‹ Les provinciales, ou, Lettres écritesChapitre 3 sur 95 · PAR UN DE SES AMIS · texte numérisé non relu

PAR UN DE SES AMIS

Des disputes de Sorbonne, et de l’invention du pouvoir procham , dont les molinistes se servirent pour faire conclure la censure de M. Arnauld.

De Paris , ce 23 janvier 4656,

Monsieur ,

Nous étions bien abusés. Je ne suis détrompé que d’hier ; jusque-là j’ai pensé que le sujet des disputes de Sorbonne était bien important , et d’une extrême conséquence pour la religion. Tant d’assemblées d’une compagnie aussi célèbre qu’est la faculté de Théologie de Paris , et où il s’est passé tant de choses si extraordinaires et si hors d’exemple , en font concevoir une si haute idée, qu’on ne peut croire qu’il n’y en ait un sujet bien extraordinaire. Cependant vous serez bien surpris , quand vous apprendrez par ce récit à quoi se termine un si grand éclat ; et c’est ce que je vous dirai en peu de mots , après m’en être parfaitement instruit.

On examine deux questions : l’une de fait, l’autre de droit.

Celle de fait consiste à savoir si M. Arnauld est téméraire , pour avoir dit dans sa seconde lettre : « Qu’il t a lu exactement le livre de Jansénius et qu’il n’y € a point trouvé les propositions condamnées par le

IMIEMIERK LETTRE.

« feu pape ; et néanmoins , que comme il condamne € ces propositions en quelque lieu qu’elles se ren- « contrent, il les condamne dans Jansénius, si elles « y sont. »

La question sur cela est de savoir s’il a pn , sans témérité, témoigner par là qu’il doute que ces propositions soient de Jansénius , après que MM. les évêques ont déclaré qu’elles sont de lui.

On propose l’affaire en Sorbonne. Soixante et onze docteurs entreprennent sa défense, et soutiennent qu’il n’a pu répondre autre chose à ceux qui par tant d’écrits lui demandaient s’il tenait que ces propositions fussent dans ce livre , sinon qu’il ne les y a pas vues, et que néanmoins il les y condamne, si elles y sont.

Quelques-uns même, passant plus avant, ont déclaré que , quelque recherche qu’ils en aient faite , ils ne les y ont jamais trouvées , et que même ils y en ont trouvé de toutes contraires. Ils ont demandé ensuite avec instance que, s’il y avait quelque docteur qui les y eût vues , il voulût les montrer ; que c’était une chose si facile , qu’elle ne pouvait être refusée, puisque c’était un moyen sûr de les réduire tous, et M. Arnauld même : mais on le leur a toujours refusé (1). Voilà ce qui s’est passé de ce côté-là.

De l’autre part se sont trouvés quatre-vingts docteurs séculiers , et quelque quarante religieux mendiants , qui ont condamné la proposition de M. Ar-

(1) L’auteur anonyme d’un livre qui parut en 1700 , sous le titre de : Histoire des cinq Propositions de Jansénius y Ydhhê Dumas, a contesté plusieuri faits allégués par Pascal dans les F®, IF, IIF, XVIF XVIIF Provinciales , qu» sont plus particulièrement relatives aux affaires du jansénisme. Le paragraphe cidessus, entre autres, est accusé d’inexactitude. Voir .M. Saiute-Iîeuve, Port-Royal, L 111, P 13. ^

ou POUVOIR PROCHAIN. 331

nauld, sans vouloir examiner si ce qu’il avait dit était vrai eu faux ; et ayant même déclaré qu’il ne s’agissait pas de la vérité , mais seulement de la témérité de sa proposition.

Il s’en est de plus trouvé quinze qui n’ont point été pour la censure, et qu’on appelle indifférents.

Voilà comment s’est terminée la question de fait, dont je ne me mets guère en peine : car, que M. Arnauld soit téméraire ou non , ma conscience n’y est pas intéressée. Et si la curiosité me prenait de savoir si ces propositions sont dans Jansénius , son livre n’est pas si rare , ni si gros , que je ne le puisse lire tout entier pour m’en éclaircir, sans en consulter la Sorbonne.

Mais, si je ne craignais aussi d’être téméraire, je crois que je suivrais lavis de la plupart des gens que je vois, qui, ayant cru jusqu’ici, sur la foi publique, que ces propositions sont dans Jansénius, commencent à se défier du contraire, par le refus bizarre qu’on fait de les montrer, qui est tel , que je n’ai encore vu personne qui m’ait dit les y avoir vues. De sorte que je crains que cette censure ne fasse plus de mal que de bien, et qu’elle ne donne à ceux qui en sauront l’histoire une impression tout opposée à la conclusion. Car en vérité le monde devient méfiant, et ne croit les choses que quand il les voit. Mais , comme je l’ai déjà dH, ce point-là est peu important, puisqu’il ne s’y agit point de la foi.

Pour la ;ueslion de droit, elle semble bien plus considérable, en ce qu’elle touche la foi. Aussi j’ai pris un soin particulier de m’en informer. Mais vous serez bien satisfait de voir que c’est une chos« aussi peu importante que la première.

Il s’agit d’examiner ce que M. Aruauld a dit dans la même lettre : a Que la grâce, sans laquelle on ne « peut rien, a manqué à saint Pierre dans sa chute. » Sur quoi nous pensions , vous et moi , qu’il était question d’examrner les plus grands principes de la grâce, comme si elle n’est pas donnée à tous les hommes, ou bien si elle est efficace; mais nous étions bien trompés. Je suis devenu grand théologien en peu de temps, et vous en allez voir des marques.

