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ET LES PROVINCIALES

« De toutes les hérésies, que l’on a vu éclore dans l’Èglise, il n’en est aucune, a dit avec raison Bergier, qui ait eu des défenseurs plus subtils et plus habiles , pour le soutien de laquelle on ait employé plus d’érudition, plus d’artifices, plus d’opiniâtreté que celle de Jansénius.» Liée intimement à l’histoire politique du royaume, cette hérésie, ou plutôt cette querelle domine toute l’histoire ecclésiastique du xviie et du xviiie siècle. Passionnée, implacable comme le calvinisme, mais non sanglante , car la guerre par la plume remplace la guerre par l’épée, elle effraye le catholicisme, elle raffermit la morale, elle divise le clergé, ébranle et brave la royauté , provoque d’odieuses persécutions , révèle de grands caractères , égare d’éminents esprits dans un labyrinthe inextricable de subtilités , jette la France dans une lutte de pamphlets, de monitoires et de mandements , enfante une incroyable multitude de livres , et, de tous ces livres, n’en laisse qu’un seul après elle, un seul qu’on lit encore et qu’on admirera toujours, les Provinciales, ^

En reproduisant ce livre immortel, nous avons pensé qu’il était indispensable de rappeler en peud^ mots l’his toire de la controverse religieuse qui en fut l’occasion , de le replacer au milieu des circonstances qui l’ont vu naître, d'exposer les motifs de l’intervention de Pascal dan»

la querelle, rhisloriquc de la publication des Provincia^^ les y et rinfluence qu’elles ont exercée jusqu’à nos jours (1).

Le chef’ de la secte célèbre qui compta Pascal parmi ses disciples, Corneille Janssen ou Jansénius, naquit en Hollande dans un village voisin de Laerdam, en 1585. Après avoir successivement étudié à Utrecht, à Lcuvain et à Paris, il alla s’établir à Bayonne en qualité de principal du

(4) Nous n’avons nullement la prétention, dans le Précis qu’on va lire, de présenter nne histoire du jansénisme. Ce n’est qu’un simple aperçu dont nous nous empressons de reconnaître l’extrême insuffisance; nous croyons donc, pour ceux de nos lecteurs qui voudraient pénétrer plus avant dans l’histoire de cette secte célèbre, devoir donner ici quelques indications bibliographiques. Ces sortes d'indications, trop négligées par les éditeurs, nous semblent utiles, en ce qu’elles mettent immédiatement sur la voie des études approfondies, et qu’elles fadlitent, par la comparaison, la recherche de la vérité. Voici donc, soit pour la partie polémique, soit pour la partie historique et critique du jansénisme, quelques ouvrages qui, à côté de ceux des Arnauld et de Pascal, de Racine et de Nicole, nous paraissent importants : Bibliothèque des principaux livres jansénistes, ou suspectés de Jansénisme ( par le père de Colonia) ; Bruxelles, 1730, 2 vol. in-12.— Dictionnaire des livres Jansénistes ou qui favorisent le jansénisme; knsevs^ 17o2, ivol. in-12. -< Denis Raimond, Eclaircissement du Fait et du Sens de Jansénius. Cologne, IGOO, 1 vol. in-4°.— Melchioris Leydeckeri de Historid Jansenismi, lib. VI; Trajecti ad Rhenum, 169o, 1 vol. in-8°. — Histoire abrégée du Jansénisme; Cologne , 1698, 1 vol. in-8°. — Histoire générale du Jansénisme, par Vabbé ( le père Gerberon ) ; Amsterdam, 1700. 3 vol. in-8°. — Histoire des cinq Propositions de Jansénius {par l’abbé Dumas ). 1700. — Défense de VHistoire des cinq Propositions de Jansénius ; Liège, 1701, 1 vol. in-12. — Jansénius condamné par C Église et par lui-même; Bruxelles, 1705, 1 vol. '\xi-\1.~ Grégoire. Les Ruines de Port-Royal des champs; Paris, 1809, 4 vol. in-8o. — Joseph de Maistre. Dé VÉglise gallicane dans son rapport avec le souverain pontife; Lyon, 1838, in-8°, cbap. III du jansénisme, portrait de cette secte; cbap. IV, analogie de Hobbes et de Jansénius ; cbap, V, Port-Royal; cbap. VI, cause de la réputation usurpée dont a joui Port-Royal—.... cbap. IX, Pascal considéré sous le triple rapport delà science, du mérite littéraire et delà religion. — P. Varin. La Vérité sur les Arnauld; Paris, 1847, 2 vol. \n-8°.— Les livres que nous venons d’indiquer sont écrits dans des sentiments souvent très-différents, ol c’est par cela même que nous les avons cités, comme dans «n procès on met sous les yeux des juges les réquisitoires et les plaidoyers. On a d’ailleurs aujourd’hui , pour se conduire dans ce dédale d’opinions contradictoires, un guide qui n’égare jamais, M. Sainte-Beuve. En évoquant, dans le beau livre de Port-Royal les Pères du nouveau désert, M. Sainte-Beuve, véritable initiateur, a jeté des lumières nouvelles e4 tout h fait inattendues sur l’histoire de la secte entière. Questions théologiques, questions littéraires, questions morales, questions politiques, il a tout pénétré, tout élucidé, tout replacé dans son véri able jour ; c’est donc à lui qu’il faut recourir avant tout, c’est à lui que nous avons recouru nous-même dans les principales notations de ce volume.

collège de cette ville, séjourna douze ans en France, prit ensuite à Louvain le bonnet de docteur, et fut nommé à l’évêché d’Ypres par la protection du roi d’Espagne. C’était un homme de mœurs rigides, qui partageait son temps entre l’étude opiniâtre des livres saints et la prière, et qui demandait sans cesse à Dieu la force et la lumière nécessaires pour combattre et terrasser les opinionb que les jésuites Molin? elLessius avaient enseignées ^ l’un en Espagne, l’autre dans les Pays-Bas, sur les mystères de la prédestination et de la grâce. Jansénius méditait depuis vingt ans ces mystères inaccessibles, lorsqu’on visitant ses diocésains il fut atteint delà peste pour avoir, disait-on, touché dans des archives à d’anciens papiers infectés. On lui présenta deux sœurs grises pour le soigner ; mais son austérité était si grande, qu’il refusa d’abord de les recevoir, en disant que, depuis l’âge de quinze ans, il n’avait pu souffrir aucun service de la part des femmes. Il mourut le 6 mai 1638, en léguant à ses exécuteurs testamentaires un manuscrit intitulé Âugustinus , qui était l’œuvre principale de sa vie, et qu’il avait plusieurs fois recopié de sa main. « Je donne, disait-il dans son testament, à Réginald Lamée tous mes écrits touchant l’explication de saint Augustin. Je lui fais cette donation en voulant qu’il confère et qu’il dispose de bonne foi de l’impression avec Libert Fromond, recteur magnifique, et Henri Calenus, chanoine de Malines. Mon sentiment est qu’on y peut difficilement trouver quelque chose à changer ; si toutefois le saint-siège veut qu’on y change quelque chose, je suis enfant d’obéissance et enfant obéissant de l’Eglise romaine, en laquelle j’ai toujours vécu jusqu’au lit de la mort. C’est ma dernière volonté (1). » On ne respecta point cette volonté suprême. Le saint-siège ne fut point consulté. Le livre fut donné au public tel qu’il

(1) iMelcblons Leydeckeri. De Ilistorid Jansenishu libri fl; Trajecti ad Rhenutn, lG9o, in.8°, pars 1.— De Cornelii Jansenii Vità et Morte libri III. — Sainte» Beuve, Port-Royaf, tom. II, pag. 89 et suiv.

avait été écrit, et Jansénius, cet enfant obéissant de VÈglise, se trouva, sans Ravoir prévu, le fauteur d'une dispute qui agita TÉglise pendant plus d'un siècle, et qui menaça de faire tomber la France dans le schisme.

