ÉCRITE AUX RÉVÉRENDS PÈRES JÉSUITES
Qu’on peut r éfuter par des railleries les erreurs ridicules. — Précautions avec lesquelles on le doit faire ; qu’elles ont été obî^rvées par Montalte, et qu’elles ne l’ont point été par les Jésuites. — Bouffonneries impies du père le Moine et du père Garasse.
Du 18 août 16S6.
Mes révérends pères,
J’ai vu les lettres que vous débitez contre celles que j’ai écrites à un de mes amis sur le sujet de votre morale , où Tun des principaux points de votre défense est que je n’ai point parlé assez sérieusement de vos maximes : c’est ce que vous répétez dans tous vos écrits, et que vous poussez jusqu’à dire que t j’ai tourné les € choses saintes en raillerie. »
Ce reproche, mes pères , est bien surprenant et bien injuste; car en quel lieu trouvez-vous que je tourne les choses saintes en raillerie? Vous marquez en par ticulier le contrat Mohatra et l’histoire de Jean d’Alba. Mais est-ce cela que vous appelez des choses saintes?' Vous semble-t-il que le Mohatra soit une chose si vénérable , que ce soit un blasphème de n’en pas parler avec respect? Et les leçons du père Bauny pour le lar-
(1) Cette onzième Lettre a pour objet de justifier la raillerie en matière sérieuse. Cest « le même sujet qu’Arnauld a traité dans sa Réponse à la Lettre d'une personne de condition , dans laquelle il défendait les enluminures ; c’est le même mot de Tertulien commenté : Rien n*est plus dû à la 'vanité que la ri^ sée; ce sont les mêmes matériaux qu’Arnauld aura fournis à Pascal. Mais quelle mise eA œuvre incomparable ! quelle raison supérieure que celle, qui maintient et démontre l’enjouement sans l’écraser, et le pousse encore au même moment et le fait jouer devant elle ! On peut mesurer au juste, en lisant la lettre d’Arnauld et celle de Pascal , en quel sens il est vrai que le grand docteur a contribué et aidé aux Provinciales. Cette onzième Lettre pourrait servir de préface justificative aa Tartufe. • Sainte-Beuve, Port-Royal ^ t. III, pag. 78i,
cm , qui portèrent Jean d’Alba à le pratiquer contre vous-mêmes, sont-elles si sacrées que vous ayez droit de traiter d’impies ceux qui s’en moquent?
Quoi ! mes pères, les imaginations de vos auteurs passeront pour les vérités de la foi , et on ne pourra se moquer des passages d’Escobar et des décisions si fantasques et si peu chrétiennes de vos autres auteurs, sans qu’on soit accusé de rire de la religion? Est-il possible que vous ayez osé redire si souvent une chose si peu raisonnable? et ne craignez-vous point, en me blâmant de m’être moqué de vos égarements , de me donner un nouveau sujet de me moquer de ce reproche , et de le faire retomber sur vous-mêmes , en montrant que je n’ai pris sujet de rire que de ce qu’il y a de ridicule dans vos livres ; et qu’ ainsi , en me moquant de votre morale , j’ai été aussi éloigné de me moquer des choses saintes , que la doctrine de vos casuistes est éloignée de la doctrine sainte de l’Êvangile?
En vérité, mes pères, il y a bien de la différence entre rire de la religion , et rire de ceux qui la profanent par leurs opinions extravagantes. Ce serait une impiété de manquer de respect pour les vérités que l’esprit de Dieu a révélées ; mais ce serait une autre impiété de manquer de mépris pour les faussetés que l’esprit de l’homme leur oppose.
Car, mes pères , puisque vous m’obligez d’entrer en ce discours , je vous prie de considérer que , comme les vérités chrétiennes sont dignes d’amour et de respect , les “rreurs qui leur sont contraires sont dignes de mépris et de haine ; parce qu’il y a deux choses dans les vérités de notre religion : une beauté divine qui les rend aimables , et une sainte majesté qui les