VASQUEZ TOUCHANT L’AUMONE
Enfin, VOUS faites valoir, par-dessus tout ce que vous dites , que si Vasquez n’oblige pas les riches de donner l’aumône de leur superflu, il les oblige en récompense de la donner de leur nécessaire. Mais vous avez oublié de marquer l’assemblage des conditions qu’il déclare être nécessaires pour former cette obligation , lesquelles j’ai rapportées , et qui la restreignent si fort , qu’elles l’anéantissent presque entièrement : et , au lieu d’expliquer ainsi sincèrement sa doctrine , vous dites généralement qu’il oblige les riches à donner même ce qui est nécessaire à leur condition. C’est en dire trop , mes pères : la règle de l’Évangile ne va pas si avant : ce serait une autre erreur , dont Vasquez est bien éloigné. Pour couvrir son relâchement, vous lui attribuez un excès de sévérité qui le rendrait répréhensible , ei par là vous vous ôtez la créance de l’avoir rapporté fidèlement. Mais il n’est pas digne de ce reproche, après avoir établi, comme je l’ai fait voir, que les riches ne sont pas obligés , ni par justice ni par charité, de donner de leur superflu, et encore moins du nécessaire , dans tous les besoins ordinaires des pauvres ; et qu’ils ne sont obligés de donner du nécessaire qu’en des rencontres si rares , qu’elles n’arrivent presque jamais.
Vous ne m’objectez rien davantage ; de sorte qu’il ne me reste qu’à faire voir combien est faux ce que vous prétendez , que Vasquez est plus sévère que Cajetan, Et cela sera bien facile, puisque ce cardinal enseigne qu’on est € obligé par justice de donner l’aumône de * son superflu , même dans les communes nécessités « des pauvres : parce que , selon les saints Pères, les « riches sont seulement dispensateurs de leur super-
DOUZIÈME LETTUE.
» flu , pour le donner à qui ils veulent d’entre ceux c qui en ont besoin. » Et ainsi , au lieu que Diana dit des maximes de Vasquez qu’elles seront t bien com- « modes et bien agréables aux riches et à leurs confes- * seurs » , ce cardinal , qui n’a pas une pareille consolation à leur donner, déclare, De eteem., c. 6, qu’il n’a € rien à dire aux riches que ces paroles de Jésus- € Christ : Qu’il est plus facile qn’un chameau passe t par le trou d’une aiguille, que non pas qu’un riche < entre dans le ciel » ; et à leurs confesseurs : t Si un « aveugle en conduit un autre, ils tomberont tous deux € dans le précipice >; tant il a trouvé cette obligation indispensable 1 Aussi c’est ce que les Pères et tous les saints ont établi comme une vérité constante. « Il y a f deux cas, dit saint Thomas, 2,2, q. 118, art. 4, f ad. 2 , où l’on est obligé de donner l’aumône par un » devoir de justice , ex débita legali : l’un, quand les t pauvres sont en danger; l’autre, quand nous pos- « sédons des biens superflus. » Etq. 87, a. 1, ad. 4 : « Les troisièmes décimes que les Juifs devaient man- « ger avec les pauvres ont été augmentées dans la loi « nouvelle, parce que Jésus-Christ veut que nous e donnions aux pauvres , non-seulement la dixième « partie, mais tout notre superflu. » El cependant il ne plaît pas à Vasquez qu’on soit obligé d’en donner une partie seulement , tant il a de complaisance pour les riches , de dureté pour les pauvres, d’opposition à ces sentiments de charité qui font trouver douce la vérité de ces paroles de saint Grégoire , laquelle paraît si rude aux riches du monde : c Quand nous donnons « aux pauvres ce qui leur est nécessaire, nous ne leur I donnons pas tant ce qui est à nous que nous leur
€ rendons ce qui est à eux ; et c’est un devoir de jus- € tice plutôt qu’une œuvre de miséricorde. »
C’est de cette sorte que les saints recommandent aux riches de partager avec les pauvres les biens de la terre , s’ils veulent posséder avec eux les biens du ciel. Et au lieu que vous travaillez à entretenir dans les hommes l’ambition , qui fait qu’on n’a jamais de superflu , et l’avarice , qui refuse d’en donner quand on en aurait; les saints ont travaillé au contraire à porter les hommes à donner leur superflu , et à, leur faire connaître qu’ils en auront beaucoup, s’ils le mesurent , non par la cupidité , qui ne souffre point de bornes , mais par la piété , qui est ingénieuse à se retrancher, pour avoir de quoi se répandre dans l’exercice de la charité. < Nous aurons beaucoup de supert flu , dit saint Augustin , si nous ne gardons que le « nécessaire; mais si nous recherchons les choses < vaines , rien ne nous suffira. Recherchez , mes frè- * res , ce qui suffit à l’ouvrage de Dieu > , c’est-h-dire à la nature; t et non pas ce qui suffit à votre cupi- « dité > , qui est l’ouvrage du démon : < et souvenez- « vous que le superflu des riches est le nécessaire des t pauvres. »
Je voudrais bien, mes pères, que ce que je vous dir servît non-seulement à me justifier, ce serait peu, mais encore à vous faire sentir et abhorrer ce qu’il j a de corrompu dans les maximes de vos casuistes, afin de nous unir sincèrement dans les saintes règles de rE* vangile , selon lesquelles nous devons tous être jugés.