Pour savoir la chose au vrai, je vis M. N. , docteur de Navarre , qui demeure près de chez moi , qui est, comme vous le savez, des plus zélés contre les jansénistes; et comme ma curiosité me rendait presque aussi ardent que lui , je lui demandai s’ils ne décideraient pas formellement que « la grâce est don- « née à tous » , afin qu’on n’agitât plus ce doute. Mais il me rebuta rudement , et me dit que ce n’était pas là le point; qu’il y en avait de ceux de son côté qui tenaient que la grâce n’est pas donnée à tous ; que les examinateurs mêmes avaient dit en pleine Sorbonne que cette opinion est problématique, et qu’il était lui-même dans ce sentiment; ce qu’il me confirma par ce passage , qu’il dit être célèbre , de saint Augustin : « Nous savons que la grâce n’est pas « donnée à tous les hommes, j

Je lui fis excuse d’avoir mal pris son sentiment, et le priai de me dire s’ils ne condamneraient donc pas au moins cette autre opinion des jansénistes qui fait tant de bruit « que la grâce est efficace, et qu’elle « détermine notre volonté à faire le bien. » Mais je ne fus pas plus heureux en cette seconde question. Vous n’y entendez rien, me dit -il; ce n’est pas là

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une hérésie ; c’est une opinion orthodoxe : tous les thomistes la tiennent; et moi-même je l’ai soutenue dans ma Sorbonique.

Je n’osai plus lui proposer mes doutes ; et même je ne savais plus où était la difficulté , quand , pour m’en éclaircir, je le suppliai de me dire en quoi consistait donc l’hérésie de la proposition de M. Àrnauld. C’est, me dit-il , en ce qu’il ne reconnaît pas que les justes aient le pouvoir d’accomplir les commandements de Dieu en la manière que nous l’entendons.

Je le quittai après cette instruction ; et , bien glorieux de savoir le nœud de l’affaire, je fus trouver M. N., qui se porte.de mieux en mieux, et qui eut assez de* santé pour me conduire chez son beaufrère, qui est janséniste s’il y en eut jamais, et pourtant fort bon homme. Pour en être mieux reçu , je feignis d’être fort des siens, et lui dis : Serait-il bien possible que la Sorbonne introduisît dans l’Église cette erreur, « que tous les justes ont toujours le pouvoir « d’accomplir les commandements ? » Comment parlez-vous? me dit mon docteur. Appelez-vous erreur un sentiment si catholique , et que les seuls luthériens et calvinistes combattent? Eh quoi 1 lui dis-je, n’est-ce pas votre opinion? Non, me dit-il ; nous l’anathématisons comme hérétique et impie. Surpris de cette réponse, je connus bien que j’avais trop fait le janséniste , comme j’avais l’autre fois été trop moliniste. Mais, ne pouvant m’assurer de sa réponse, je le priai de me dire confidemment s’il tenait c que c les justes eussent toujours un pouvoir véritable d’ob € server les préceptes. » Mon homme s’échauffa là-

S6 IMîKMlElïE Ln.'lUE.

dessus, mais d'un zèle dévol , et dil qu’il ne déguiserait jamais ses sentiments pour quoi que ce fût ; que c’était sa créance ; et que lui et tous les siens la défendraient jusqu’à la mort , comme étant la pure doctrine de saint Thomas et de saint Augustin îeur maître.

Il m’en parla si sérieusement, que je n’en pus douter. Et sur cette assurance je retournai chez mon premier docteur, et lui dis , bien satisfait , que j’étais sûr que la paix serait bientôt en Sorbonne : que les jansénistes étaient d’accord du pouvoir qu’ont les justes d’accomplir les préceptes; que j’en étais garant, et que je leur ferais signer de leur sang. Tout beau! me dit-il ; il faut être théologien pour en voir le fin. La différeaje qui est entre nous est si subtile , qu’à peine pouvons-nous la marquer nous -mêmes; vous auriez trop de difficulté à l’entendre. Contentez-vous donc de savoir que les jansénistes vous diront bien que tous les justes ont toujours le pouvoir d’accomplir les commandements : ce n’est pas de quoi nous disputons ; mais ils ne vous diront pas que ce pouvoir soit prochain. C’est là le point.

Ce mol me fut nouveau et inconnu. Jusque-là j’avais entendu les afl'aires , mais ce terme me jeta dans l’obscurité, et je crois qu’il n’a été inventé que pour brouiller. Je lui en demandai donc l’explication ; mais il m’en fit un mystère, et me renvoya sans autre satisfaction , Dour demander aux jansénistes s’ils admettaient ce pouvoir prochain. Je chargeai ma mémoire de ce terme; car mon intelligence n’y avait aucune part. Et , de peur de l’oublier, je fus promptement retrouver mon janséniste, à qui je dis, incontinent après les premières civilités : Dites -moi, je

DU POUVOIR PROCHAIN

VOUS prie , si vous admettez le pouvoir prochain ? Il SC mit à rire, et me dit froidement ; Dites-moi vous-même en quel sens vous l’entendez -, et alors je vous dirai ce que j’en crois. Comme ma connaissance n’allait pas jusque-là , je me vis en terme de ne loi pouvoir répondre; et néanmoins, pour ne pas rendre me visite inutile, je lui dis au hasard '. Je l’entends au sens des molinistes. A quoi mou homme, sans s’émouvoir ; Auxquels des molinistes , me ditil , me renvoyez-vous? Je les lui ori'ris tous ensemble, comme ne faisant qu’un même corps et n’agissant que par un même esprit.

.Mais il me dit : Vous êtes bien peu instruit. Ils sont si peu dans les mêmes sentiments, qu’ils en ont de tout contraires. Étant tous unis dans le dessein de perdre M. Arnauld , ils se sont avisés de s’accorder de ce terme de prochain , que les uns et les autres diraient ensemble, quoiqu’ils l’entendissent diversement , afin de parler un même langage , et que par cette conformité apparente ils pussent former un corps considérable , et composer un plus grand nombre, pour l’opprimer avec assurance.