Que r:^nfermait donc VÂugustinus pour produire cet ébranlement? Quelle révélation apportait-il à la société? Tout se bornait à une question théologique ; mais cette question touchait aux plus hauts problèmes de la destinée humaine. Elle avait déjà ému la chrétienté au ve siècle par l’hérésie de Pélage (1) , dans le siècle même qui venait de finir par les hérésies de Baïus et de Calvin. Il s’agissait delà grâce, du libre arbitre, du mérite des bonnes œuvres, de la prédestination. Jansénius n’avait eu d’autre but que d’être l’interprète de saint Augustin, qui lui paraissait, sur ces mystères, avoir été illuminé de Dieu luimême. Il n’avait voulu que prêter sa plume à ce grand docteur, auquel il avait emprunté des textes nombreux pour

former un système complet éclairé d’un commentaire perpétuel. Mais comment marcher sûrement au bord de ces abîmes? Comment marquer, en ces régions pleines de ténèbres, les limites des mystiques royaumes de l’orthodoxie? Disciple de Jacques Janson , qui lui-même avait été disciple de Baïus, l’évêque d’Ypres fit fausse route en voulant, comme on l’a dit, assigner un fil dans le labyrinthe épouvantable de la toute-puissance divine et de la liberté humaine. Jansénius avait cru mourir dans le sein de l’Église, et, à peine mort, il fut condamné par l’Église* qui pensait retrouver en lui l’apôtre d’un calvinisme nouveau.

La grâce, disent les catholiques, est absolument nécessaire , mais Dieu la donne à tous , non parce que nous la méritons, mais parce que le Christ l’a méritée et obtenue pour tous. Il la donne, parce qu’il a livré son fils à la

(1) Voir, pour l’hérésie de Pélage el les doctrines Je saint Augustin sur la grâce, la profonde et lumineuse analyse de M. Guizot, dans de ia Civilisa*

iion en France^ ^

i^RÉClS HISTORIQUE.

mort pour la rédemption de tous ; il la donne dans une mesure suffisante pour le salut de chacun, en laissant à Tactivité humaine la plénitude de son action , en laissant au libre arbitre la liberté du choix, liberté qui constitue la respot/sabilité de Thomme , qui fait le mérite ou le démérite, et justifie le châtiment ou la récomptnse-

La grâce est absolument nécessaire , dit aussi Jansénius, d’accord en ce noint avec la tradition orthodoxe ; mais souventDîeu la '^efuse, parce que nous ne pouvons pas toujours la mériter. Il la refuse à ceux qu’il sait ne pas devoir en user. Depuis la chute d’Adam, l’homme a perdu son libre arbitre ; les bonnes œuvres sont un don purement gratuit de Dieu, et la prédestination des élus est un effet, non de la prescience qu’il a des œuvres, mais de sa pure volonté. Quand l’homme pèche, c’est que la grâce lui manque, d’où il résulte que les pécheurs endurcis en sont toujours privés, d’où il résulte encore que Jésus-Christ n’est pas mort pour tous les hommes, mais seulement pour quelques hommes (1).

Par cette doctrine, on le voit, la liberté est anéantie; l’homme n’est plus qu’une chose aveugle qui marche avec docilité vers le ciel ou l’abîme , selon que la main de Dieu le pousse dans la voie du salut ou dans celle de la damnation. La responsabilité humaine disparaît; le bienfait de la rédemption , infini comme le Dieu rédempteur, est limité à un petit nombre d’élus, la fatalité s’empare du monde.

L’Église, qui retrouvait là d’antiques erreurs, ne pouvait garder le silence ; elle parla bientôt.

(l) Quelqu’un a dit que les matières de la grâce sont une mer qui n’a ni rive ni fond. Peut- être aurait-il parlé plus juste s’il les avait comparées au pliare de Messine, où l’on est toujours en danger de tomber dans un écueil quand on tâche d’en éviter un autre ; incidit in Scy liant cupiens njitare Charybdim. Tout se réduit enfin à ceci : Adam a-t-il péché librement? Si vous répondez qu’oui, donc, vous dira-tron, sa chute n’a pas été prévue ; si vous répondez que non , donc , vous dirat-on, il n’est point coupable. Vous écrirez cent volumes contre l’une ou l’autre de ces conséquences, et néanmoins vous avouerez ou que la prévision infaillible d’un événement contingent est un mystère qu’il est impossible de concevoir, ou que la manière dont une créature qui agit sans liberté pèche pourtant, est tout à fait ineompréhensible. Je n’en veux pas davantage ; puisqu’il faut avouer l’une ou l’autre 4c ces impossibilités, à quoi vous sert de tant écrire ? Bayle, art. Jansénius note U

En 1642, le pape Urbain VIII censura Y Augustinu%. Peu de temps après , la faculté de théologie de Paris examina de nouveau ce livre, autour duquel se faisait un bruit toujours croissant; elle en résuma les principales maximes, ou du moins celles qu’elle crut y découvrir, dans une suite d’articles qui reçurent le nom de Propositions,

Voici ces cinq articles , qui firent tant de bruit et enfantèrent tant de livres :

« Quelques commandements de Dieu sont impossibles à des hommes justes qui veulent les accomplir, et qui font à cet effet des efforts selon les forces présentes qu’ils ont ; la grâce qui les leur rendait possibles leur manque.

2<> « Dans l’état de nature tombée, on ne résiste jamais à la grâce intérieure.

3® (( Dans l’état de nature tombée, pour mériter ou démériter, l’on n’a pas besoin d’une liberté exempte de nécessité ; il suftit d’avoir une liberté exempte de coaction ou de contrainte.

4o « Les semi-pélagiens admettaient la nécessité d’une grâce prévenante pour toutes les bonnes œuvres, même pour le commencement de la foi ; mais ils étaient hérétiques en ce qu’ils pensaient que la volonté de l’homme pouvait s’y soumettre ou y résister.

5^ « C’est une erreur semi-pélagienne de dire que Jésus-Christ est mort et a répandu son sang pour tous les hommes. »

Soumises à l’assemblée générale du clergé , les cinq propositions furent censurées. Elles furent ensuite portées devant le saint-siège, qui les déclara hérétiques et Masphématoires.