Pour le second point, qui regarde la simonie, avant que de répondre aux reproches que vous me faites , je commencerai par réclaircissement de votre doctrine
sur ce sujet. Comme vous vous êtes trouvés embarrassés entre les canons de l’Église, qui imposent d’horribles peines aux simoniaques, et l’avarice de tant de personnes qui recherchent cet infâme trafic, vous avez suivi votre méthode ordinaire, qui est d’accorder aux hommes ce qu’ils désirent , et de donner à Dieu des paroles et des apparences. Car qu’est-ce que demandent les simoniaques , sinon d’avoir de l’argent en donnant leurs bénéfices? Et c’est cela que vous avez exempté de simonie I Mais parce qu’il faut que le nom de simonie demeure , et qu’il y ail un sujet où il soit attaché, vous avez choisi pour cela une idée imaginaire , qui ne vient jamais dans l’esprit des simoniaques , et qui leur serait inutile , qui est d’estimer l’argent considéré en lui-même, autant que le bien spirituel considéré en lui-même. Car qui s’aviserait de comparer des choses si disproportionnées et d’un genre si différent? Et cependant, pourvu qu’on ne fasse pas cette comparaison métaphysique , on peut donner son bénéfice à un autre, et en recevoir de l’argent sans siHj'jnie selon vos auteurs.
C’est ainsi que vous vous jouez de la religion pour suivre la passion des hommes ; et voyez néanmoins avec quelle gravité votre père Valentia débite ses songes à l’endroit cité dans mes lettres , t. 3, disp. 6, q. 16 , part. 3, p. 2044 ; t On peut, dit-il, donner
* un bien temporel pour un spirituel en deux maniè- « res : l’une et; prisant davantage le temporel que le
* spirituel , et ce serait simonte; l’autre en prenant « le temporel comme le motif et la fin qui porte à I donner le spirituel , sans que néanmoins on prise le » temporel plus que le spirituel, et alors ce n’est point
c simonie. Et la raison en est , que la simonie con- € siste à recevoir un temporel comme le juste prix € d’un spirituel. Donc, si on demande le temporel, € si petatur temporale, non pas comme le prix , mais € comme le motif qui détermine à le conférer, ce n’est c point du tout simonie , encore qu’on ait pour fin el i attente principale la possession du temporel : mit nime erit simonia , etiamsi temporale principaliter t intendatur et expecietur. j Et votre grand Sanchez n a-t-il pas eu une pareille révélation, au rapport d’Escobar, tr. 6, ex. 2, n. 40 ? Voici ses mots : c Si € on donne un bien temporel pour un bien spirituel , e non pas comme prix , mais comme un motif qui € porte le collateur à le donner, ou comme une rec connaissance, si on Ta déjà reçu, est-ce simonie? € Sanchez assure que non. i Vos thèses de Caen , de 4644 : € C’est une opinion probable, enseignée par € plusieurs catholiques , que ce n’est pas simonie de € donner untiien temporel pour un spirituel , quand € on ne le donne pas comme prix. > Et quant à Tannerus , voici sa doctrine , pareille à celle de Valentia, qui fera voir combien vous avez tort de vous plaindre de ce que j’ai dit qu’elle n’est pas conforme à celle de saint Thomas, puisque lui-même l’avoue au lîeucité dans ma lettre, t. 3, disp. 5, p. 1519 : c II n’y a € point, dit-il, proprement et véritablement de simo- « nie, sinon à prendre un bien temporel comme le « prix d’un spirituel : mais quand on le prend comme € un motif qui porte à donner le spirituel , ou comme € en reconnai^ance de ce qu’on l’a donné , ce n’est € point simonie , au moins en conscience. * Et un peu après : € Tl faut dire la même chose , encore qu’on re-
€ garde le temporel comme sa fia principale, et qu’on € le préfère même au spirituel ; quoique saint Thomas € et d’autres semblent dire le contraire, en ce qu’ils * assurent que c’est absolument simonie de donner un « bien spirituel pour un temporel, lorsque le temporel « en est la fin. »