Cette réponse m’étonna. Mais , sans recevoir ces impressions des méchants desseins des molinistes, que je ne veux pas croire sur sa parole , et où je n’ai point d’intérêt , je m’attachai seulement à savoir les divers sens qu’ils donnent à ce mot mystérieux ûq prochain. Il me dit : Je vous en éclaircirais de bon cœur; mais vous y verriez une répugnance et une contradiction si grossière , que vous auriez peine à me croire : je vous Sv.-rais suspect. Vous en serez plus sûr en l'apprenant d’eux-mêmes, et je vous en donnerai les

PKEMIERE LETTRE.

adresses. Vous n’avez qu’à voir séparément un nommé M. le Moine, et le père Nicolaï. Je ne connais ni l’un ni l’autre, lui dis-je. Voyez donc, me dit-il, si vous ne connaîtrez point quelqn’un de ceux que je vous vais nommer ; car ils suivent les sentiments de M. le Moine. J’en connus en effet quelques-uns. Et ensuite il me dit ; Voyez si vous ne connaissez point des dominicains, qu’on appelle nouveaux thomistes, car ils sont tous comme le père Nicolai. J’en connus aussi entre ceux qu’il me nomma; et , résolu de profiter de cet avis et de sortir d’affaire , je le quittai , et allai d’abord chez un des disciples de M. le Moine.

Je le suppliai de me dire ce que c’était qu avoir le pouvoir prochain de faire quelque chose. Cela est aisé , me dit-il ; c’est avoir tout ce qui est nécessaire pour la faire, de telle sorte qu’il ne manque rien pour agir. Et ainsi, lui dis-je, avoir le pouvoir prochain de passer une rivière, c’est avoir un bateau, des bateliers , des rames , et le reste , en sorte que rien ne manque. Fort bien , me dit-il. Et avoir le pouvoir prochain de voir, lui dis-je, c’est avoir bonne vue, et être en plein jour. Car qui aurait bonne vue dans l’obscurité n’aurait pas le pouvoir prochain de voir, selon vous; puisque la lumière lui manquerait, sans quoi on ne voit point. Doctement, me dit-il. Et par conséquent, continuai-je, quand vous dites que tous les justes ont toujours le pouvoir prochain d’observer les commandements, vous entendez qu’ils ont toujours foute la grâce nécessaire pour les accomplir ; en sorte qu’il ne leur manque rien de la part de Dieu. Attendez, me dit-il ; ils ont toujours tout ce qui est nécessaire pour les observer, ou du moins pour le

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demander à Dieu. J’entends bien , lui dis-je; ils cnl tout ce qui est nécessaire pour prier Dieu de les assister, sans qu’il soit nécessaire qu’ils aient aucune nouvelle grâce de Dieu pour prier. Vous l’entendez, me dit-il. Mais il n’est donc pas nécessaire qu’ils aient une grâce efficace pour prier Dieu? Non, me dit-il , suivant M. le Moine.

Pour ne point perdre de temps, j’allai aux jacobins, et demandai ceux que je savais être des nouveaux thomistes. Je les priai de me dire ce que c’est que j90wvoir prochain. N’est-ce pas celui , leur dis-je , auquel il ne manque rien pour agir? Non, me dirent-ils. Mais quoi ! mes pères , s’il manque quelque chose à ce pouvoir, l’appelez-vous prochain, et direz -vous, par exemple, qu’un homme ait, la nuit et sans aucune lumière, le pouvoir prochain de voir? Oui-da, il l’aurait selon nous, s’il n’est pas aveugle. Je le veux bien, leur dis-je ; mais M. le Moine l’entend d’une manière contraire. Il est vrai , me dirent-ils ; mais nous l’entendons ainsi. J’y consens, leur dis-je ; car je ne dispute jamais du nom , pourvu qu’on m’avertisse du sens qu’on lui donne. Mais je vois par là que, quand vous dites que les justes ont toujours le pouvoir prochain pour prier Dieu , vous entendez qu’ils ont besoin d’un autre secours pour prier, sans quoi ils ne prieront jamais. Voilà qui va bien , me répondirent mes pères en m’embrassant, voilà qui va bien : car U leur faut de plus une grâce efficace qui n’est pas donnée à tous, et qui détermine leur volonté à prier; et c'est une ticrésie de nier la nécessité de cette grâce effica^'^ pour prier.

Voiià qui va bien, leur dis-je à mon tour; mais,

selon vous, les jansénistes sont catholiques, et M. le i<fIoine hérétique : car les jansénistes disent que les justes ont le pouvoir de prier, mais qu’il faut pourtant une grâce efficace , et c’est ce que vous approuvez. Et M. le Moine dit que les justes prient sans grâce efficace, et c’est ce que vous condamnez. Oui, direntils; mais M. le Moine appelle ce pouvoir pouvoir prochain.

Quoi! mes pères, leur dis-je, c’est se jouer des paroles, de dire que vous êtes d’accord à cause des termes communs dont vous usez, quand vous êtes contraires dans le sens. Mes pères ne répondirent rien ; et sur cela mon disciple de M. le Moine arriva, par un bonheur que je croyais extraordinaire; mais j’ai su depuis que leur rencontre n’est pas rare , et qu’ils sont continuellement mêlés les uns avec les autres.

Je dis donc à mon disciple de M. le Moine ; Je connais un homme qui dit que tous les justes ont toujours le pouvoir de prier Dieu , mais que néanmoins ils ne prieront jamais sans une grâce efficace qui les détermine, et laquelle Dieu ne donne pas toujours à tous les justes. Est -il hérétique? Attendez, me dit mon docteur, vous me pourriez surprendre. Allons doucement, distinguo; s’il appelle ce pouvoir prochain, il sera thomiste, et parlant catholique : sinon il sera janséniste, et partant hérétique. Il ne l’appelle, lui dis -je, ni prochain, ni non prochain. 11 est donc hérétique, me dit-il : demandez-le à ces bons pères. Je ne les pris pas pour juges, car ils consentaient déjà d’un mouvement de tête ; mais je leur dis : 11 refuse d’admettre ce mot de prochain , parce qu’on ne le veut pas expliquer. A cela un de ces pères vou-

DU POUVOIR PROCHAIN

lut en apporter sa définition; mais il fut interrompu par le disciple de M. le Moine, qui lui dit : Voulezvous donc recommencer nos brouilleries? Ne sommes-nous pas demeurés d’accord de ne point expliquer ce mot de prochain, et de le dire de part et d’autre sans dire ce qu’il signifie? A quoi le jacobin consentit.