L’arrêt était formel. Les partisans de Jansénius ne se tinrent point cependant pour battus; ils s’intitulaient les

défenseurs delà grâce; ils croyaient fermement, en s’attachant à la doctrine de l’évêque d’Ypres, s’attachera la doctrine même de saint Augustin ; ils avaient horreur de l’hérésie, et voulaient, malgré Rome, mourir dans le giron de l’Église tout en gardant leurs opinions. Déjà perdus dans d’inextricables subtilités, ils se retranchèrent dans des subtilités nouvelles, et soutinrent que les cinq propositions (( n’étaient point condamnées dans le sens de Jansénius , mais dans un sens faux qu’on avait donné à ses paroles ; que, sur ce fait , le souverain pontife avait pu se tromper. C’est ce que l’on nomma la distinction du droit^et du fait. Ceux qui s’y retranchaient disaient que l’on était obligé de se soumettre à la bulle du pape, quant au droit , c’està-dire de croire que les propositions , telles qu’elles étaient dans la bulle, étaient condamnables; mais qu’on n’était pas tenu d’y acquiescer quant au fait, c’est-à-dire de croire que les propositions étaient dans le livre de Jansénius, et qu’il les avait soutenues dans le sens dans lequel le pape les avait condamnées » (1).

Ce n’était point tout cependant que les questions dogmatiques : Jansénius avait aussi soulevé de graves questions morales. Si, d’une part, il présentait Dieu comme un maître inflexible, de l’autre il demandait à l’homme des vertus plus austères. Attristé du relâchement dans lequel était tombée la société, attristé du refroidissement de la foi, il voulait introduire, dans la pratique de la vie, une sorte de rigidité stoïque qui pouvait effrayer les faibles, mais qui devait conduire les forts jusqu’aux dernières limites û\\ renoncement chrétien. H s’annonçait donc tout à la fôîs comme le restaurateur de la tradition orthodoxe dans la question de la grâce, et comme un réformateur moral. Ses disciples le suivirent dans celte double voie ; ils alarmèrent l’Église par leur enseignement dogmatique; ils

(4) Bergier, Encyclopédie méthodique. Théologie, art. Jansénisme.

10 PRËCIS HISTORIQUE.

l’élonnèrent par des vertus qui semblent n*appartenir qu’au christianisme primitif. La grâce et la morale, tel fut le perpétuel sujet des controverses jansénistcb. La grâce et la morale y tel est aussi le sujet des Provinciales.

Renfermées quelque temps dans Técoîe, les théories de l’évêque d’Ypres ne tardèrent pas à faire irruption dans le public, et elles acquirent une grande autorité par Tadhésion de ces hommes savants et pieux, ecclésiastiques ou laïques, qui, sous le nom de solitaires, s’étaient retirés à Port-Royal pour se livrer à l’étude, à la prière, au travail des mains, à l’éducation des enfants. Là, elles se trouvèrent placées sous le patronage des Arnauld, des Nicole, des Lancelot, se constituèrent comme une sëcte, et eurent le sort de toutes les opinions nouvelles auxquelles se rallient de grands talents ; elles furent embrassées par les uns, repoussées par les autres avec toute l’ardeur des passions. Dès les premiers jours de la lutte, les partis se dessinèrent nettement. Le jansénisme eut pour disciples, dans la magistrature, dans la noblesse, dans le clergé, des hommes à principes austères , des esprits sérieux qui se rattachaient avec force à la foi catholique ébranlée par le xvie siècle, et cherchaient, en se tenant neutres entre la scolastique et la philosophie moderne, une sorte de refuge spirituel pour s’y reposer dans la pratique des vertus chrétiennes. Le jansénisme eut pour ennemis les jésuites, la cour et Rome.

Les jésuites, car après avoir disputé à Luther et à Calvin l’Europe catholîqu'?, ils retrouvaient, dans les doctrines nouvelles, un calvinisme mitigé; dans Jansénius, un vieil adversaire, car l’évêque d’Ypres avait fait révoquer l’autorisation accordée par la cour d’Espagne à la compagnie d’enseigner les humanités et la philosophie à

PRECIS HISTORIQUE. il

Tuniversité de Louvain; enfin, dans les plus éminents adeptes de la nouvelle secte, dans les Arnauld, les fils d’un homme qui les avait attaqués dans un plaidoyer célèbre lors de leurs débats avec T université de Paris. Combattre les jansénistes, c’était pour eux combattre le fantôme de Calvin, c’était se venger de Jansénius sur ses disciples, d’Antoine Arnauld sur ses enfants. Il y avait de plus l’intérêt et la jalousie : les jansénistes tenaient à Port- Royal des écoles dans lesquelles étaient élevés les enfants de la haute bourgeoisie et de la noblesse; ils avaient des pénitents dans les classes les plus influentes, et parmi les personnes de la cour clle-mcme. C’était là , pour les écoles et le confessionnal des jésuites, une concurrence redoutable : il fallait la faire disparaître.

Le jansénisme eut la cour pour ennemie, Richelieu d’abord et ensuite Louis XIV : Richelieu, parce que son amolli- propre gardait rancune à Jansénius qui, dans un livre intitulé : Mars gallicus, avait, en 1636, fort vivement censuré l’alliance conclue avec les puissances protestantes, et que la secte nouvelle, austère^ rigide, inflexible à l’égard du pouvoir, avait recruté quelques-uns de ses ennemis politiques; Louis XIV, parce que les jésuites qui régnaient sur la conscience de ce monarque, peu instruit des matières philosophiques ou théologiques, lui présentèrent la secte de Port-Royal comme une secte ennemie de son autorité et dangereuse pour le repos de fÊtat; enfin le jansénisme eut Rome pour ennemie parce que, bien avant la déclaration de 1682, il avait défendu les maximes de l’Église gallicane, et protesté contre les prétentions et les usurpations du saint-siège. Dans leurs situations respectives, les parties belligérantes offrirent cela de remarquable que les jésuites, en s’alliant d’une part à l’ab- 3olutisme ultramontain, de l’autre à l’absolutisme de louis XIV, se déclaraient, dans l’ordre théologique, les défenseurs de la liberté, tandis que les jansénistes qui.

dans Tordre politique représentaient le parti delà liberté, proclamaient, en matière de foi, Tabsolutisme providentiel.

« Le combat, dit M. Sainte-Beuve, s’était engagé dès le premier jour à Louvain ; il éclata publiquement à Paris par trois sermons que M. Habert, théologal de Notre-Dame et docteur jusque-là estimé, prononça en pleine chaire de la cathédrale , le premier et le dernier dimanche de Tavent 1642, et le jour de la Septuagésime 1643: ce furent trois coups de canon d’alarme (1).» Les chaires de Paris retentirent bientôt de déclamations violentes. Jansénius fut représenté comme un Calvin rebouilli, et ses disciples comme des grenouilles nées dans la fange des marais de Genève. L’abbé de Saint-Cyran, Jean Duvergier de Hauranne, qui avait été l’introducteur des doctrines jansénistes et « le saint Jean du nouveau Messie, » soutint le premier choc, et s’adjoignit bientôt Antoine Arnauld comme second dans ce duel théologique. L’engagement devint de plus en plus vif, et en 1653 l’affaire du jansénisme fut portée en cour de Rome. Les deux partis envoyèrent des députés près du saint-siège pour défendre leur cause; mais les jansénistes furent vaincus, comme ils l’avaient été déjà en 1642. Une bulle du pape Innocent X, décrétée le 27 mai, confirma les condamnations précédentes, et cette bulle devint le signal des persécutions les plus iniques, vivant de frapper les jansénistes dans leur liberté, on commença par les frapper dans leur conscience en leur refusant les sacrements, et c’est un refus d’absolution, fait par un prêtre de la paroisse Saint-Sulpice à Tun de ses pénitents, le duc de Liancourt, qui prépara de loin et indirectement la prise d’armes de Pascal.