Voilà , mes pères , votre doctrine de la simonie enseignée par vos meilleurs auteurs, qui se suivent en cela bien exactement. Il ne me reste donc qu’à répondre à vos impostures. Vous n’avez rien dit sur l’opinion de Valentia, et ainsi sa doctrine subsiste après votre réponse. Mais vous vous arrêtez sur celle de Tannerus , et vous dites qu’il a seulement décidé que ce n’était pas une simonie de droit divin; et vous voulez faire croire que j’ai supprimé de ce passage ces paroles , de droit divin , sur quoi vous n’êtes pas raisonnables, mes pères : car ces termes, de droit divin , ne furent jamais dans ce passage. Vous ajoutez ensuite que Tannerus déclare que c’est une simonie de droit positif. Vous vous trompez , mes pères : il n’a pas dit cela généralement, mais sur des cas particuliers , in casibus a jure expressis , comme il le dit en cet endroit. En quoi il fait une exception de ce qu’il avait établi en général dans ce passagé, que « ce « n’est pas simonie en conscience ; » ce qui enferme que ce n’en est pas aussi une de droit positif, si vous ne voulez faire Tannerus assez impie pour soutenir qu’une simonie de droit positif n’est pas simonie en conscience. Mais vous recherchez à dessein ces mots de « droit divin , droit positif , droit naturel , « tribunal intérieur et extérieur, cas exprimés dans le « droit , présomption externe , » et les autres qui sont
peu coDnus, afin d'échapper sous celle obscurilé, et de faire perdre la vue de vos égarements. Vous n’échapperez pas néanmoins , mes pères , par ces vaines subtilités : car je vous ferai des questions si simples, qu’elles ne seront point sujettes au Distinguo,
Je vous demande donc, sans parler de droit positif y ni de présomption externe , ni de tribunal extérieur y si un bénéficier sera simoniaque, selon vos auteurs, en donnant un bénéfice de quatre mille livres de rente , et recevant dix mille francs argent comptant , non pas comme prix du bénéfice , mais comme un motif qui le porte à le donner. Répondezmoi nettement , mes pères : que faut-il conclure sur ce cas , selon vos auteurs ? Tannerus ne dira-t-il pas formellement que « ce n’est point simonie en « conscience , puisque le temporel n’est pas le prix du « bénéfice , mais seulement le motif qui le fait don- « ner? » Valentia, vos thèses de Caen, Sanchez et Escobar, ne décideront-ils pas de même « que ce n’est € pas simonie, » par la même raison? En faut-il davantage pour excuser ce bénéficier de simonie? et ose riez -vous le traiter de simoniaque dans vos confessionnaux, quelque sentiment que vous en ayez par vous-mêmes , puisqu’il aurait droit de vous fermer la bouche, ayant agi selon l’avis de tant de docteurs graves? Confessez donc qu’un tel bénéficier est excusé de simonie , selon vous ; et défendez maintenant cette doctrine, si vous le pouvez Voilà, mes pères , comment il faut traiter les questions pour les démêler, au lieu de les embrouiller, ou par des termes d’école, ou en changeant l’état de la question, comme vous faites dans votre dernier repro-
che en cette sorte. Tannerus , dites-vous , déclare au moins qu’un tel échange est un grand péché ; et vous me reprochez d’avoir supprimé malicieusement cette circonstance qui le justifie entièrement, à ce que vous prétendez. Mais vous avez tort, et en plusieurs manières. Car, quand ce que vous dites serait vrai, il ne s’agissait pas , au lieu où j’en parlais, de savoir s’il y avait en cela du péché , mais seulement s’il y avait de la simonie. Or ce sont deux questions fort séparées ; les péchés n’obligent qu’à se confesser, selon vos maximes; la simonie oblige à restituer : et il y a des personnes à qui cela paraîtrait assez différent. Car vous avez bien trouvé des expédients pour rendre la confession douce, mais vous n’en avez point trouvé pour rendre la restitution agréable. J’ai à vous dire de plus que le cas que Tannerus accuse de péché n’est pas simplement celui où l’on donne un bien spirituel pour un temporel, qui en est le motif même principal ; mais il ajoute : « encore que l’on prise le temporel « plus que le spirituel , » ce qui est ce cas imaginaire dont nous avons parlé. Et il ne fait pas de mal de charger celui-là de péché, puisqu’il faudrait être bien méchant, ou bien stupide, pour ne vouloir pas éviter un péché par un moyen aussi facile qu’est celui de s’abstenir de comparer les prix de ces deux choses , lorsqu’il est permis de donner l’une pour l’autre. Outre que Valentia, examinant, au lieu déjà cité , s’il y a du péché à donner un bien spirituel pour un temporel , qui en est le motif principal , rapporte les raisons de ceux qui disent que oui, en ajoutant : Sed hoc non videtur mihi satis certum : cela ne me paraît pas assez certain