Je pénétrai par là dans leur dessein , et leur dis , en me levant pour les quitter : En vérité, mes pères, j’ai grand’peur que tout ceci ne soit une pure chicanerie ; et , quoi qu’il arrive de vos assemblées , j’ose vous prédire que, quand la censure serait faite, la paix ne serait pas établie. Car, quand on aurait décidé qu’il faut prononcer les syllabes prochain , qui ne voit que, n’ayant point été expliquées, chacun de vous voudra jouir de la victoire? Les jacobins diront que ce mot s’entend en leur sens , M. le Moine dira que c’est au sien; et ainsi il y aura bien plus de disputes pour l’expliquer que pour l’introduire : car, après tout, il n’y aurait pas grand péril à le recevoir sans aucun sens , puisqu’il ne peut nuire que par le sens. Mais ce serait une chose indigne de la Sorbonne et de la théologie, d’user de mots équivoques et captieux sans les expliquer. Enfin, mes pères, dites-moi, je vous prie, pour la dernière fois , ce qu’il faut que je croie pour être catholique. Il faut, me dirent- ils tous ensemble , dire que tous les justes ont le pouvoir procha 'n, en faisant abstraction de tout sens : ahstrahendo a sensu thomistarum, et a sensu aliorum theologorum.

C’est-à-dire, leur dis-je en les quittant, qu’il faut prononcer ce mot des lèvres , de peur d’être hérétique

de nom. Car est-ce que le mot eSt de l’Écriture? Non, me dirent-ils. Est-il donc des Pères, ou des conciles, ou des papes? Non. Est-il donc de saint Thomas? Non. Quel-le nécessité y a-t-il donc de le dire, puisqu’il n’a ni autorité, ni aucun sens de lui-même? Vous êtes opiniâtre, me dirent-ils : vous le direz, ou vous serez , hérétique , et M. Arnauld aussi , car nous sommes le plus grand nombre; et, s’il est besoin, nous ferons venir tant de Cordeliers , que nous l’emporterons.

Je les viens de quitter sur cette dernière raison, pour vous écrire ce récit , par où vous voyez qu’il ne s’agit d’aucun des points suivants , et qu’ils ne sont condamnés de part ni d’autre ; « 1* que la grâce n’est « pas donnée à tous les hommes ; 2® que tous les jus- « tes ont le pouvoir d’accomplir les commandements € de Dieu ; 3® qu’ils ont néanmoins besoin pour les « accomplir, et même pour prier, d’une grâce efficace « qui détermine leur volonté ; 4® que cette grâce effi- « cace n’est pas toujours donnée à tous les justes , et « qu’elle dépend de la pure miséricorde de Dieu. » De sorte qu’il n’y a plus que le mot de prochain sans aucun sens qui court risque.

Heureux les peuples qui l’ignorent 1 heureux ceux qui ont précédé sa naissance 1 car je n’y vois plus de remède , si messieurs de l’Académie ne bannissent , par UC coup d’autorité, ce mot barbare de la Sorbonne, qui cause tant de divisions. Sans cela la censure paraît assurée : mais je vois qu’elle ne fera point d’autre mal que de rendre la Sorbonne moins considérable (1) par ce procédé, qui lui ôtera l’autorité qui lui est si nécessaire en d’autres rencontres

(4) Var. inéprisahle ^ édit. de4CS7.

DK LA GRACE SlJFffSANTE. 45

Je VOUS laisse cependant dans la liberté de tenir pour le mot de prochain , ou non ; car je vous aime trop pour vous persécuter sous ce prétexte. Si ce récit ne vous déplaît pas , je continuerai de vous avertir de tout ce qui se passera. Je suis, etc.

SECONDE LETTRE

De la grâce suffisante.

De Paris, ce 29 janvier ICîlG,

Monsieur,

Comme je fermais la lettre que je vous ai écrite , je fus visité par M. N., notre ancien ami, le plus heureusement du monde pour ma curiosité; car il est trèsinformé des questions du temps , et il sait parfaitement le secret des jésuites, chez qui il est à toute heure, et avec les principaux. Après avoir parlé de ce qui l’amenait chez moi , je le priai de me dire en un mot quels sont les points débattus entre les deux partis.

Il me satisfit sur Theure, et me dit qu’il y en avait deux principaux : le premier, touchant le pouvoir prochain ; le second, touchant la grâce suffisante. Je vous ai éclairci du premier par la précédente : je vous parlerai du second dans celle-ci.

Je sus donc, en un mot, que leur différend, touchant la grâce suffisante (1), est en ce que les jésui-

(1) Dans un livre, k tous égards fort remarquable, V Histoire littéraire de la France avant le xu® siècley par M. J. J. Ampère, on trouve de curieux rapproclmmevts entre les querelles théologiques qui ont agité les premiers siècles de l’Église gallicane , et celles qui , au temps de Louis XIV, ont failli de nouveau la précipiter Garnie sc*Msme. Ces rapprochements sont ici tout à fait de circonstoK ;e , ot ils

SECONDE LETTRE

tes prétendent qu’il y a une grâce donnée générale* ment à tous les hommes, soumise ie telle sorte au libre arbitre, qu’il la rend efficace ou inefficace à son choix , sans aucun nouveau secours de Dieu , et sans qu’il manque rien de sa part pour agir effedivemenl : ce qui fait qu’ils l’appellent suffisante, parce qu’elle suffit pour agir : et que les jansénistes, au contraire, veulent qu’il n’y ait aucune grâce actuellement suffisante qui ne soit aussi efficace ; c’est-à-dire , que toutes celles qui ne déterminent point la volonté à agir