Ami fidèle et dévoué des solitaires de Port-Royal, aixquels il rendait de fréquentes visites, le duc de Liancourt avait donné asile dans sa maison de Paris, située sur la

U) Port-Royal, tom. II, pag. 95.

PRECIS historique:. 15

paroisse Saint-Sulpice , au père Desmares, de l’Oratoire, et à l’abbé de Bourzéis, de l’Académie française, qui s’étaient distingués tous deux par un grand zèle pour la défense des doctrines de l’évêque d’Ypres. C’était là, aux yeux des jésuites et de leurs partisans, qui se confondaieni alors sous le nom général de molinistes , un crime irrémissible. De plus, le duc faisait élever à Port-Royal sa petite-fille , de la Roche-Guyon ; et cette marque de confiance envers les solitaires ne les rendait pas moins coupables. « S’étant présenté, leSl janvier 1655, àunM. Picoté , prêtre de sa paroisse et son confesseur ordinaire , il ne put recevoir l’absolution. Il venait d’achever sa confession détaillée, et attendait la parole du prêtre, quand celui-ci lui dit : « Vous ne me parlez point d’une chose de conséquence, qui est que vous avez chez ,vous un janséniste, un hérétique; vous ne me parlez point non plus d’une petite-fille que vous faites élever à Port-Royal , et du commerce que vous avez avec ces messieurs. » Le confesseur exigeant un meâ culpâ là-dessus, et parlant même de rétractation publique, le pénitent ne put se résoudre d’aucune manière à s’en accuser , et il sortit paisiblement du confessional. Mais l’affaire fit grand bruit... Sans cette affaire de sacristie, ajoute M. Sainte-Beuve, point de Provinciales! » (1)

rv.

Cette première affaire en amena bientôt une autre dans laquelle s’engagea personnellement Antoine Arnauld, à propos de l’absolution qui avait été refusée au duc de Liancourt. Arnauld écrivit une lettre à une personne de condU tion, où il blâmait la conduite tenue à l’égard du duc, et montrait qu’on avait agi fort inconsidérément en refusant d’absoudre un chrétien d’une vie si exemplaire et si édi-

(4) Port-Roy at, II, pag. 523.

fiante. Un grand nombre d’écrits, dans lesquels on n'épargnait ni les calomnies ni les faussetés, furent publiés contre Arnauld, et celui-ci, pour répondre à ses adversaires, composa sa lettre à un duc et pair de France (le duc de Luynes). Cette lettre, datée de Port-Royal des champs, le 10 juillet 1655, souleva des récriminations plus violentes que la première. Les nombreux ennemis d’ Arnauld lui reprochèrent d’avoir dit qu’il n’avait pas trouvé dans V Àugustinus les cinq propositions entachées d’hérésie ; mais que , les condamnant en quelque lieu qu’elles fussent, il les condamnait dans Jansénius si elles y étaient. On lui reprochait encore d’avoir dit que « saint Pierre offrait dans sa chute l’exemple d’un juste à qui la grâce, sans laquelle on ne peut rien, la grâce efficace, avait manqué dans une occasion où l’on ne peut pas dire qu’il n’ait point péché (1). » La lettre fut dénoncée à la faculté de théologie de Paris, et depuis le décembre 1655 jusqu’au 31 janvier 1656, il y eut de nombreuses assemblées qui rappellent par leurs violences, ainsi que l’a remarqué M. Sainte-Beuve, les séances les plus orageuses et les plus tristement passionnées des assemblées politiques de 1815. Le syndic de la Sorbonne rappela souvent, au milieu d’argumentations latines, où les solécismes coulaient à grands flots, les orateurs à l’ordre par ces paroles sacramentelles: Domine mi, impono tibi silentium. La majorité demanda bien souvent la clôture : conclude, concludatur ! (2) Après des débats très-animés, et malgré une opposition trèsvive, Arnauld fut condamné et exclu de la Sorbonne.

a Ces disputes, dit un historien du jansénisme, faisaient grand éclat, il en résultait dans le public diverses impressions. Ceux qui ne savaient pas quel en était le sujet, s’imaginaient qu’il s’y agissait des fondements de la foi, ou au

(4) Voir, sur toute cette affaire, Histoire abrégée de ia Vie et des Ouifragei de M. Arnauld (par Qucsnel ) j 1G97 , in-12, pag. 78 st suiv.

(*} Sainte-Beuve, Port-Royal, tom. II , pag. 531

moiiis de quelques questions d’une extrême conséquence pour la religion. Ceux qui étaient mieux instruits de l’affaire, gémissaient de voir les simples dans Terreur et les théologiens divisés par des contestations de cette espèce.

« Ce fut alors que Pascal, s’entretenant à son ordinaire avec quelques amis, on parla de la peine que ces personnes avaient de ce qiTon imposait ainsi à ceux qui n’étaient pas capables de juger de ces disputes, et qui les auraient méprisées s’ils avaient pu en juger Tous ceux, de la compagnie trouvèrent que la chose méritait qu’on y fît attention, et qu’il eût été à souhaiter qu’on eût pu désabuser le monde. Sur cela, un d’eux dit que le meilleur moyen pour y réussir était de répandre dans le public une espèce de factum , où Ton fît voir que, dans ces disputes, il ne s’agissait de rien d’important ni de sérieux, mais seulement d’une question de mots et d’une pure chicane, qui ne roulait que sur des termes équivoques qu’on ne voulait point expliquer. Tous approuvèrent ce dessein et pressèrent fort M. Arnauld de se défendre. Esl-ce que vous vous laisserez condamner , lui disaient-ils , comme un enfant sans rien dire et sans instruire le public de quoi il est question? Il composa donc un éc;it dont il fit lecture à ces messieurs. Ceux-ci ne donnant aucun signe d’approbation il leur dit avec franchise : Je vois bien que vous ne trouvez pas cet écrit bon, et je crois que vous avez raison. Puis il dit à Pascal : Mais vous y qui êtes jeune, vous devriez faire quelque chose, M. Pascal, qui n’avait encore presque rien écrit, et qui ne connaissait pas combien il était capable de réussir dans ces sortes d’ouvrages, dit qu’il concevait à la vérité comment on pouvait faire le factum dont il s’agissait, mais que tout ce qu’il pouvait promettre était d’en ébaucher un projet, en attendant qu’il se trouvât quelqu’un qui pût le polir et le mettre en état de paraître. Le lendemain il voulut travailler au projet qu’il avait promis; mais au lieu d’une ébauche, il fit une lettre; il la lut à la compagnie.

