 54 : « Le Mohatra est quand un homme, qui a affaire de « vingt pistoles, achète d’un marchand dés étoffes pour « trente pistoles, payables dans un an , et les lui re- « vend à l’heure même pour ving'. pistoles comptant.» Vous voyez bien par là que le Mohatra n’est pas un mot inouï. Eh bien ! mon père , ce contrat-là est-il permis? Escobar, répondit le père, dit au même lieu qu’il y a a des lois qui le défendent sous des peines « très-rigoureuses. » 11 est donc inutile, mon père? Point du tout , dit-i^ : car Escobar en ce même endroit
donne des expédients pour le rendre permis : « encore « même, dit-il , que celui qui vend et achète ait pour « intention principale le dessein de proliter ; pourvu « seulement qu’en vendant il n’excède pas le plus haut « prix des étoffes de cette sorte , et qu’en rachetant « il nen passe pas le moindre, et qu’on n’en con- (f vienne pas auparavant en termes exprès ni autre- « ment. » Mais Lessius , De just., 1. 2, c. 21, d. 16, dit « qu’encore même qu’on eût vendu dans l’inten- (( tion de racheter a moindre prix , on n’est jamais « obligé à rendre ce profit, si ce n’est peut-être par « charité , au cas que celui de qui on l’exige fût dans « l’indigence , et encore pourvu qu’on le pût rendre « sans s’incommoder : si commode potest. » Voilà tout ce qui se peut dire. En effet, mon père, je crois qu’une plus grande indulgence serait vicieuse. Nos pères, dit-il , savent si bien s’arrêter où il faut! Vous voyez assez par là l’utilité du Mohatra.
J’aurais bien encore d’autres méthodes à vous enseigner ; mais celles-là suffisent , et j’ai à vous entretenir de ceux qui sont mal dans leurs affaires. Nos pères ont pensé à les soulager selon l’état où ils sont ; car, s’ils n’ont pas assez de bien pour subsister honnêtement, et tout ensemble pour payer leurs dettes , ou leur permet d’en mettre une partie à couvert en faisant banqueroute à leurs créanciers. C’est ce que notre père Lessius a décidé, et qu'Escobar conhfme au t. 3, ex. 2, n. 163 : « Celui qui fait banqueroute peut-il en « sûreté de conscience retenir de ses biens autant qu’il « est nécessaire pour faire subsister sa famille avec « honneur, ne indecore vivat? Je soutiens que oui t avec Lessius ; et même encore qu’il les eût gagnés