Siirent utilement , par le côté de la tradilion , cette question toujours si téné- A.*euse de la grâce, c Au xvii^ siècle , dit M. Ampère , le jansénisme s'est constitué l’héritier et le représentant des doctrines de saint Augustin. Je sais ^ue les adversaires des jansénistes n’admettent pas cette prétention ; ce qui est certain, c’est que l’analogie entre saint Augustin et Port-Royal est assez grande pour avoir fait illusion à des hommes comme Pascal , Nicole et Arnanld , et cette illusion , si c’en est une, j’avoue que je la partage entièremeïit. Or, pour comprendre à fond Pascal, pour se rendre compte de sa pensée intime, il faut nécessairement le rapprocher de ceux qui, à une autre époque, ont cru ce qu’il croyait. Si on l’aborde en partant de notre temps, de nos préoccupations toutes différentes..., on ne saisira que la partie pour ainsi dire extérieure de son génie; mais on ne connaîtra pas le mystère douloureux de son intelligence , le redoutable secret de son âme. Ce qui le faisait intérieurement frémir et trembler, ce qui lui inspirait ce double sentiment de mélancolie profonde et d’énergie indomptable et presque désespérée, c’était sa manière de voir sur un ou deux points de controverse dont on serait tenté de renvoyer l’étude à la scolastique. Je crois qu’il y a un grand avantage à passer par le dogme pour arriver à l’étude des ouvrages de Pascal. Il faut, pour les apprécier, avoir habité le monde théoîogique où se débattait ce puissant esprit. Et d’où lui serait venu , si ce n’est de ses terribles opinions sur la grâce , ce mépris pour la volonté, cette horreur du moi humain, ce triste plaisir qu'il prend souvent à l’humilier sous la main de Dieu , et à ne le relever par moment que pour l’écraser et le précipiter ? L’abîme qu’il voyait sans cesse ouvert à ses côtés , n’était-ce pas Tablme de ces questions formidables au fond desquelles étaient la prédestination et l’enfer î Outre oes traits généraux du génie de Pascal..., il en est d’autres qui appartiennent encore plus à ce qu’on pourrait appeler la nature théologique de l’écrivain... Dans les admirables Lettres Provinciales ^ k côté de la meilleure, de la plus ingénieuse raillerie, on tombe sur des pages où les mêmes idées qui inspiraient h l’écrivain barbare du v« siècle (saint Prosper) des violences qui nous ont révoltés, en inspireront d’aussi odieuses au fin railleur, au grand écrivain du rvii® siècle.

Dans le quatrième chant du poème que saint Prosper k écrit contre les semi-pélagiens, l’auteur arrive k certaines conséquences qu'on retrouve chez Pascal et ses amis de Port-Royal , c’est le mépris de la science , de l’esprit , des arts, des lois , de la société, de la vie... On se souvient avec quelle hauteur, quel dédain sublime et outré Pascal traite les choses humaines. Ce dédain des sciences , des arts , de l’esprit est déjà dans saint Prosper; il abat durement la sagesse humaine qui croit eo Uee et qui s’aime. • Hist litt, de la France > t II t P* d8-50-Sl.

effectivement, sont insuftisantes pour agir, parce qu’ils disent qu’on n’agit jamais sans grâce efficace. Voilà leur différend.

En m’informant après de la doctrine des nouveaux thomistes : Elle est bizarre , me dit-il ; ils sont d’accord avec les jésuites d’admettre une grâce suffisante donnée à tous les hommes ; mais ils veulent néanmoins que les hommes n’agissent jamais avec cette seule grâce , et qu’il faille , pour les faire agir, que Dieu leur donne une grâce efficace qui détermine réellement leur volonté à l’action , et laquelle Dieu ne donne pas à tous. De sorte que, suivant cette doctrine, lui dis-je, cette grâce est suffisante sans l’être. Justement , me dit-il ; car, si elle suflit, il n’en faut pas davantage pour agir ; et , si elle ne suflit pas , elle n’est pas suffisante.

Mais , lui dis-je , quelle différence y a-t-il donc entre eux et les jansénistes? Ils diffèrent, me dit-il , en ce qu’au moins les dominicains ont cela de bon , qu’ils ne laissent pas de dire que tous les hommes ont la grâce suffisante. J’entends bien , répondis-je ; mais ils le disent sans le penser, puisqu’ils ajoutent qu’il faut nécessairement, pour agir, avoir une grâce efficace, qui n est pas donnée à tous : ainsi , s’ils sont conformes aux jésuites par un terme qui n’a pas de sens, ils leur sont contraires , et conformes aux jansénistes, dans la substance de la chose. Cela est vrai , dit-il. Comment donc, lui dis-je, les jésuites sont-ils unis avec eux? et que ne les combattent-ils aussi bien que les jansénistes, puisqu’ils auront toujours en eux de puissants adversaires, lesquels, soutenant la nécessité de la grâce efficace qui détermine, les empêcheront d’établir celle qu’ils veulent être seule suffisante.