16 PRÉCIS HISTORIQKL.

M. Arnauld dit aussitôt : Cela est excellent, cela sera goûté; il faut Vimprimer, Tous étant du même avis, on le fil. Celte lettre est datée du 23 janvier 1656. C'est la lïremière des Provinciales ». — La dernière est datée -lu 24 mars 1657

Les Provinciales, qui sont au nombre de dix-huit, ^ parurent d'abord séparément par feuilles d'impression de huit pages in-4o, à l'exception des trois dernières auxquelles l'auteur donna plus d'étendue. Lors de leur apparition, elles étaient anonymes, et ne portèrent que plus tard le nom supposé de Louis de Montalte, On les appela les Petites Lettres; « mais le libraire ou les amis, dit M. Sainte-Beuve, en revoyant les épreuves, y avaient mis le titre de Lettre écrite à un provincial par un de ses amis. Le public l'appela, pour abréger, la Provinciale j consacrant par cette locution impropre la popularité de la pièce. » Les Provinciales furent imprimées, dit-on, pour la plupart dans un des moulins qui se trouvaient alors à Paris entre le Pont-Neuf et le Pont-au-Chaiigc. Pierre Lepetit, célèbre libraire et imprimeur du roi, s'était chargé de rimpression, et il se servait, pour cette besogne, d’une espèce d’encre dont lui seul avait le secret. Cette encre prenait au papier sans qu'il fût besoin de le faire tremper, et séchait au moment même, ce qui permettait de tirer les lettres la nuit du jour où elles devaient être distribuées. (( Jamais, dit le père Daniel, jamais la poste ne fit de plus grands profits. On envoya des exemplaires dans toutes les villes du royaume, et quoique je fusse assez peu connu de messieurs de Port-Royal, j’en reçus dans une ville de Bretagne, où j'étais alors, un g: os paquet, port payé. »

L'apparition de l'admirable pamphlet de Pascal mit en

PHÉCIS UISTOHIQUE. f/

rumeur la cour et les jésuites. On lit d'abord des recherches très-actives pour découvrir l’imprimeur. On arrêta , sur un ordre du roi, Charles Savreux, l’un des libraires de Port-Royal, et il fut interrogé, ainsi que sa femme et scs commis, par le lieutenant criminel Tardif ; mais l’interrogatoire n’amena aucune découverte. On fit également une visite domiciliaire chez Desprez et chez Pierre Lepetit, qui étaient, comme Savreux, en relation avec messieurs de Port -Royal; mais là encore on ne trouva rien, car au moment où les agents du roi se présentaient chez Lepetit, sa femme monta à l’imprimerie, et cachant les formes, toutes pesantes qu’elles fussent, sous son tablier, elle alla les porter chez un voisin où dès la nuit même on tira 300 exemplaires de la seconde lettre, et le lendemain 1200 (1). Cette publication coûtait fort cher aux jansénistes ; mais, tout en s’occupant des intérêts de leur parti, ils n’oubliaient pas les intérêts positifs, et le docteur Arnauld s’avisa , pour rentrer dans les frais , d’un expédient commercial qui fut imité avec succès par M. de Saint- Gilles, janséniste zélé, qui s’occupa du placement des 7®, 8®, 9® et 10® Lettres. « Au lieu de donner de ces lettres, dit M. de Saint-Gilles, à nos libraires Savreux et Desprez, pour les vendre et nous en tenir compte , nous en faisons toujours tirer de chacune douze rames, qui font six mille, dont nous gardons trois mille que nous donnons, et les autres trois mille nous les vendons aux libraires ci-dessus, à chacun 1,500 pour 1 sou la pièce. Ils les vendent, eux, 2 sous 6 deniers et plus; par ce moyen nous faisons 50 écus qui nous payent toute l’impression et plus , et ainsi nos trois mille ne nous coûtent rien , et chacun se sauve. » Tandis que les officiers du Châtelet, dépistés dans leurs poursuites , se mettaient en quête des éditeurs des Petites Lettres, le public, dont la curiosité était irritée parl’ano-

(1) Sainte-Beuve, Port-Roy a/, tom. U . pafc. ^SW^.

nyme, o^ierchait avidement à en deviner le véritable auteur. On les attribua d’abord à Gomberville, puis à M. Leroi, abbé de Haute-Fontaine, et Pascal resta longtemps invisible à Tabri de son pseudonyme. « Lorsqu’il commença les Provinciales , dit M. Sainte-Beuve que nous suivons toujours comme le guide le plus sûr pour ces détails curieux et précis, il logeait près du Luxembourg dans une maison qui faisait face à la porte Saint-Michel, et qui avait une sortie de derrière dans le jardin. C’était le poète Patrix, officier du duc d’Orléans, qui la lui avait prêtée,' mais pour plus de sûreté il la quitta et s’alla cacher, sous le nom de M. de Mons, dans, une petite auberge de la rue des Poirées , à l’enseigne du roi David , derrière la Sorbonne, et tout vis-à-vis le collège des jésuites ; comme un général habile, il coupait le corps ennemi. M. Périer, son beau frère, étant arrivé à Paris sur ces entrefaites, se logea dans la même auberge. Un jésuite, le père de Frétât, un peu son cousin, l’y vint voir et lui dit qif en bon parent, il devait l’avertir qu’on mettait dans la société les Provinciales sur le compte de M. Pascal, son beau-frère, M. Périer répondit comme il put. Il y avait au même moment sur son lit , derrière le rideau entr’ouvert, une vingtaine d’exemplaires de la 7® ou 8® Lettre qui étaient à sécher. Dès que le jésuite fut dehors, M. Périer, délivré d’angoisses, courut conter rhistoire à Pascal qui demeurait dans la chambre au-dessus. »

Parmi les dix-h ait Lellres Provinciales, cinq seulement, les trois premières, la 17® et la 18®, se rapportent d’une manière directe au fond même de la question du jansénisme, aux disputes soulevées dans la Sorbonne par les démêlés d’Arnauld sur la grâce. Les treize autres, à partir de 4®, sont dirigées contre les jésuites que l’auteur

prend corps a corps et contre lesquels il entame résolûme it une charge à fond ; car ce qui importait avant tout» c’était d’attaquer dans leur camp meme les ennemis de Port-Royal ; et en cette occasion quels ennemis plus redoutables que les jésuites qui devaient jouer le rôle d’inquisiteurs contre la nouvelle secte? L’attaque était des plus opportunes. Mais sur quel point devait-elle porter? On ne pouvait , sous la monarchie de Louis XIV , reprocher aux jésuites de s’être fait les auxiliaires du pouvoir absolu. On ne pouvait leur reprocher l’ardeur avec laquelle ils s’étaient jetés dans les mêlées religieuses du XVIe siècle; car ils avaient puissamment contribué à arrêter les envahissements du calvinisme , à sauver la France de l’hérésie, et par cela même à maintenir l’œuvre de cette unité nationale si péniblement préparée par les rois dans le cours du moyen âge» si glorieusement fondée par Richelieu et Louis XIV, et que le triomphe de la réforme, qui en France s’appuyait sur la noblesse, eût anéantie pour y substituer une organisation princière et morcelée comme en Allemagne. On ne pouvait mettre en cause la ferveur des jésuites, car ils avaient porté jusqu’aux limites du monde les lumières de l’Èvangile, et en Amérique comme dans la Chine, ils avaient donné leur sang en témoignage de leur foi; mais heureusement pour la polémique janséniste , à côté des martyrs et des saints il y avait les ca suistes. Ce catholicisme dont Jansénius avait tendu les ressorts , les jésuites l’avaient pour ainsi dire assoupli ; ce paradis d’où Jansénius écartait la foule, où il n’admettail que quelques âmes d’élite, soutenues par une faveur tout exceptionnelL de Dieu, les jésuites l’ouvraient à tous ceux qui se présentaient à ses portes, en passant par leurs églises. Pour mieux s’insinuer dans le monde , pour s’attirer, par une conduite conciliante, une belle clientèle de pénitents, pour faire régner leur ambition , ils avaient pris aes accommodements avec la morale, et ainsi que l’a