Mais , depuis , votre père Érade Bille , professeur des cas de conscience à Caen, a décidé qu’il n’y a en cela aucun péché ; car les opinions probables vont toujours en mûrissant. C’est ce qu’il déclare dans ses écrits de 1644, contre lesquels M. Dupré, docteur et professeur à Caen, fit cette belle harangue imprimée, qui est assez connue. Car, quoique ce père Érade Bille reconnaisse que la doctrine de Valentia , suivie par le père Milhard , et condamnée en Sorbonne, soit c contraire au sentiment commun , suspecte de simo- « nie en plusieurs choses, et punie en justice, quand c la pratique en est découverte , • il ne laisse pas de dire que c’est une opinion probable, et par conséquent sûre en conscience , et qu’il n’y a en cela ni simonie, ni péché, t C’est, dit-il , une opinion pror bable et enseignée par beaucoup de docteurs catho- € liques, quil n’y a aucune simonie ni aucun péché t à donner de l’argent , ou une autre chose tempoc relie, pour un bénéfice, soit par forme de recon- € naissance , soit comme un motif sans lequel on c ne le donnerait pas , pourvu qu’on ne le donne pas € comme un prix égal au bénéfice. » C’est là tout ce qu’on peut désirer. Et , selon toutes ces maximes , vous voyez , mes pères , que la simonie sera si rare , qu’cn en aurait exempté Simon même le magicien , qui voulait acheter le Saint-Esprit, en quoi il est l’image des simoniaques qui achètent ; et Giezi , qui reçut de l’argent pour un miracle , en quoi il est la figure des simoniaques qui vendent. Car il est sans doute que quand Simon , dans les Actes , offrit de V argent aux apôtres pour avoir leur puissance, il ne se servit ni des termes d’acheter, ni de vendre,
fii de prix , et qu’il ne fit autre chose que d’offrir de l’argent, comme un motif pour se faire donner ce bien spirituel Ce qui étant exempt de simonie, selon vos auteurs , il se fût bien garanti de l’anathème de saint Pierre , s’il eût été instruit de vos maximes. Et cette Ignorance fit aussi grand tort à Giezi , quand il fut frappé de la lèpre par Elisée; car, n’ayant reçu l’argent de ce prince guéri miraculeusement que comme une reconnaissance , et non pas comme un prix égal à la vertu divine qui avait opéré ce miracle, il eût obligé Elisée à le guérir, sur peine de péché mortel , puisqu’il aurait agi selon tant de docteurs graves , et qu’en pareils cas vos confesseurs sont obligés d’absoudre leurs pénitents, et de les laver de la lèpre spirituelle, dont la corporelle n’est que la figure.
Tout de bon, mes pères, il serait aisé de vous tourner là-dessus en ridicule ; je ne sais pourquoi vous vous y exposez. Car je n’aurais qu’à rapporter vos autres maximes, comme celle-ci d’Escobar dans la Pratique de la simonie selon la société de Jésus , tr. 6 , ex. 2, n. 44 ; « Est-ce simonie, lorsque deux reli- « gieux s’engagent l’un à l’autre en cette sorte : Don- « nez-moi votre voix pour me faire élire provincial , et « je vous donnerai la mienne pour vous faire prieur? « Nullement. » Et cette autre , tr. 6 , n. 1 4 ; c Ce * n’est pas simonie de se faire donner un bénéfice « en promettant de l’argent, quand on n’a pas dessein « de payer en effet; parce que ce n’est qu’une simo- « nie feinte, qui n’est non plus vraie que du faux or « n’est pas du vrai or. » C’est par cette subtilité de conscience qu’il a trouvé le moyen , en ajoutant la fourbe à la simonie, de faire avoir des bénéfices sans