SECONDE LETTRE

Les dominicains sont trop puissants, me dit-il , et la société des jésuites est trop politique pour les choquer ouvertement. Elle se contente d’avoir gagné su: eux qu’ils admettent au moins le nom de grâce suffisante y quoiqu’ils l’entendent en un autre sens. Par là elle a cet avantage qu’elle fera passer leur opinion pour insoutenable quand elle le jugera à propos; et cela lui sera aisé. Car, supposé que tous les hommes aient des grâces suffisantes , il n’y a rien de plus naturel que d’en conclure que la grâce efficace n’est donc pas nécessaire pour agir, puisque la suffisance de* ces grâces générales excluerait la nécessité de toutes les autres. Qui dit suffisant , marque tout ce qui est nécessaire pour agir, et il servirait de peu aux dominicains de s’écrier qu’ils donnent un autre sens au mot de suffisant : le peuple, accoutumé à l’intelligence commune de ce terme , n’écouterait pas seulement leur explication. Ainsi la société profite assez de cette expression que les dominicains reçoivent, sans les pousser davantage ; et si vous aviez la connaissance des choses qui se sont passées sous les papes Clément VIII et Paul V, et combien la société fut traversée, dans l’établissement de la grâce suffisante, par les dominicains , vous ne vous étonneriez pas de voir qu’elle ne se brouille pas avec eux , et qu’elle consent qu’ils gardent leur opinion , pourvu que la sienne soit libre , et principalement quand les dominicains la favorisent par le nom de grâce suffisante y dont Hs ont consenti de se servir publiquement.

Elle est bien satisfaite de leur complaisance. Elle n’exige pas qu’ils nient la nécessité de la grâce efficace ; ce serait trop les presser : il ne faut pas tyran-

niser ses amis ; les jésuites ont assez gagné. Car le monde se paye de paroles : peu approfondissent les choses ; et ainsi, le nom de grâce suffisante étant reçu des deux côtés , quoique avec divers sens , il n’y a personne, hors les plus fins théologiens, qui ne pense que la chose que ce mot signifie soit tenue aussi bien par les jacobins que par les jésuites; et la suite fera voir que ces derniers ne sont pas les plus dupes.

Je lui avouai que c’étaient d’habiles gens , et, pour profiter de son avis , je m’en allai droit aux jacobins , où je trouvai a la porte un de mes bons amis , grand janséniste (car j’en ai de tous les partis) , qui demandait quelque autre père que celui que je cherchais ; mais je l’engageai à m’accompagner à force de prières, et demandai un de mes nouveaux thomistes. Il fut ravi de me revoir : Eh bien ! mon père , lui dis-je , ce n’est pas assez que tous les hommes aient un pouvoir prochain , par lequel pourtant ils n’agissent en effet jamais ; il faut qu’ils aient encore une grâce suffisante^ avec laquelle ils agissent aussi peu. N’est-ce pas là l’opinion de votre école? Oui, dit le bon père , et je l’ai bien dit ce malin en Sorbonne. J’y ai parlé toute ma demi-heure , et sans le sable j’eusse bien fait changer ce malheureux proverbe qui court déjà dans Paris : (c II opine du bonnet comme un moine en Sorbonne. » Et que voulez-vous dire par votre demi-heure et par votre sable? répondis-je ; taille-t-on vos avis à une certaine mesure? Oui , me dit-il , depuis quelques jours. Et vous oblige-t-on de parler une demi-heure? Non. On parle aussi peu qu’on veut. Mais non pas tant que l’on veut, lui dis-je, O la bonne règle pour les ignorants ! ô l’honnête prétexte pour ceux qui n’ont rien de bon à

SECONDE LETTRE

dire ! Mais enfin , mon père , celle grâce donnée à lous les hommes esl suffisante? Oui, dil-il. Et néanmoins elle n’a nul effet sans grâce efficace. Cela est vrai, dH-il. Et tous les hommes ont la suffisante, continuaije , et tous n’ont pas Y efficace? Il est vrai , dit-il. C’està-dire , lui dis-je; f;ue tous ont assez de grâce , et que tous n’en ont pas assez ; c’est-à-dire que cette grâce suffit , quoiqu’elle ne suffise pas ; c’est-à-dire qu’elle est suffisante de nom , et insuffisante en effet. En bonne foi, mon père, cette doctrine est bien subtile. Avezvous oublié , en quittant le monde, ce que le mot de suffisant y signifie? ne vous souvient-il pas qu’il renferme tout ce qui est nécessaire pour agir ? Mais vous n’en avez pas perdu la mémoire ; car, pour me servir d’une comparaison qui vous sera plus sensible , si l’on ne vous servait à table que deux onces de pain et un verre d’eau par jour, seriez-vous content de votre prieur qui vous dirait que cela serait suffisant pour vous nourrir, sous prétexte qu’avec autre chose, qu’il ne vous donnerait pas , vous auriez tout ce qui vous serait nécessaire pour vous nourrir? Comment donc vous laissez-vous aller à dire que lous les hommes ont la grâce suffisante pour agir, puisque vous confessez qu’il y en a une autre absolument nécessaire pour agir, que tous n’ont pas? Est-ce que cette créance est peu importante , et que vous abandonnez à la liberté des hommes de croire que la grâce efficace est nécessaire ou non? Est-ce une chose indifférente de dire qu’avec la grâce suffisante on agit en effet? Comment, dit ce bonhomme, indifférente ! C’est une hérésie , c’est une hérésie formelle. La nécessité de la grâce efficace pour agir effectivement est de foi; il y a Aer^^ieà lanier.

Où en sommes-nous donc? m’écriai-je, et quel parti dois-je ici prendre? Si je nie la grâce suffisante, je suis janséniste. Si je l’admets comme les jésuites, en sorte que la grâce efficace ne soit pas nécessaire , je serai hérétique y dites-vous. Et si je l’admets comme vous, en sorte que la grâce efficace soit nécessaire, je pèche contre le sens commun , et je suis extravagant, disent les jésuites. Que dois-je donc faire dans celle nécessité inévitable, d’être ou extravagant, ou hérétique, ou janséniste? Et en quels termes sommesnous réduits , s’il n’y a que les jansénistes qui ne se brouillent ni avec la foi , ni avec la raison , et qui se sauvent tout ensemble de la folie et de Terreur?