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dit un janséniste, « comme il y a des personnes de toutes sortes d'humeurs, ils ont été obligés d’avoir des maximes de toutes façons pour les satisfaire ; et parce qu’ils ont été obligés par là d’avoir des opinions contraires les unes aux autres, pour contenter tant d’humeurs contraires, il a fallu qu’ils aient changé la véritable règle des moeurs, qui est l’Èvangile et la tradition, parce qu’elle conserve partout m même esprit , et qu’ils y en aient substitué un autre fui fût souple, divers, maniable à tous sens , capable de toutes sortes de formes, et c’est ce qu’ils appellent la doctrine de la probabilité (1). » On a dit qu’on avait exagéré en attribuant aux casuistes delà société de Jésus tant d’habileté et une tactique aussi perverse; on a cité Voltaire, qui lui-même incline à l’indulgence.

On a montré que ce n’était point aux seuls jésuites qu’il fallait s’en prendre, mais que les casuistes de divers ordres religieux, des docteurs de Sorbonne; des théologiens de toutes les écoles, avaient professé les mêmes doctrines. Cette remarque est juste ; mais on peut répondre avec M. Sainte-Beuve que si « les jésuites seuls ont payé pour tous , ils Tont , en un certain sens , mérité. Ce que les autres suivaient par routine et isolément, eux ils l’ont rajeuni à leur usage et y ont remis un vif esprit d’intention. En se mêlant activement à la politique et aux affaires du monde, en cherchant l’oreille ou le cœur des rois, ils ont introduit l’adresse humaine sous l’Évangile, et installé le machiavélisme à l’ombre de la croix (2). »

Quoi qu’il en soit du véritable but que se proposaient les casuistes de la société de Jésus, ces casuistes avaient enseigné des choses coupables. Ils avaient empoisonné non-seulement la morale catholique, mais la plus simple morale humaine. Leurs livres étaient là, comme des témoins ir-

(4) Les Provinciales nu Lettres écrites, etc.; Cologne, Nicolas I6G7, in-8°. Averlissement , pag. V.

91 r)jinîc-n»‘uvc , Port-Royal, lom. III , pag, 68.

récusables, qui déposaient contre eux. Blessé pai ces livres dans sa conscience de chrétien, dans ses sentiments d’honnétc homme, pressé comme janséniste de combattre, Pascal les fit parler. Espagnols, Italiens, Flamands, les docteurs du p» obabilisme, après avoir siégé pour la plupart aux tribunaux du saint office, furent cités à leur tour devant une inquisition nouvelle, et torturés dans les Provin» ciales. Le jansénisme sembla un instant oublier Jansénius, et une guerre nouvelle s’alluma autour du sublime pamphlet qui fit condamner les jésuites, en même temps qu’il fut condamné lui-même

En tirant de la poussière de l’école, ou jusqu’alors ils étaient restés ensevelis, les livres d’Escobar, deCaramouel, de Vasquez , en les clouant au pilori , Pascal avait porté à ses adversaires le coup le plus rude qui les eût encore atteints. Les jésuites, à la suite de ce grand éclat , de ces révélations scandaleuses, ne pouvaient pas garder le silence. « En voyant le tort que ces lettres leur faisaient de tous côtés, ils se crurent obligés d’y répondre, mais c’est à quoi ils se trouvèrent infiniment embarrassés Ils y tra-

vaillèrent sans fruit et avec si peu de succès qu’ils ont laissé toutes leurs entreprises imparfaites; car ils firent d’abord un écrit qu’ils appelèrent première réponse , mais il n’y en eut point de seconde. Ils produisirent de même la première et la deuxième lettre à Philarque sans que la troisième ait suivi. Ils commencèrent depuis un plus long ouvrage dont ils promirent quatre parties ; mais après en avoir produit la première et quelque chose de la seconde , ils en sont demeurés là; et enfin le père Armât étant venu le dernier au secours de ces pères, a fait paraître son dernier livre qu’il appelle la bonne foi des jansénistes ^ qui n’est qu’une redite, et qui est sans doute la plus faible

de toutes leurs productions (1). » La seule défense un pou sérieuse des jésuites fut celle du père Daniel, mais elle parut en 1694 (2). Elle est par cela même de beaucoup postérieure à Tépoque qui nous occupe, et d’ailleurs elle n’agit que faiblement sur l’opinion, car les Provinciales sont du petit nombre des livres dont la réfutation même la plus habile ne saurait atténuer l’effet. Vaincus dans leur impuissante polémique, les jésuites eurent recours à d’autres armes qu’à la piume, et, ne pouvant réfuter Pascal, ils intriguèrent pour le faire condamner. De ce côté, ils réussirent mieux. La première sentence prononcée contre les lettres du pseudo-Montalte partit du parlement de Provence. L’archevêque de Rouen de Harlay, qui fut depuis archevêque de Paris, les censura, et publia contre elles, dans un synode diocésain, un mandement dans lequel il fulminait une excommunication ipso facto contre ceux qui oseraient les lire. Le pape les proscrivit également vers la même époque; enfin, en 1660, quatre évêques et neuf docteurs de Sorbonne furent chargés par le roi d’examiner l’ouvrage. Ils déclarèrent que les hérésies condamnées dans Jansénius y étaient fidèlement reproduites, qu’on y trouvait des sentiments injurieux pour les papes, les évêques, le roi , la faculté de théologie de Paris et quelques ordres religieux. Cette déclaration fut transmise au conseil d’État, et le conseil ordonna que les lettres seraient lacérées et brûlées par la main du bourreau (3). Ainsi, par une bizarrerie singulière, le bûcher s’allume dans le xviie siècle

(!) Les Provinciales ou Lettres écrites , etc. ; Cologne, Nicolas Schoute, 1667, in-8°. Avertissement au lecteur.

(2) Réponse aux Lettres Provinciales, etc. ou Entretiens de Cléandre et d’Eudoxe.

(ù) Voir sur les condamnations et les Exécutions des Provinciales , M: Sainte- Beuve, Port-Royal, tom. III, pag. 111 et suiv M. Sainte-Beuve , k propos de la condamnation prononcée par le parlement d'Aix , rapporte que les magistrats provençaux, qui avaient publiquement condamné au ÎQn les Provinciales, en faisaient tellement cas en leur particulier, et avaient tellement de peine à en sacrifier un «xempiaire qu’ils ne donnèrent à l)r.:.ier qu’un almanach.

pour Pascal , le plus éloquent, le plus profond des apologistes de la foi chrétienne, comme il s’allumera un siècle plus tard pour Rousseau, l’apôtre du déisme moderne, pour Voltaire, l’apôtre de l’incrédulité. La flamme des auto-da-fé brille pour ainsi dire aux deux pôles.

Les Provinciales devaient-elles être vaincues cependant par la censure d’un archevêque , par les bulles d’un pape, anéanties par le bourreau? Non, car elles avaient réveillé au nom de réternelle morale la conscience des théologiens égarée par les équivoques de la casuistique. Un parti plus fort que celui des jésuites, le parti des gens honnêtes , de ceux qui croient que la morale ne se discute pas, mais qu’elle s’affirme, se forma pour soutenir Pascal. On s’effraya, comme on disait ajors, des monstruosités des nouveaux casuistes. «A peine pouvait-on croire, en les voyant de ses propres yeux, qu’elles fussent jamais venues dans l’esprit de théologiens catholiques. Telle était la disposition, non-seulement du peuple et des simples, mais encore de la plus grande partie des ecclésiastiques, des religieux, et principalement des curés qui, par un bonheur particulier à la France, ne se conduisent presque point par les décisions des casuistes (1). » Un prédicateur de Rouen , le curé de Saint-Maclou, dénonça dans sa chaire les opinions signalées par Pascal. Ses collègues nommèrent des commissaires pour vérifier les citations, qui furent reconnues exactes, et ils s’adressèrent aux curés de Paris, en les priant de s’unir à eux pour faire condamner les maximes des nouveaux casuistes, et les livres dans lesquels on avait cherché à défendre et à justifier ces maximes. Cet appel fut entendu : les membres du clergé des deux villes se réunirent à Paris en 1656. Lecture fut

(1) Ludovici Montaltii Litterœ Provinciales^ de rnorali et politicd jesuitarumdisciplindy etc. à JFillelmo Windrockio è galUed in latinam lin guam translatœ;Co\aïi\^^ Schouten, 1670, in-8°.— Admonitio ad leelorem.— Præloquium tertium, terliæ edilioni anni 1660 a Windrockio præûxum, in quo quæ po«: ediUs in vulgum Provinciales epistolas corisecula sont, breviler perslringunlur.

faite de plusieurs propositions tirées des livres des jésuites. « Cette lecture, disent les curés de Rouen dans le compterendu de rassemblée, fit horreur à ceux qui Tentendirent , et nous fûmes sur le point de nous boucher les oreilles, comme avaient fait autrefois les Pères du concile de Nicée pour n’entendre pas les blasphèmes d’un livre d’Arius. Chacun fut enflammé de zèle pour réprimer l’audace de ces malheureux écrivains qui corrompent si étrangement les maximes les plus saintes de l’Èvangile, et introduisent une morale dont d’honnêtes païens auraient honte, et dont de bons Turcs seraient scandalisés. »

Pascal avait gagné sa cause au tribunal de l’opinion publique, et de tous les points du royaume, il s’éleva contre ses adversaires une solennelle réprobation. Quarante ans après la publication des Provinciales ^ le pere Daniel, en essayant de les réfuter, pouvait dire encore avec raison que ce livre avait fait plus de jansénistes que V Augustin de Jansénius et tous les ouvrages d’Arnauld, et que les jésuites se sentiraient longtemps de ce coup que le jansénisme leur avait porté. C’est qu’en effet les Provinciales, comme l’a dit Perrault, avaient été lues par un million d’hommes et admirées par tous ceux qui les avaient lues. L’Ègli.^ elle-même devait, en dernier lieu, venger indirectement Pascal des arrêts qui avaient frappé son livre ; et elle le vengea en condamnantàson tour la casuistique desjésuites, par Innocent XI en 1679, par l’assemblée du clergé de France en 1700.

Pascal était mort le 19 août 1662, à l’âge de trente-neuf ans et deux mois, mais il laissait derrière lui, pour continuer la lutte, le plus inflexible, le plus opiniâtre de tous les athlètes , Arnauld, qui , jusqu’à l’âge de quatre-vingts ans , ne cessa de combattre sans jamais déposer les armes.

Malgré les jésuites et la cour qui faisait cause commune avec eux , les jansénistes s’entêtaient dans la résistance, sc rejetant à chaque nouvelle condamnation dans des subterfuges qui rendaient la paix impossible. Alexandre VIT, pour mettre un terme à ces querelles toujours renaissantes, ordonna à tous les prêtres , à tous les moines* aux religieuses elles-mêmes, de signer un formulaire par lequel on déclarait réprouver formellement les doctrines du jansénisme. Le pape prescrivit aux fidèles de signer comme sujets de TÈglise, le roi de France à son tour de signer comme sujets de l’État. Le formulaire devint ainsi une loi de l’État et de l’Église; mais malgré les peines canoniques, malgré la prison, quatre évêques refusèrent de se soumettre, et les querelles continuèrent avec la même ardeur, jusqu’au moment où le pape Clément IX amena les parties à un arrangement connu sous le nom de paix de VÊglise. Ce fut moins une paix qu’une trêve armée. En 1702, un problème théologique, qu’on appela cas de conscience, réveilla les vieilles passions, a Pouvait-on donner les sacrements à un homme qui aurait signé le formulaire , en croyant dans le fond de son cœur que le pape cl même l’Église peuvent se tromper sur les faits? » Quarante docteurs signèrent qu’on pouvait, dans ce cas, donner les sacrements. Cette nouvelle équivoque, ajoutée à tant d’autres, fut un nouveau casus belli. On discuta sur le cas de conscience comme on avait discuté sur les cinq proposi tions ; et les disputes se traînaient ainsi à travers la même obscurité, à travers les mêmes intrigues et les mêmes persécutions, lorsque parut un livre du père Quesnel , intitulé : Réflexions morales sur le Nouveau Testament. Dans ce livre, composé depuis longtemps déjà,Quesnel a vait développé certaines propositions entachées de jansénisme. Malgré cela, les Réflexions morales avaient été approuvées par le cardinal de Noailles , qui protégeait , comme le dit Vol • taire, quelques jansénistes sans l’être, et aimait peu lesjé-

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suites sans leur nuire et sans les craindre. Le père Le Tellier, confesseur du roi , était Tennemi personnel du cardinal. Paire condamner Quesnel , c’était faire coi: iamner Tard evêque.^Cent et une propositions furent donc ôxtraj‘ tes di livre de Quesnel et condamnées en 1708.

Les jansénistes se rallièrent autour du livre de Quesnel et recommencèrent le combat. Le Tellier, abusant tout à la fois de la vieillesse de Louis XIV et de son ignorance, lui persuada qu'il serait agréable à Dieu en redoublant de sévérité. En 1709, on arracha violemment de Port-Royal les solitaires, dont la résistance, toujours inflexible, avait porté la cour au dernier degré d’irritation. On alla plus loin encore deux ans plus tard. En 1711, après avoir dispersé les hôtes de cette pieuse retraite, on en exila les os des morts qui reposaient aans le cimetière ; enfin , pour mettre un terme à des trr ables qui n’étaient point sans danger, Louis XIV sollicita et obtint de Rome la bulle Unigenitus , qui fut donnée en 1713, et qui souleva la plus vive opposition. Il y eut à Paris une assemblée générale du haut clergé de France. Quarante évêques acceptèrent la bulle ; sept autres, auxquels se joignirent bientôt des adhérents nouveaux, et le cardinal de Noaiües, refusèrent de s’y soumettre, et dès ce moment l’Église de France fut divisée en deux partis, les acceptants et les refusants.