Mon ami janséniste prenait ce discours à bon présage, et me croyait déjà gagné. 11 ne me dit rien néanmoins ; mais en s’adressant à ce père : Dites-moi , je vous prie, mon père, en quoi vous êtes conformes aux jésuites? C’est, dit-il , en ce que les jésuites et nous reconnaissons les grâces suffisantes données à tous. Mais, lui dit-il, il y a deux choses dans ce mot de grâce suffisante : il y a le son , qui n’est que du vent, et la chose qu’il signifie, qui est réelle et effective. Et ainsi , quand vous êtes d’accord avec les jésuites touchant le mot de suffisante, et que vous leur êtes contraires dans le sens , il est visible que vous êtes contraires touchant la substance de ce terme , et que vous n êtes d’accord que du son. Est-ce là agir sincèrement et cordialement? Mais quoi ! dit le bonhomme, de quoi vous plaignez-vous , puisque nous ne trahissons personne par cette manière de parler? Car dans nos écoles nous disons ouvertement que nous l’entendons d’une man/ère contraire aux iésuiles. Je me plains,

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lui dit moji ami , de ce que vous ne publiez pas de toutes parts que vous entendez par grâce suffisante la grâce qui n’est pas suffisante. Vous êtes obligés, en conscience, en changeant ainsi le sens des termes ordinaires de la religion, de dire que, quand vous admettez une grâce suffisante dans tous les hommes , vous entendez qu’ils n’ont pas des grâces suffisantes en effet. Tout ce qu’il y a de personnes au monde entendent le mot de suffisant en un même sens : les seuls nouveaux thomistes l’entendent en un autre. Toutes les femmes , qui font la moitié du monde , tous les gens de la cour, tous les gens de guerre , tous les magistrats, tous les gens de palais, les marchands, les artisans , tout le peuple ; enfin toutes sortes d’hommes, excepté les dominicains, entendent par le mot de suffisantes qui renferme tout le nécessaire. Presque personne n’est averti de cette singularité. On dit seulement par toute la terre que les jacobins tiennent que tous les hommes ont des grâces suffisantes. Que peuton conclure de là, sinon qu’ils tiennent que tous les hommes ont toutes les grâces qui sont nécessaires pour agir, et principalement en les voyant joints d’intérêt et d’intrigueavecles jésuites, qui l’entendent de cette sorte? L’uD'formitéde vos expressions, jointe à cette union de parti , n’est-elle pas une interprétation manifeste et une confirmation de l’uniformité de vos sentiments?

Tous les fidèles demandent aux théologiens que! est le véritable état de la nature depuis sa corruption? Saint Augustin et ses disciples répondent qu’elle n’a plus de grâce suffisante qu’autant qu’il plaît à Dieu de lui en donner. Les jésuites sont venus ensuite, et disent que tous ont des grâces effectivement suffisan-

tes. On consulte les dominicains sul oelte contrariété. Que font-ils là-dessus? Ils s’unissent aux jésuites : ils font par cette union le plus grand nombre : ils se séparent de ceux qui nient ces grâces suffisantes : ils déclarent que tous les hommes en ont. Que peut-on penser de là, sinon qu’ils autorisent les jésuites? Et puis ils ajoutent que néanmoins ces grâces suffisantes sont inutiles sans les efficaces, qui ne sont pas données à tous.

Voulez-vous voir une peinture de l’Église dans ces différents avis? Je la considère comme un homme qui, partant de son pays pour faire un voyage , est rencontré par des voleurs qui le blessent de plusieurs coups et le laissent à demi mort. Il envoie quérir trois médecins dans les villes voisines. Le premier, ayant sondé ses plaies , les juge mortelles , et lui déclare qu’il n’y a que Dieu qui lui puisse rendre ses forces perdues. Le second, arrivant ensuite, voulut le flatter, et lui dit qu’il avait encore des forces suffisantes pour arriver en sa maison ; et , insultant contre le premier, qui s’opposait à son avis , forma le dessein de le perdre. Le malade, en cet état douteux, apercevant de loin le troisième ^ lui tend les mains , comme à celui qui le devait déterminer. Celui-ci ayant considéré ses blessures, et su l’avis des deux premiers, embrasse le second, s’unit à lui , et tous deux ensemble se liguent contre le premier, et le chassent honteusement, car ils étaient plus forts en nombre. Le malade juge à ce procédé qu’il est de l’avis du second , et, le lui demandant en eflet , il lui déclare affirmativement que ses forces sont suffisantes pour faire son voyage. Le blessé néanmoins , ressentant sa faiblesse , lui demande à quoi il les jugeait telles. C’est, lui dit- il ,

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parce que vous avez encore vos jambes ; or les jambes sont les organes qui suffisent naturellement pour marcher. Mais, lui dit le malade, ai-je toute la force nécessaire pour m’en servir? car il me semble qu’elles sont inutiles dans ma langueur. Non certainement , dit le médecin; et vous ne marcherez jamais effectivement , si Dieu ne vous envoie un secours extraordinaire pour vous soutenir et vous conduire. Eh quoi I dit le malade , je n’ai donc pas en moi les forces suffisantes, et auxquelles il ne manque rien pour marcher effectivement? Vous en êtes bien éloigné, lui dit-il. Vous êtes donc , dit le blessé , d’avis contraire à votre compagnon touchant mon véritable état? Je vous l’avoue, lui répondit-il.

Que pensez-vous que dit le malade? Il se plaignit du procédé bizarre et des termes ambigus de ce troisième médecin. Il le blâma de s’être uni au second, à qui il était contraire de sentiment , et avec lequel il n’avait qu’une conformité apparente; et d’avoir chassé le premier, auquel il était conforme en effet. Et après avoir fait essai de ses forces , et reconnu par expérience la vérité de sa faiblesse, il les renvoya tous deux ; et, rappelant le premier, se mit entre ses mains, et , suivant son conseil , il demanda à Dieu les forces qu’il confessait n’o.voir pas ; il en reçu, miséricorde, et par son secours arriva heureusement dans sa maison.

Le bon père, étonné d’une telle parabole , ne répondait rien. Et je lui dis doucement pour le rassurer : Mais après tout, mon père, à quoi avez-vous pensé de donner le nom de suffisante à une grâce que voun dites qu'il est de foi de croire qu’elle est insuftisanti en efiet? Vous en parlez, dil-il , bien à votre aise.

Vous êtes libre et particulier ; je suis religieux et eu communauté. N’en savez-vous pas peser la dillêrence? Nous dépendons des supérieurs ; ils dépendent d’ailleurs. Ils ont promis nos suffrages : que voulez-vous que je devienne? Nous l’entendîmes à demi-mot, et cela nous fit souvenir de son confrère, qui a été relégué à Abbeville pour un sujet semblable.

Mais, lui dis-je, pourquoi votre communauté s’estelle engagée à admettre cette grâce? C’est un autre discours, me dit-il. Tout ce que je vous puis dire, en un mot, est que notre ordre a soutenu autant qu’il a pu la doctrii.e de saint Thomas touchant la grâce efficace. Combien s’est-il opposé ardemment à la naissance de la doctrine de Molina! combien a-t-il travaillé pour rétablissement de la nécessité de la grâce efficace de Jésus-Christ ! Ignorez-vous ce qui se fit sous Clément VIII et Paul V, et que, la mort prévenant l’un, et quelques affaires d’Italie empêchant l’autre de publier sa bulle , nos armes sont demeurées au Vatican? Mais les jésuites , qui , dès le commencement de l’hérésie de Luther et de Calvin , s’étaient prévalu du peu de lumière qu’a le peuple pour en discerner l’erreur d’avec la vérité de la doctrine de saint Thomas, avaient en peu de temps répandu partout leur doctrine avec un tel progrès , qu’on les vit bientôt maîtres de la créance des peuples , et nous en état d’être décriés comme des calvinistes , et traités comme les jansénistes le sont aujourd’hui , si nous ne tempérions la vérité de la grâce efficace par l’aveu , au moins apparent, d’uno suffisante. Dans cette extrémité, que pouvions-nous mieux faire, pour sauver la vérité sans perdre notre crédit, sinon d’admettre le nom de grâce

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suftisanle, en niant qu’elle soit telle en effet? Voilà comment la chose est arrivée.

Il nous dit cela si tristement , qu’il me fit pitié ; mais non pas à mon second, qui lui dit : Ne vous flattez point d’avoir sauvé la vérité : si elle n’avait point eu d’autres protecteurs , elle serait périe en des mains si faibles. Vous avez reçu dans l’Église le nom de son ennemi : c’est y avoir reçu l’ennemi même. Les noms sont inséparables des choses. Si le mot de grâce suffisante est une fois affermi, vous aurez beau dire que vous entendez par là une grâce qui est insuffisante , vous n’y serez pas reçus. Votre explication serait odieuse dans le monde; on y parle plus sincèrement des choses moins importantes : les jésuites triompheront ; ce sera leur grâce suffisante en effet, et non pas la vôtre, qui ne l’est que de nom, qui passera pour établie; et on fera un article de foi du contraire de votre créance.

Nous souffririons tous le martyre, lui dit le père, plutôt que de consentir à l’établissement de la grâce sîiffisante au sens des jésuites, saint Thomas, que nous jurons de suivre jusqu’à la mort, y étant directemeni contraire. A quoi mon ami , plus sérieux que moi, lui dit : Allez, mon père , votre ordre a reçu un honneui qu’il ménage mal. 11 abandonne cette grâce qui lui avait été confiée, et qui n’a jamais été abandonnée depuis la création du monde. Cette grâce victorieuse , qui a été attendue par les patriarches , prédite par les prophètes, apportée par Jésus-Christ, prêchée par saint Paul, expliquée par saint Augustin le plus grand des Pères, embrassée par ceux qui l’ont suivi, confirmée par saint Bernard le dernier des Pères, soutenue par saint Thomas range de l’ecole , transmise de lui à votre ordre,

inainlenue partant de vos pères, el si glorieusement défendue par vos religieux sous ^es papes Clément et Paul ; cette grâce efficace, qui avait été mise comme en dépôt entre vos mains , pour avoir, dans un saint ordre à jamais durable, des prédicateurs qui la publiassent au monde jusqu’à la fin des temps, se trouve comme délaissée pour des intérêts si indignes. Il est temps que d’autres mains s’arment pour sa querelle; il est temps que Dieu suscite des disciples intrépides au docteur delà grâce, qui, ignorant les engagements du siècle , servent Dieu pour Dieu. La grâce peut bien n'avoir plus les dominicains pour défenseurs, mais elle ne manquera jamais de défenseurs, car elle les forme elle-même par sa force toute-puissante. Elle demande des cœurs purs et dégagés ; et elle-même les purifie et les dégage des intérêts du monde, incompatibles avec les vérités de l’Évangile. Pensez-y bien, mon père, et prenez garde que Dieu ne change ce flambeau de sa place, et qu’il ne vous laisse dans les ténèbres, et sans couronne, pour punir la froideur que vous avez pour une cause si importante à son Église.

Il en eût dit bien davantage, car il s’échauffait de plus enplus. Maisje l’interrompis, etdisen me levant : En vérité, mon père, si j’avais du crédit en France, je ferais publier à son de trompe : « On fait a savoir que « quand les jacobins disent que la grâce suffisante est « donnée à tous , ils entendent que tous n’ont pas la « grâce qui suffit effectivement. » Après quoi vous le diriez tant qu’il vous plairait, mais non pas autrement. Ainsi finit notre visite.

Vous voyez donc par là que c’est ici une suffisance politique, pareille au pouvoir prochain. Cependant je

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VOUS dirai qu’il me semble qu’on peut sans péril douter du pouvoir prochain, et de cette grâce suffisante, pourvu qu’on ne soit pas jacobin.

En fermant ma lettre, je viens d’apprendre que la censure est faite; mais comme je ne sais pas encore en quels termes , et qu’elle ne sera publiée que le 15 février, je ne vous en parlerai que par le premier ordinaire. Je suis, etc.

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