(( Les acceptants, dit Voltaire, étaient les cent évêques qui avaient adhéré sous Louis XIV, avec les jésuites et les jacobins ; les refusants étaient quinze évêques et toute la nation. » L’irritation des esprits fut poussée à l’extrême; les prisons se remplirent de prêtres et de laïques. Le père Le Tellier soulevait de jour en jour des haines plus vives, et l’Église de France était menacée d’un schisme, lorsque la mort de Louis XIV vint calmer les deux partis. Deux jours après les funérailles du grand roi, dont ces dissensions théologiques avaient attristé la vieillesse (1) , le régent fit

4) P, Varin, La Vérité sur les Arnauldi Pari*, 1847 , in-8°, tom. I . p. 33^-

sortir de prison tous ceux que Le Tellier y avait entasses. De plus, il fit composer un corps de doctrines qui parut satisfaire un instant toutes les opinions, et en 1720 il rendit un édit qui ordonnait facceptation de la bulle. On pouvait croire à une paix prochaine ; on commençait à oublier Jansénius ; on avait presque oublié Quesnel , quand une instruction pastorale de Soanen, évêque de Seney, vint de nouveau rallumer riricendie. Soanen fut condamné dans le concile d’Embrun. Ses vertus lui avaient donné dans Srü province une grande autorité ; on s’affligea de l’arrêt inique qui reléguait, à l’âge de plus de quatrevingts ans, dans un couvent au milieu des montagnes, un prélat justement respecté. La persécution fit un saint de ce vieillard. Quelques évêques, obstinés dans leurs convictions , se rallièrent à sa cause. On essaya encore de nouvelles agitations ; mais l’enthousiasme avait fait son temps. Les jansénistes rencontrèrent bientôt devant eux des adversaires plus redoutables que les jésuites, plus redoutables que Louis XIV lui-même, les philosophes de l’école voltairienne, armés de leur indifférence et de leur ironie. L’incrédulité faisait irruption de toutes parts. Les jansénistes, devenus convulsionnaires, essayèrent d’opposer des miracles à ce flot toujours montant qui menaçait de les engloutir. Ils choisirent pour lieu de la scène, dans le cimetière Saint-Médard, la tombe du diacre Pâris, l’un des refusants les plus inflexibles ; mais le temps des miracles était passé, et le tombeau du diacre Pâris fut aussi le tombeau du jansénisme.

Telle est, sommairement résumée, l’histoire d’une secte célèbre qui réveilla l’esprit de controverse du moyen âge, au moment où les dernières traditions de cet âge allaient disparaître sans retour. Deux cents familles de la paroisse Saint-

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Sévcrin et les frères de Saint- Antoine , sont aujourd’hui le seul souvenir vivant qui la rappelle (1). Les Provinciales sont aussi, de tous les livres nombreux qu’elle a produits, le seul qu’on lise encore; mais ce livre, malgré la distance des temps, malgré les vicissitudes des révolutions modernes, est resté jusqu’à nos jours un livre actue' .Nous ne parlons point de l’inQuence qu’il a exercée comme œuvre littéraire; nous ne parlons ici que de son influence politique, et, sous ce dernier rapport, il est peu d’ouvrages qui aient eu, apres un immense retentissement au moment de leur apparition, plus d’écho et de portée dans l’avenir. En effet, à côté de cette question éternelle de la liberté humaine, il y a dans les Provinciales la plus violente satire contre un ordre célèbre qui, depuis trois siècles, reparaît à tous les horizons de l’histoire dans les luttes où le droit divin et le droit des peuples sont en présence. Pascal le premier attaqua par le côté vulnérable, et de manière à laisser aux flancs de l’ennemi une blessure profonde, cet ordre fameux qui , par cela même qu’il fut toujours le plus politique de tous les ordres, en fut toujours le plus puissant ; cet ordre qu’on persécute et qui règne, qu’on proscrit et qui revient toujours; qui professa, comme secte, de si perverses maximes, et qui donna individuellement l’exemple de si grandes vert«s ; cet ordre dont les membres dispersés dans tous les coins du monde, sans patrie, et,

0) Le plus dévoué de tous les jansénistes modernes fut M. Louis Silvy, qu’on pourrait appeler le dernier solitaire de Port-Royal. M. Silvy, né k Paris d’une ancienne famille parlementaire, le 27 novembre 17G0, est mort le 12 juin 1817. Devenu, vers 1837, acquéreur des ruines de Port-Royal, il flt construire un oratoire sur la place qu’avait occupée l’autel de l’ancienne église. Les frères de Saint- Antoine , dits aussi TabourinSy ont succédé depuis comme propriétaires à M. Silvy, et sont restés fidèles à la tradition janséniste. Les lieux illustrés par la mère Angélique •ont encore aujourd’hui visités par quelques pèlerins fidèles, qui vont y réciter V office des Saintes-Reliques y et le récit de ces pèlerinages a donné lieu k un volume de M. l’abbé Gazagne. Il existe aussi k Paris, rue des Bourguignons, faubourg Saint-Marceau, dans la maison qui fut habitée par le diacre Pàris, un musée composé d’objets provenant de Port-Royal, et diverses reliques des saints jansénistes. Nous ajouterons que la procession en commémoration de la guérison de Lafosse a neore lieu chaque année k Sainte-Mar, queiile.

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comme ils le disent eux-mêmes , partagés en autant de na* lions et de royaumes que la terre a de limites, liés par un même dessein , par un même vœu , soldats dans l’armée de la ligue, rois dans le Paraguay, martyrs en Asie, conspirateurs en Portugal, en Angleterre, se sont mêlés à tous les événements mystérieux sans que la vérité ait jamais percé tout entière sur leur conduite. Dans les attaques, parfois injustes, dirigées depuis deux siècles contre les jésuites, soit par la philosophie, soit par les parlements, soit par les partis politiques au nom du pouvoir absolu ou delà liberté, on n’a fait qu’imiter Pascal : comme lui, on s’arme toujours de la morale relâchée des casuistes, lorsqu’il s’agit de mettre en cause la société de Jésus. Quand le parlement, en 176i, dressait contre eux le réquisitoire qui entraîna leur expulsion du royaume, il procéda, comme l’auteur des Provinciales , par une enquête sur leurs doctrines morales, et ces doctrines analysées, extraites de leurs auteurs, comme elles l’avaient été dans la querelle du jansénisme, les firent condamner par la royauté, ainsi qu’elles les avaient fait condamner dans le siècle précédent par l’opinion publique. De nos jours encore la querelle s’est ranimée , sous la restauration , entre le libéralisme elles jésuites, sous le dernier roi, entre les jésuites et l’université, leur vieille ennemie. C’est toujours dans l’ouvrage de Pascal qu’on a été chercher des armes pour les combattre, et nos journaux, en reproduisant des fragments des Provinciales , ont semblé un instant nous reporter aux controverses du xviie siècle.

Il n’est pas, dans toute notre littérature, un seul livre qui ait eu celte destinée posthume ; c’est qu’il y a dans ce livre, au-dessus des circonstances et des querelles passagères des hommes, l’empreinte impérissable du génie, l’indignation de la conscience, cl un style, comme l’âme de Pasc.ll, a d’une incomparable beauté. »

Charles LOUANDRE.

A UN PROYINCIAL

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